La Pertinence de l'information sur Internet
Internet ou la concierge planétaire
 

Une information trouvée sur Internet est-elle pertinente ? S'applique-t-elle sans ambiguïté comme réponse à la requête qui a permis de la trouver ? Il peut être tentant de répondre par la négative tant sont multiples les causes d'erreurs possibles et d'incompréhension. L'information trouvée a de multiples raisons matérielles et intrinsèques de ne pas être adaptée à la requête. La non-pertinence d'une information peut également être le fruit d'une tentative délibérée de tromperie de la part de l'émetteur. Internet est le siège de nombreuses rumeurs pouvant être prises comme des informations authentiques. En définitive, on peut s'interroger sur la présence de sources fiables sur Internet et à examiner en quoi le fait d'être des sources en ligne modifie en bien ou en mal leur fiabilité. La question de la fiabilité des sources met à mal le mythe d'Internet comme " bibliothèque universelle accessible à tous ".

Pour obtenir des informations sur Internet, on utilise deux moyens principaux : on trouve des liens sur un sujet donné quand on consulte un site relatif à ce sujet (on navigue ainsi de site en site, avec de bonnes chances de trouver l'information souhaitée), ou bien on lance une requête auprès d'un moteur de recherche qui produit une liste de liens susceptibles de contenir une information relative au critère de recherche. Le premier mode de recherche nécessite d'ailleurs des points de départ, que l'on trouve souvent par une recherche du deuxième type. Ces deux modes de recherche sont les plus utilisés, il en existe d'autres plus spécialisés et plus techniques, qui font souvent l'objet de brevet et d'exploitation commerciale. Les deux modes sont pratiquement toujours mélangés, puisqu'on utilise des points d'entrées comme les résultats de recherche, ou le bouche à oreille (dans le cas des forums, ou de la presse, ou des emails) pour se lancer dans une exploration.

Au bout du compte, la recherche d'information aboutit à consulter une page. Cette page est généralement coupée du contexte du site dans laquelle elle est publiée (particulièrement pour les liens trouvés avec un moteur de recherche), elle présente l'information de manière plus ou moins brute quant à son identification (origine, originalité, validité, quantité...).

Cette information est entachée de plusieurs incertitudes plus ou moins bien levées. Il est possible de classer les incertitudes relatives à l'information dans deux catégories : les incertitudes sur le support (typiquement la date de validité) et les informations sur le contenu (fiabilité et véracité par exemple).

L'incertitude pesant sur la validité temporelle de l'information est particulièrement cruciale sur Internet où la majorité des pages ne sont pas directement estampillées avec une date permettant de connaître la " fraîcheur " de l'information contenue. Pour certaines informations, cela n'a pas d'importance (une norme informatique figée par exemple), mais pour la majorité, cela est vital. Dans certains cas, l'information de validité est placée au niveau du site, ce qui fait qu'elle est invisible quand on consulte directement la page. Dans beaucoup de cas, l'auteur de la page n'a même pas envisagé le problème, ou bien a pensé qu'il était bénin (ce qui peut être vrai suivant la nature de l'information). C'est une incertitude de support.

Si l'information trouvée est contenue dans une page isolée, et que l'on n'établit pas un lien avec le reste du site, on peut être amené à interpréter une information en dehors de son contexte initial, et donc à commettre un contresens. Par exemple, un comparatif sur des produits n'est valable que si l'on précise les conditions et l'environnement du test ; on peut croire avoir trouvé la meilleure voiture qui soit d'après un test, sans savoir que l'on se trouvait dans une sous-rubrique traitant des voitures non importées dans son pays. L'incertitude sur le contexte est une incertitude de contenu

L'incertitude se rapportant à la falsification d'une information est omniprésente. Cette falsification n'est pas forcément malveillante. Il est possible de reprendre une information dans une page en la déformant, de manière consciente ou non, et donc de changer sa teneur. Il y a évidemment aussi beaucoup d'informations falsifiées dans un but véritablement malveillant, plus ou moins condamnable selon qu'il s'agisse d'une blague de potache ou d'un site du Ku-Klux-Klan. C'est une incertitude de support.

