Le Fauteuil en Velours Brun
 
Le fauteuil est toujours là, rassurant sous le nimbe doux de la lampe bleue. Délicatement, je m'approche et pose mon verre sur l'accoudoir (Tom Collins : 2 cuillerées de jus de citron et une cuillerée de sucre mélangées jusqu'à dissolution, puis 2 parts de gin avec de la glace pilée, complétez avec de l'eau gazeuse). De la main, je pousse le chat qui dort, le priant gentiment de me laisser une petite place près du feu ronronnant pour pouvoir lire et apprécier...
 
Solea de Jean-Claude Izzo - Série Noire
La Spinoza Connection de Lawrence Block
Jeux de maux de David Lodge - Rivages
Les feux de l'Eden de Dan Simmons - Albin Michel
Bill Baroud, espion de Larcenet - Fluide Glacial
 
 
Solea de Jean-Claude Izzo - Série Noire
Solea est le troisième tome des aventures de Fabio Montale, l'ex-flic marseillais raconté (plutôt qu'inventé) par Jean-Claude Izzo. Une fois encore, après Total Kheops et Chourmo, Izzo nous enchante par sa peinture douce-amère de Marseille. Est-ce à cause des réminiscences de mon enfance provençale que les histoires d'Izzo me paraissent si directement en prise avec la vie chaude et véritable du bassin de la Méditerranée (comme pour Les Marins perdus) ? Il faudrait pour en être sûr avoir l'avis autorisé d'un barbare du nord (au-dessus de Valence par exemple), mais je crains fort que l'analyse d'Hélène (l'inspecteur de police qui cuisine Montale dans le livre) sur la lente destruction du Sud par le Nord ne l'empêche d'avoir un jugement objectif...

Mais l'essentiel du roman n'est pas là. Ce roman-ci est tragique. La mort y rôde partout, elle frappe même ceux qui deviennent au fil du roman les personnages les plus chers à notre coeur. Certains passages sont d'une tristesse à pleurer, aussi triste que la vision du monde de Montale, qui voit la douce chaleur de cette vie méditerranéenne se dissiper dans la violence du mal qui gangrène notre civilisation, mal du crime organisé, de la violence aveugle, de l'intolérance, du racisme quotidien. Il est difficile de dire qui est le plus poignant de l'action proprement dite du livre, en forme de tragédie classique, ou de la philosophie du pessimisme qui y est professée. Les réflexions intimes de Montale, nourries de culture classique et marseillaise, me font penser aux progressions intimistes de Matt Scudder - le héros de Huit millions de façons de mourir - à cause de la tristesse, du désarroi et du pessimisme tempéré d'espoir en l'amour qui s'en dégage. D'ailleurs ce n'est pas la seule similitude entre les deux ex-flics alcooliques et terriblement humains. Block et Izzo sont les peintres impressionnistes d'un monde en décomposition morale (qui n'a jamais été moral ?).

Ne lisez pas ce livre sans avoir lu les deux précédents, les trois tomes sortent actuellement en coffret...

PmM
 
 
Jeux de maux de David Lodge - Rivages
David Lodge est connu pour être l'inventeur du "Picaresque universitaire". Ses romans dépeignent le milieu de la recherche et de l'enseignement de la littérature, souvent à cheval entre la vielle Angleterre et les U.S.A. (Changement de décor). Il est réputé pour son ironie rinçante, son humour anglais à la fois loufoque et imperturbable.
Mais voilà, Jeux de Mots est-il un roman ? Pour un roman de Lodge, déjà, il est unique. Presque aucune allusion au petit monde l'enseignement, un humour plus diffus et surtout une profondeur et une sympathie pour ses personnages.
Ceux-ci se débattent dans leur communauté catholique, isolée en territoire protestant. Coupés de Rome, ils appliquent (sont-ils les seuls ?) les bulles papales à la lettre. Et chacun sait que les bulles et le sexe font mauvais ménage. Tout le roman est fondé sur les frustrations sexuelles des hommes et la terreur des grossesses de leurs femmes. Au fil des pages, ils deviennent touchants, ces être ordinaires qui balancent entre leur éducation, leurs principes et leurs pulsions.
Jeux de Mots est aussi un cas unique dans l'univers du roman. Lodge mélange la fiction à l'étude des encycliques avec une précision d'analyse qui tient à la fois du journalisme (pour les réactions à chaud) et de l'historien (impact sur la société).
Mais surtout Lodge nous prend à partie. Il explique par exemple, qu'il n'a pas pu raconter la mort d'un enfant. Il a dû attendre que la douleur de ses parents (fictifs) s'apaise. "On ne fait pas mourir un personnage à la légère". Cette sympathie de l'auteur nous fait ressentir plus la mort d'un personnage qu'un déluge de pleurnicheries. Un nouveau style de roman ?
LN
 
