Paris, Automne (Patagonie)
 

Je marche ce matin vers mon travail, au milieu des gens qui ne me voient pas et qui courent vers la bouche de métro que je viens de quitter. Entre les immeubles froids, j'emprunte la passerelle au-dessus de l'autoroute, et je vois en contrebas les voitures agglutinées à l'entrée du tunnel. Entre deux bâtiments, la silhouette de la Tour Eiffel découpe son décompte lumineux sur le ciel gris. Il ne fait pas très chaud, et sur la passerelle les bourrasques d'un vent aigrelet claquent plusieurs fois à mes oreilles. Ce bruit me rappelle le vent furieux de la Patagonie.

Sur la grève déserte, le vent froid venu des régions polaires frangeait chaque vague de l'océan vert et bleu d'une écume mousseuse et salée. La tête enfoncée dans le col remonté de ma veste, les yeux seuls découverts sous le bonnet péruvien, je regardais le spectacle banal de la course des ombres des nuages sur l'eau, les vagues impitoyables sous le soleil, les vols des sternes au ras des eaux vers les falaises de la péninsule de Valdez. Mais là-bas, même les spectacles les plus banals deviennent au retour le point d'ancrage des souvenirs étranges de cette terre merveilleuse. Quand on rencontre avec ses compagnons de voyage les premières baleines sur les plages vides de toute présence humaine, quand on croise plus tard un homme solitaire sur son cheval, le regard fixé sur quelques guanacos fuyant dans les broussailles, quand notre tête éclate au soir du vent polaire et continu qui parcourt cette terre, alors on remercie ceux par qui on a pu concrétiser l'existence de ce qui restait jusqu'alors une virtualité d'aventure. Si je sais la dimension du monde par le témoignage de ceux qui l'ont parcouru, je n'ai pris conscience que lors de ce voyage de la réalité de cette terre, et bien sûr de son importance dans le Monde des Hommes. Le Monde des Hommes est semblable à la carte à l'échelle une de Borges ; construit par les cultures, les récits et les géographes littéraires, il ne décrit jamais exactement la vérité, vérité qui d'ailleurs n'existe pas. Et la Patagonie, c'est à la fois le pays le plus mal décrit et le plus exact dans sa description, c'est le pays le plus grand et le plus peuplé des terres d'aventures, c'est un pays où l'on respire la liberté avec le vent fougueux. Je suis content de connaître ce pays, je suis content de partager cette connaissance et la fraternité silencieuse de ce pays avec ceux qui me l'avaient fait connaître et aimer avant même que je ne puisse y aller. Merci M. Sepúlveda pour la Patagonie, merci M. Borges pour la pampa, merci M. Coloane pour la terre et l'eau.

A Paris, c'est l'automne et je pense à la Patagonie.

 
Péninsule de Valdez, Patagonie
 
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