L'hypertexte est certainement LA révolution informatique
de la littérature (à moins que ce ne soit LA révolution littéraire de l'informatique).
Mais c'est essentiellement une révolution technique. Par là, je veux dire que c'est la technique qui
a influencé la littérature et non l'inverse. La littérature allait son chemin, bon an mal an, mais
elle ne demandait rien à la technique. Maintenant que la technique est devenue simple d'emploi (le
premier KaFkaïen venu vous le dira), tous les pseudo-branchés de la littérature sur le net s'essaient
sur ces nouveaux terrains de jeux. Malgré ces efforts, aucun style littéraire hypertexte n'est encore
réellement établi. Etabli ne signifie pas ici codifié ou normalisé : on en est encore loin.
Actuellement (novembre 1998), il n'existe pas d'oeuvre hypertexte lisible.
Les cadres et les sommaires sont pratiques,
soit, mais ils n'ont rien de littéraire. Sorti de ça, il y a très peu d'expérimentations hypertextes
dans lesquels les liens apportent autre chose qu'un peu de bordel non linéaire. Parmi les tentatives
de réflexion sur la structure des liens hypertextes, on peut citer (que les autres m'excusent)
quelques jeux de l'APDPOFL, ainsi que Mélusine. D'autres tentatives comme des romans hypertextes, et
là je vais me faire des amis, sont franchement illisibles. Non pas parce que leurs auteurs sont
incapables d'écrire, mais parce la lecture non-linéaire est très difficile.
Théorème n°1 : une oeuvre
de littérature hypertexte doit être courte.
Même lorsque le Webmaster ne s'entête pas à garder un fond noir, la lecture sur écran reste fatiguante.
Il n'est pas encore possible d'emporter son écran dans son lit, dans un bon fauteuil (en velour
brun de préférence) ou sur une cuvette de chiotte. Donc impossible de lire tranquillement sur
Internet. Sans oublier la facture FT.
N'oublions pas non plus que les expérimentations hypertextes n'en sont qu'à leurs débuts, que
personne ne s'y est fait encore connaître, et que donc, il n'y a aucune garantie de qualité sur
Internet. Autant je suis prêt à m'accorcher 300 pages pour m'habituer au style de Dostoïevski
(sachant qu'il en reste 600 à déguster) ; autant, sur Internet, je zapperai après 300 mots.
Théorème n°2 : les liens
hypertextes doivent avoir un sens.
Les liens sont très pratiques lorsque le lecteur a un but. En revanche, les lecteurs papivores
que nous sommes ont besoin d'exhaustivité. Dans Le Labyrinthe de Robbe-Grillet
est un texte non-linéaire sur papier. Les différents tableaux s'enchaînent grâce à des liens
analogiques. La chronologie est brisée, l'histoire complète est recréée par le lecteur au
fur et à mesure. Mais l'exhaustivité, elle, demeure. On lit ce roman en se demandant où l'auteur
veut nous mener. Car, et c'est là la force de Robbe-Grillet, la scène initiale (chronologiquement),
celle qui dévoile, explique, est la scène finale du roman.
Dans une oeuvre hypertexte trop libre, on ne sait pas si on n'a pas déjà passé "la fin".
Si on n'est pas guidé par l'auteur, rien ne nous empêche de zapper. L'auteur doit prendre en main
son lecteur et l'amener (de gré ou de force) au terme du texte.
Les liens d'une oeuvre hypertexte doivent dessiner une direction précise, une intention, un sens.
Théorème n°3 : les liens
hypertextes doivent être codifiés.
Les liens sont utilisés pour tout et pour rien. Pour proposer une suite différentes, pour créer
une analogie vers un autre texte (interne ou externe à l'oeuvre), ou enfin, pour relier différentes
parties d'une même histoire (voir Le livre sans Pages). Bref, c'est le bordel.
Le problème, c'est qu'avant de cliquer, le lecteur ne sait pas quel type de lien il va activer.
Il va donc cliquer au hasard, au risque d'être déçu de ce qu'il y trouvera. Une codification des
liens hypertextes pourra l'aider.
Premier élément de codification : l'ordre des
cadres. Une tendance tend à s'imposer sur le net : le sens s'affine de gauche à droite et de haut
en bas. Les sommaires sont souvent placés à gauche ou en haut, car ils forment une vue plus large
que les pages qu'ils présentent. Les renvois dans un texte (l'explication d'un mot) apparaissent
en général à droite ou en bas : ils précisent la notion à laquelle ils sont reliés.
Voici, en toute logique comment j'aurais dû présenter les liens hypertextes multiples du n°6. Dans la nouvelle version,
le premier lien (sur "chose promise") précise quelle chose est promise, son résultat
apparaît donc en dessous du texte. Le deuxième lien (sur "Borges") présente plusieurs
textes sur Borges. Il élargit le mot "Borges". Le mini sommaire qu'il affiche apparaît
donc à gauche, et le résultat final à droite du mini sommaire à droite du sommaire et en dessous
du texte principal.
Vous pouvez ne pas être convaincu par cette interprétation, mais je prends les paris que cette
codification des liens hypertextes est en train de se faire, et qu'elle s'imposera...
Deuxième élément de codification : l'annonce
du contenu des liens. En avant-première, j'ai le plaisir de vous annoncer une expérimentation
de Pierre-marie dans le prochain numéro. Sous vos yeux éblouis, les liens vous annonceront leur
contenu avant même que vous ayez cliqué dessus. Ce sera dans l'Atelier
de Pièces Détachées (etc), et je suis vert de ne pas y avoir pensé !
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