Qu'il y ait ou non falsification, il existe une incertitude plus fondamentale sur la source de l'information. La présentation de cette source donne des éléments d'appréciation de la qualité de l'information ; sur Internet, il est difficile de savoir si la source est bien ce qu'elle prétend être, ou plus exactement si la source est bien ce que nous croyons qu'elle est. L'internationalité du réseau ajoute une dimension à cette incertitude. Par exemple, un site qui se prétend Bureau National peut être véritablement lié à l'Etat ou totalement folklorique suivant la structure administrative de son pays d'origine. C'est une incertitude de contenu.

Même quand la source est identifiée de manière certaine, il est impossible de lui accorder une valeur sans connaître les buts des auteurs. Ici, l'internationalité du réseau pèse lourdement sur la valeur de l'information. C'est une question de référent de confiance de l'information. Quand vous étudiez une information, quel que soit son support, vous utilisez toutes vos références culturelles et sociales pour établir un référent de confiance de l'information qui vous permet de l'analyser plus vite. Par exemple, la lecture d'une communication scientifique issue du CNRS vous permet déjà d'établir a priori toute une série de considérations sur l'article avant même de commencer à le lire ; vous savez que la structure du CNRS en France, liée à la conduite générale de la recherche, donne une certaine crédibilité à l'article. C'est à la fois un mécanisme inconscient (" Les publications issues du CNRS sont fiables. ") et conscient (" Je vais lire les publications du CNRS parce qu'elles sont fiables. "). Sur Internet, on manque sans cesse de référent de confiance, car les données culturelles nécessaires à sa construction font défaut dans le cas d'un pays étranger. C'est une incertitude de contenu.

Il existe également une incertitude linguistique (la langue de l'information n'est pas la langue maternelle), qui est amplifiée sur Internet quand on n'est pas anglophone, mais que l'on peut laisser de coté en considérant qu'elle est du ressort de la capacité propre de l'internaute.

Avec toutes ces incertitudes, il semble difficile de pouvoir croire une information recueillie sur Internet en dehors d'un canal de distribution parfaitement fiable. Cette crainte est renforcée par la place actuelle d'Internet dans les affaires touchant justement à la propagation des informations : Internet devient peu à peu LE vecteur d'information libre pour les sociétés occidentales. Entendons-nous, je ne parle pas de véritable liberté, mais de liberté de diffusion. En marge des canaux plus ou moins institutionnalisés de diffusion de l'information, il a toujours existé de nombreux vecteurs plus ou moins souterrains. Ces vecteurs permettent de transmettre une information nécessairement liée aux valeurs de clandestinité qui ont abouti à la mise en place même de ces vecteurs clandestins. Des vecteurs comme les livres interdits, les tracts, les rencontres secrètes, les journaux plus ou moins diffusés, les réseaux de connaissances ont permis de faire passer une information bannie des vecteurs sociaux reconnus. C'est ce que j'entend ici par liberté de diffusion, même si l'information qui transite par ces canaux peut être aussi bien importante qu'ordurière.

Internet prend peu à peu la place de tous ces vecteurs, en offrant une efficacité et une facilité accrues. D'où l'engouement de tous les précédents utilisateurs des vecteurs clandestins pour cette technologie. Mais il n'y a pas dans ce domaine de nouveautés : accuser Internet d'être un foyer de propagation pour les théories nazillones de quelques demeurés ou pour les fantasmes de pervers nettement plus nombreux, c'est émettre une idée aussi pertinente que prétendre que l'ensemble de la presse écrite est elle-même un tel foyer de propagation. Par contre, il faut souligner le fait qu'Internet peut faciliter la diffusion d'idées perverties par rapport à un vecteur clandestin antérieur, notamment à cause de son fonctionnement transnational.

Et donc pour en revenir à la liberté apportée par Internet à l'expression immédiate de l'information, il semble que l'utilisation de ce réseau canalisant tous les expressions qui passaient auparavant par des canaux clandestins, il devienne véritablement compliqué de discerner la fiabilité d'une source ou la véracité d'une information.