 
La Spinoza Connection de Lawrence Block
La Spinoza Connection est le dernier roman de Lawrence Block, mettant en scène le duo du Blues du libraire, le libraire cambrioleur et son assistante tondeuse de chiens. Après les différents personnages principaux qui ont émaillés l'oeuvre de Block - Haig, le simili Nero Wolfe, Chip son assistant, mais surtout Matt Scudder le détective privé de Huit millions de façons de mourir - ces personnages principaux sont cette fois de l'autre coté de la barrière, même si leurs agissements et les imbroglios dans lesquels ils plongent leurs mains recouvertes de gants aux paumes découpées les contraignent à chaque fois à déployer des talents de détectives.
Ce qui est fascinant chez Block, c'est la précision et la concision des élément de dialogue, ainsi que l'exhaustivité des informations données au lecteur : au fur et à mesure de l'avancement de l'action, Block donne mécaniquement les détails dans leur ordre quasi-chronologique. A la différence des auteurs qui masquent des éléments au lecteur pour préserver un suspense qui n'est en fait qu'une frustration, Block ne cache rien d'autre que les cogitations de son héros. Les résultats de ces cogitations sont les points de passage obligés du lecteur, les aiguillons à sa propre réflexion : quand le détective déclare "...et je savais qui l'avait tué...", Block nous fait comprendre que nous devrions le savoir aussi. Block nous force à sortir d'une lecture passive (comme celle d'Agatha Christie) et nous offre une lecture active bien plus agréable. Par exemple, les dialogues entre les policiers et le héros sont toujours parfaits, par leur concision et parce que l'on possède toutes les informations : on frémit au moindre faux-pas (que l'on repère immédiatement), et l'on a deux fois plus de plaisir quand arrive l'esquive verbale qui permet au héros de s'en sortir.

La fin du roman est construite à la Hercule Poirot : tous les protagonistes sont réunis en un seul lieu et le héros déroule le résultat de ses réflexions : comme il n'est pas détective, cela pourrait poser un problème de vraisemblance, mais Block utilise au contraire les événements antérieurs pour inscrire son dénouement d'une manière parfaitement crédible dans le cours de l'histoire. Vous l'avez deviné, tout cela, ajouté à l'humour récurrent des situations de Block, fait de La Spinoza Connection un excellent cru de son oeuvre.

PmM
 
 
Les feux de l'Eden de Dan Simmons - Albin Michel
Dan Simmons est l'auteur de la splendide trilogie "Les chants d'Hypérion" (Hypérion, La chute d'Hypérion et Endymion) que l'on peut classer sans nul doute parmi les oeuvres majeures de la science-fiction. Ces trois romans réussissent à décrire une civilisation galactique réaliste, à y introduire un élément surnaturel parfaitement crédible qui régénère certains mythes historiques en leur donnant un nouveau souffle et à lier le tout à la culture littéraire anglo-saxonne en basant un des piliers du récit sur l'oeuvre du poète John Keats. Cette technique précise basée sur la superposition de telles références et sur une recette de découpage du récit est à la base de la réussite de Stephen King ou de Tim Powers par exemple. Mais les auteurs qui l'utilisent (pratiquement la majorité des auteurs de best-sellers) s'en tirent avec plus moins de bonheur : autant Tim Powers y réussit-il parfaitement, autant Michael Crichton n'a rien produit de valable (littérairement parlant) depuis La variété Andromède (à part Soleil levant bien sûr). Et je préfère ne pas parler des Clive Cussler et autres Tom Clancy. Car pour satisfaire au rythme du découpage imposée par cette forme, il faut avoir quelque chose à dire, un peu de matière pour son roman. La plupart se contentent d'aligner des banalités pour faire patienter le lecteur jusqu'au suspens suivant.

Et c'est justement le problème du livre de Simmons. Entre les phases d'action, c'est un alignement consternant de platitudes, de banalités, de clichés. L'utilisation de la référence à Mark Twain est plaquée de manière assez saugrenue sur le récit. L'utilisation de l'élément surnaturel -en l'occurrence les croyances animistes de l'ile d'Hawaï- donne naissance à des scènes grotesques (deux hommes attaqués dans un bureau par un cochon avec des dents de jaguar). Les personnages secondaires sont bâclés, les principaux à peine consistants. L'ensemble est vraiment décevant, venant de Dan Simmons. C'est sans doute la pression de son éditeur et de son succès qui lui ont fait commettre ce livre. Ou alors, ce n'est pas le même Dan Simmons.

PmM
 
 
Bill Baroud, espion de Larcenet - Fluide Glacial
Bill Baroud est le troisième tome édité par Larcenet chez Fluide Glacial, après La Loi des Séries et Soyons Fous. Soyons juste : cet album possède toutes les qualités et les ingrédients qui ont fait des deux précédents des petits joyaux d'humour parfaitement dans l'air du temps. Mais il n'est pas aussi bon. Peut-être est-ce parce que "l'air du temps" change justement, ou parce que les procédés humoristiques sont connus et donc trop prévisibles. Dans le premier recueil, l'humour était basé sur une exploitation de référents culturels aussi divers que l'île aux Enfants ou Starsky et Hutch (version moderne, cela devient Starsky et Freud) et sur un glissement de la réalité des dialogues semblable à celui de Goossens. Dans le second, Larcenet améliorait son procédé en utilisant les mêmes méthodes sur des sujets moins facile que les séries de notre enfance (qui sont tout de même faciles à utiliser, voir les émissions télévisées qui les exploitent de manière grossière). Extrait de cet album, La vie de Van Gogh demeure par exemple une illustration parfaite du subtil mélange culture / humour / décalage qui vous fait jubiler quand vous le lisez, jubiler quand vous tentez de le raconter et jubiler encore quand vous le relisez (en ce moment même je jubile). Le troisième reprend ces méthodes, fait apparaître de vieux personnages de Pif-Gadget (Pifou et Brutos), mais n'invente rien qui fasse vraiment éclater de rire (à part peut-être le passage avec Frère Brutos). Alors forcément, le troisième tome ne pouvait pas être aussi bon. Peut-être faut-il vraiment lire Larcenet chaque mois dans Fluide Glacial plutôt que par album. En tout cas si vous lisez ces trois tomes, commencez par Bill Baroud, continuez par la Loi des Séries et terminez par Soyons Fous.
PmM
 
 
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés