Le Fauteuil en Velours Brun
 
Ah petit fauteuil, tu es encore là pour m'accompagner au cours de cet automne pluvieux et de l'hiver qui s'annonce rigoureux (j'ai vu hier le premier ours blanc de la saison près de la Tour Eiffel). Il faudra sûrement pour me réchauffer un bon chat bien chaud ronronnant sur mes épaules, un feu délicat pour une lumière douce, un verre au contenu explosif (Rye Rickey : deux parts de bourbon pour une de jus de citron vert et une de Martini blanc. Complétez avec du Perrier) et quelques livres, parmi lesquels...
 
Péplum d'Amélie Nothomb - Livre de poche
L'hiver de Force de Réjean Ducharme - Folio
Le Procès de Jean-Marie Le Pen de Mathieu Lindon - P.O.L.
L'âge de diamant de Neal Stephenson - Livre de poche SF
Quotidien Délirant de Miguelanxo Prado - Casterman
 
 
Péplum d'Amélie Nothomb - Livre de poche
Dans ces colonnes, nous vous avions dit tout le bien que nous pensions de Hygiène de l'assassin. Dans Péplum, Amélie Nothomb réalise encore une fois un dialogue plutôt qu'un roman. Le livre n'est constitué que d'un seul dialogue (excepté un petit dialogue d'exposition au début et un petit paragraphe de rupture) qui met aux prises Amélie Nothomb elle-même (projetée dans le futur) et un scientifique du XXVIème siècle. Amélie Nothomb est sans conteste une grande dialoguiste (elle le fait dire à son alter-ego dans le livre qui répond à la question "Quel manque d'imagination pour une romancière ?" par "J'étais plutôt une dialoguiste ").

Les descriptions sociales du monde du XXVIème siècle sont relativement artificielles, et ne semblent être là que pour fournir un support à quelques répliques piquantes. On retrouve la même sensation d'artificialité ressentie dans Hygiène de l'assassin : quand un élément intéressant d'un personnage (en liaison avec la description du cadre par exemple) semble sur le point d'être explicité, pouf !, une réplique cinglante vient clore le sujet. Le sujet le plus approfondie dans ce domaine est peut-être l'attirance qu'éprouve Amélie Nothomb à se décrire comme une garce, comme une personne irritante et fantasque. Entre détails incohérents et artificialité de l'atmosphère, on finit par se sentir comme le personnage du roman : au réveil d'une anesthésie.

Mais le dialogue reste passionnant, et l'on se retrouve - comme dans Hygiène de l'assassin - à surveiller les desseins des acteurs, à supputer leurs réussites potentielles dans l'affrontement qui les lie. Quelques idées surprenantes sont nouvelles et croustillantes - sans pour cela que le livre puisse être rangé au rayon SF (ce que proclame la jaquette) - comme le sort destiné aux livres classiques dans ce futur dominé par le contrôle de l'énergie. Si vous aimez les dialogues...

PmM
 
 
L'Hiver de Force de Réjean Ducharme - Folio
On parle de Miller ou de Kerouac à propos de L'hiver de force. On peut aimer ce livre étrange sans être un fan de Kerouac (c'est mon cas).
Nos amis québéquois ont une poète bien à eux. Vu de notre douce France, la langue de Ducharme sonne rude comme un hiver à Montreal. Que nos lecteurs québéquois m'excusent, j'ai trouvé ce livre exotique (!). Vos expressions sont géniales, drôles, originales, surprenantes. Mises en scène par Ducharme, elles distillent un parfum de neige et de froid, elles symbolisent la dureté de la vie, la difficulté des contacts humains.
Ce roman ne ressemble à rien de connu. Il fait penser à J-M G. Le Clezio (Le Procès Verbal), par l'exacerbation de la solitude, en moins chiant. On peut le rapprocher d'Auster, pour la solitude et la clochardisation. Mais alors que chez Auster, la solitude prend les personnages, les coupe du monde (on est les champions ! [désolé]), chez Ducharme, c'est André et Nicole qui se coupent, s'isolent et crient leur solitude pour gagner une parcelle d'amour.
LN
 
 
Le Procès de Jean-Marie Le Pen de Mathieu Lindon - P.O.L.
La plupart des magazines se sont trouvé gênés pour parler de ce livre. Scrupuleux sans doute de ne pas mêler littérature et politique. L’écueil est pourtant simple à éviter, dès lors qu’il est entendu que Jean-Marie Le Pen ne fait pas de politique. Aucun critique n’aurait été embarrassé s’il s’était agi d’une fiction se déroulant au sein des Waffen SS. Il n’y a donc aucune raison de l’être à propos du Front National.

Ceci étant dit, l’ouvrage ne manque pas de qualités. Qui autre qu’un avocat eût pu si bien rendre la manière inexplicable que nous avons de nous perdre, de nous embourber dans le langage et les discours dès que nous abordons la question du racisme. Cette évidence qui nous fait condamner sans hésitation une attitude à la fois irrationnelle et socialement nuisible, d’une subversivité qui n’est que destructrice, voit tous ses fondements s’effriter dès que nous nous trouvons confrontés aux racistes. Ainsi, Me Mine, avocat homosexuel juif et de gauche – on n’a pas plus de raisons d’être insoupçonnable de lepénisme – se voit chargé de la défense de Ronald Blistier, jeune frontiste ayant, au cours d’une expédition nocturne d’affichage sauvage, abattu un Beur n’ayant d’autre tort que d’avoir été là. Les voies de la justice sont impénétrables, mais Me Mine compte mettre à profit le procès pour demander la comparution de celui qu’il juge comme le vrai responsable, à savoir le président du Front National.

Dès lors, on sombre dans des débats kafkaïens. Le procès en soi perd son importance. On n’assiste plus qu’à un déballage d’inepties de la part de l’accusé et de sa famille. Comme l’assistance, on voudrait les faire taire. Les propos choquent, et plus encore la candeur avec laquelle ils sont tenus et soutenus. Mais, comme la partie civile, comme toute la cour, on reste impuissant. On est à bout d’argument. Il devient impossible de juger une affaire de meurtre lorsque le coupable, tout en reconnaissant les faits, semble ne pas comprendre comment cela fait de lui un meurtrier. Le dialogue entre la défense et l’accusation devient absurde. On ne voit d’autre issue que de condamner l’accuser sans l’entendre. Solution intolérable, que l’auteur lui-même n’a pas toléré …

L’approche et la construction du Procès de Jean-Marie Le Pen semblaient donc prometteuses. Las ! riche en réflexion, dérangeant, énervant, l’ouvrage pêche sur le plan littéraire. L’auteur se perd dans des arguties d’avocat et des subtilités de stratège. Témoin cette longue scène qui réunit Me Mine, ses parents –avocats eux aussi – et son compagnon Mahmoud Mammoudi autour d’une interminable partie de bridge dont la portée symbolique tactico-judiciaire nous échappe – mais peut-être nos lecteurs amateurs du noble jeu pourront-il nous éclairer. Le style révèle des insuffisances qu’on a du mal à pardonner. Enfin, le dénouement semble bâclé. Tout se passe comme si Mathieu Lindon avait fini par échouer dans cette impasse qu’il s’était employé de belle manière à dévoiler. Comme s’il avait cherché à se débarrasser d’une histoire qui, en définitive, n’en est pas une.

Malgré son manque de souffle et ses carences, le livre de Mathieu Lindon se lit agréablement. Il serait surtout dommage de passer à côté d’une tentative, unique à cette heure, d’examiner le racisme dans une perspective qui nous touche tous intimement : notre impuissance à le contrer. En le fermant, on songe à cette belle phrase de Kundera (Risibles Amours) : "Tu ne peux discuter raisonnablement avec un fou. Discuter raisonnablement avec un fou signifierait que tu es fou toi-même ".

FXS
 
 
L'âge de diamant de Neal Stephenson - Livre de poche SF
L'âge de diamant est le deuxième roman (publié en France) de Neal Stephenson, auteur américain imprégné de culture informatique et de cyber-réalité gibsonienne. Son premier chef-d'œuvre prophétique intitulé Le samouraï virtuel (le titre original est Snow-Crash) prévoyait avec quelques années d'avance (1992) l'apparition de communautés virtuelles, de mondes imaginaires hébergés sur les réseaux informatiques et peuplés d'avatars. Aujourd'hui, ces mondes informatiques existent bel et bien, même si l'on n'y accède pas encore aussi simplement que dans le roman (où existait l'équivalent de cabines téléphoniques reliées au réseau).

L'âge de diamant est aussi prophétique que Le samouraï virtuel. L'élément technologique central est la nanotechnologie. Par nanotechnologie, il faut comprendre la logique et la mécanique réalisées à partir d'assemblages atomiques. Cela existe déjà mais à une échelle encore un peu supérieure : les puces informatiques ont des parties élémentaires de plus en plus proche des dimensions atomiques, on a déjà réalisé voici quelques années un moteur électrique visible seulement au microscope. Dans le roman, la nanotechnologie est poussée au rang de technologie ultime, elle accompagne toutes les révolutions sociales et humaines que l'on entrevoit dans la science-fiction (ou dans la réalité) en les rendant possibles. Par exemple, l'utilisation de mécanismes nanotechnologiques injectés dans le corps pour combattre virus ou tumeurs, ou la reproduction de construction de masse (de type corail) par l'amoncellement de nanomécanismes. L'utilisation de la nanotechnologie est si importante qu'une nouvelle forme de pollution apparaît : les nanomécanismes en fin de fonctionnement dérivent dans l'atmosphère comme une fumée épaisse et entraînent une nouvelle forme de silicose (chez les pauvres uniquement, les riches ont des nanomécanismes pour les protéger). La description quasi-documentaire de l'usine de production nanotechnologique et des ingénieurs qui l'animent me fait penser au lyrisme industriel de Jules Verne dans Les cinq cent millions de la Bégum (scène de la fonte de l'acier). Toutes les applications de la nanotechnologie sont présentées dans le roman de manière crédible, et c'est un des éléments qui rendent ce roman si prenant.