Sur Internet, il existe une multitude de méthodes différentes de propagation de l'information. Si l'on examine ces méthodes, on peut classer les informations relevant d'une recherche active (comme celles dont nous parlions au début de l'article) et celles résultant d'une acquisition passive. La seconde catégorie est plus importante que l'on croit, parce sur Internet - comme dans toutes les systèmes informatiques - il reste pratiquement toujours une copie archivée des éléments introduits sur le réseau -même temporairement- à un moment donné. Les échanges entre deux personnes dans le cadre d'un forum de discussion (qui sont une information passive pour les autres utilisateurs du forum) sont par exemple archivés, puis indexés par un moteur de recherche, ce qui explique que l'on puisse les retrouver lors d'une recherche active.

Il y a donc a priori autant de chance de trouver une information non fiable lors d'une recherche active que lors d'une réception passive. A noter - mais c'est un autre débat - que les acteurs commerciaux sur Internet sont très friands de méthodes passives de fourniture d'information, parce qu'elles permettent de garder captive la population informée (la cible en publicité). Dans sa forme la plus violente, c'est le spam (on vous envoie de l'information sans que vous l'ayez demandée) ; dans sa forme la plus élaborée et abondamment vantée, c'est le push (on vous abreuve d'informations parce que vous avez eu le malheur d'appuyer sur le mauvais bouton).

Parmi les moyens d'accès à l'information qui font d'Internet une concierge planétaire plutôt qu'une bibliothèque universelle, il faut citer les forums et les listes de discussion. Bien que la recherche d'information par ces vecteurs soit active (on consulte des listes de messages), l'acquisition de l'information proprement dite est plutôt passive : on est généralement abonné à un forum ou à une liste par rapport à un centre d'intérêt et non pas pour la recherche d'une information particulière (même si la recherche d'une information particulière peut conduire à s'abonner). C'est ce caractère passif qui explique la relation toute particulière qui règne sur ces moyens d'échanges. On participe par le truchement d'une représentation immatérielle de notre personne : il ne s'agit pas là d'une échange épistolaire, parce que l'on écrit ou l'on réagit avec la (presque) vitesse d'un échange verbal, tout en étant obligé d'écrire (enfin, de taper) la réaction. En fait, j'envoie un message mais ce n'est pas vraiment moi, plutôt ce moi que je vois reflété dans les réponses qui me sont faites. D'ailleurs, les participants portent souvent un pseudonyme, et ne révèlent leur vrai nom que pour souligner l'importance d'un point qui leur vient à l'esprit, ce qui est somme toute paradoxal, puisque le vrai nom n'a pas plus de sens dans cet environnement mondialisé (ou la distance réelle abolit la personnification de l'interlocuteur) que le pseudonyme.

Qu'il utilise un vrai nom ou un pseudonyme, que sait-on au bout du compte de notre interlocuteur ? Rien. En tout cas, pas vraiment plus que lors de la réception d'un des innombrables messages qui encombrent notre boite aux lettres pour nous vanter les mérites de l'achat d'une demi-série de clubs de golf par correspondance. Cela est moins vrai sur les listes de diffusion ou sur les forum quand la discussion est suivie, parce que l'on construit lentement un référent de confiance sur les interlocuteurs qui participent le plus. Mais cela ne permet pas plus en vérité d'être sûr de l'information, parce que c'est la structure même d'Internet qui est en cause.

A titre d'exemple, il suffit de penser à cet américain qui diffuse plus rapidement que n'importe quel autre média les informations sur Hollywood et sur la politique américaine. Il s'est taillé une réputation avec l'affaire Lewinski, avec une méthode basée sur la publication rapide d'information non recoupée et non vérifiée. Bien sûr, il a été le premier à divulguer des informations vraies, mais peut-on pour autant lui faire confiance ? Evidemment non.

Comment trouver alors une information fiable sur Internet ?