Le livre narre les aventures d'une jeune fille et de son éducation. Cette jeune fille pauvre est éduquée par l'intermédiaire d'un livre conçu par un ingénieur en nanotechnologie, suite à la commande d'un noble patricien. Ce livre est un livre bien particulier (en fait un ordinateur nanotechnologique) qui s'adapte à son lecteur pour lui proposer une aventure dont il est le héros, avec des difficultés dans son aventure qui sont en fait des méthodes pour l'éduquer. Nell, la jeune fille, lit donc dans le livre les aventures de la Princesse Nell, et apprend avec elle de nombreuses choses. C'est un vrai ravissement de retrouver les valeurs ou connaissances réelles inculquées sous forme de jeu à Nell : par exemple, dans le château du Duc de Turing, la Princesse Nell essaye de deviner depuis son cachot si le prisonnier avec qui elle communique (par le biais de chaînes portant des maillons à deux états) est un être humain - le Duc de Turing emprisonné par ses machines - ou une machine qui cherche à piéger Nell. On sourit en voyant cette pauvre princesse imaginer un test de Turing efficace. Le livre est interactif et humanisé par l'emploi à travers le réseau d'une actrice humaine de ractifs (les divertissements interactifs qui remplacent la télévision) pour lire les textes générés par l'histoire en cours. Le livre accompagne Nell durant son enfance et son adolescence. Si l'idée d'un tel livre de chevet est réellement séduisante, la place que lui donne Stephenson dans le livre est certainement extrême : distribué à trois jeunes filles de conditions sociales différentes, le livre sert de nouvelle pomme d'or à des jugements sur l'éducation liés à une vision sociale nettement critiquable.

Sans rentrer dans les détails, la vision sociale déjantée qu'a Stephenson du futur de notre monde est plutôt effrayante. Elle est inspirée de Gibson bien sûr, et du chaos Madmaxien du Samouraï Virtuel. Ce qui est gênant dans cette vision, c'est que Stephenson la présente à la fois comme une dégradation condamnable de notre monde (des clans riches ou pauvres puissamment protégés, un éclatement des nations, la disparition de la notion d'Etat, l'institutionnalisation des privilèges aristocratiques) et à la fois comme la projection logique de l'ordre des choses. Les activistes du livre se battent contre la technologie, mais pas contre la forme de la Société. Une sous-philosophie confucianiste de la résignation présente cette société comme " naturellement " inévitable, de la même manière que les Etats-Unis présentent depuis des années l'économie de marché globalisée comme inévitable et " naturelle ". Beaucoup d'autres éléments sociaux présentés dans le livre font souvent bondir dans son fauteuil (de velours brun) et gâche un peu le plaisir de ce livre par ailleurs extraordinaire.

La force de Neal Stephenson est de réussir à brosser un tableau complet d'une époque, d'une société et de ses technologies à partir de quelques touches qui concrétisent de nombreuses connaissances déjà plus ou moins possédées par le lecteur (que ce soit pour la technologie ou pour les aspects sociaux : par exemple, nanotechnologie et risques actuels de fractionnement des nations suivant les ethnies). Pour cette raison, et notamment pour les aspects technologiques, il n'est peut-être pas aussi passionnant pour tout le monde. De plus, cette technique " d'aperçus " et de touches successives ont tendance à morceler le fond du roman, qui apparaît un peu décousu...mais passionnant tout de même !

PmM
 
 
Quotidien Délirant de Miguelanxo Prado - Casterman
Prado est un auteur de bandes dessinées catalan qui produit depuis quelques années des oeuvres formidables tant par la qualité du trait et de la technique que par la pertinence de la critique humaine. Car le domaine de prédilection de Prado, c'est l'épinglage des travers humains, de la bêtise et de la méchanceté. Ses héros sont toujours vaincus par ceux-là même que l'on aurait plaisir à voir écrasés par un rouleau-compresseur lancé à pleine vitesse : vieilles acariâtres, machos mesquins, fonctionnaires refoulés, gosses méchants, les histoires fourmillent toujours des comportements les plus injustes, les plus mesquins, les plus vils. Le héros, normal, moyen, sans arrière-pensées, est broyé par l'injustice d'un engrenage toujours inexorable. On s'identifie toujours au héros évidemment, parce qu'il est difficile de faire autrement, même si l'on sent que Prado n'est peut-être pas loin de décrire parfois les obscurs sentiments qui nous ont forcément animés à un moment ou à un autre...
Prado, c'est aussi un trait splendide, une vision nouvelle de la perspective (Hé oui, c'est possible) et des couleurs au crayon et au pastel (pour certaines histoires) qui donnent à ses planches une tonalité particulière. Il faut lire Prado pour découvrir une facette importante de la bande dessinée hispanique contemporaine. Ses oeuvres : Manuel Montano (un Pepe Carvalho gaffeur), Chienne de Vie, C'est du Sport, Y'a plus de Justice...
PmM
 
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