Le moyen le plus immédiat est bien sûr de retrouver les référents de confiance habituels. On peut a priori accorder autant de confiance au site d'un journal comme Libération qu'à l'édition papier, à condition de ne pas oublier les incertitudes liées au piratage du site, plus facile à réaliser que l'édition de faux journaux. Ce n'est pas un risque bénin, si l'on considère que des sites aussi emblématiques que celui de la CIA ou de la Nasa ont été piratés (la première page affichait des informations fantaisistes et pointait vers des sites sans aucun rapport). La majorité de l'information d'origine française sur Internet est ainsi quantifiable en terme de confiance pour les français (au point de vue du contenu, hors incertitude de piratage) parce qu'elle dépend d'acteurs appartenant déjà au paysage de l'information. On peut faire la même constatation pour tous les pays accédant à Internet. On trouvera par exemple aux Etats-Unis une information scientifique de qualité émanant des universités mondialement connue comme le MIT, et en Iran une information parfaitement fiable et en accord avec l'office national du respect de la loi islamique (cet exemple pour rappeler que l'on parle ici de confiance dans l'information et non pas d'opinion sur l'information).

Dans un contexte international, il s'agit donc de construire des référents de confiance par rapport à des acteurs étrangers. Notre culture est déjà fortement imprégnée de références étrangères (elle vit en grande partie par ces références), celle de certains pays l'est moins à bien des égards (et même chez nous, certains refusent toute forme de cosmopolitisme en ne comprenant qu'il refusent ce faisant toute forme d'humanité). Nous avons parfaitement intégré un certain nombre d'éléments de référence dans de nombreux pays ; leur nombre et leur qualification dépend de nos propres centres d'intérêt.

Par exemple, on peut supposer qu'un scientifique connaît suffisamment le système éducatif américain et ses universités pour accorder sa confiance en connaissance de cause. La nature même de son travail le porte souvent à retrouver à l'étranger les coopérations et les informations qu'il recherchait déjà avant l'invention du réseau, et donc à leur accorder -presque- la même confiance. De même, les organismes transnationaux jouiront de la même confiance que les acteurs nationaux puisqu'ils sont déjà intégrés à notre culture par leur nature (exemple, l'ONU).

Cette information trouvée auprès d'organismes préalablement connus en dehors du réseau (et donc à qui l'ont fait confiance) est entachée de toutes les incertitudes liées à la déformation volontaire ou non de l'information. Pour celles-là, il existe des moyens de sécurisation de l'information basés sur des protocoles de communication (authentification de la machine, chiffrage de l'information), sur des protections à base d'accès réservés (courant par exemple dans la communauté scientifique) et sur des méthodes d'authentification des documents (clés d'intégrité et filigranes électroniques). On parle beaucoup de la sécurité à cause du nombre croissant de transactions marchandes sur Internet, mais cela n'est qu'un aspect d'un problème très général. Nous savons que la vraie richesse qui circule sur Internet est l'information.

Si l'on veut à tout prix considérer Internet comme une vaste bibliothèque, il faut se demander qui en sont les bibliothécaires. Quand vous recherchez de l'information, vous ne prenez pas des livres au hasard dans les rayons, vous ne vous limitez pas aux livres du rayon de votre bibliothèque municipale et surtout vous demandez de l'aide à ceux dont le métier est de connaître la localisation physique et culturelle de l'information que vous cherchez, que ce soit le bibliothécaire qui vous donnera l'emplacement de l'ouvrage ou l'auteur qui vous en citera le titre. Il ne s'agit pas ici de plaider pour un quelconque contrôle du réseau, mais de souligner que l'information trouvée sur Internet n'est fiable que si l'on a pu se la procurer auprès d'une sorte de bibliothécaire virtuel. Ce bibliothécaire, c'est la somme des référents de confiance que vous possédez déjà et des nouveaux référents que vous acquérez en parcourant le réseau, mais aussi des techniques et des points d'appui que vous utilisez pour le parcourir. Il ne peut y avoir d'utilisation intelligente du réseau en dehors d'un apprentissage de ce qu'il permet et de ce qu'il ne permet pas. On est loin ici des promesses ronflantes martelées par les fournisseurs d'accès et les acteurs commerciaux avides de rentabilité.

 
PmM
 
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