Souvenez-vous
 
En matière de conscience, il y a loin de l’acquisition de la faculté aux résultats qu’elle produit.

La question des sources de cette faculté –de loin la plus puissante d’entre toutes celles dont on puisse doter un être- fait du reste l’objet de débats infinis. Certains vont invoquer le hasard. Le hasard. Que voilà un mot commode ! Propre à mettre un terme à toute recherche ultérieure. Qui explique tout sans rien résoudre. On nous dit qu’une comète aurait frappé la Terre. Une comète riche en molécules si complexes qu’elles auraient évolué en ces créatures conscientes que nous sommes. Au mépris de toutes les traces que nous possédons d’avant, avant la conscience. Les fossiles de nos semblables à une époque où il est avéré que nous n’avions pas, que nous ne pouvions pas avoir cette capacité à réfléchir, à emmagasiner nos connaissances, à analyser, exploiter ce stock, à l’abstraire pour en tirer de nouveaux enseignements, à l’échelle d’une vie.

D’autres parlent d’une divinité. A l’opposé, ils affirment que le hasard n’existe pas. Que tout est décidé. Que la conscience nous fut donnée comme le signe de notre élection à une destinée supérieure. Quelle destinée ? Celle de devenir Dieux à notre tour, et à notre tour de donner la conscience ? Et avant ? qu’y a-t-il avant les Dieux ? Quel Métadieu a pour finir donné à ceux-là le don suprême ? Et ce Métadieu, s’il existe, qu’est-Il ? Qui, de l’oeuf ou de l’abeille ? Qui, en dernier ressort, a décidé ?

Hasard ou destinée. Que choisir ? Car, au bout du compte, il s’agirait d’un choix. Le choix d’une vérité. Quelle valeur peut-elle avoir, cette vérité résultant d’un choix ?

Pour ma part, je crois aux lois. Il en est une que j’ai rencontré chez tous les êtres vivants. Tous. De l’amibe jusqu’à ce que nous sommes, les manifestations de cette loi croissent à proportion de l’intelligence. Elle est, en nous, la plus forte. Et la plus productive. Nous en savons ô combien la rigueur. Nous la détestons. Nous la repoussons. Et pourtant, sans elle, aujourd’hui, que serions-nous ? Plus rien. Nous aurions disparu, nous serions morts, détruits, enterrés, anéantis par la folie mégalomane de nos ennemis.

Sans elle. La peur.

La peur. Le sentiment, la crainte du danger. Quoi d’autre, plus qu’elle, peut pousser un être à bouger, à évoluer, à se souvenir, à se corriger ? Et qu’est-ce donc que l’on appelle conscience, si ce n’est cette capacité, que dis-je, cette infatigable manie de se corriger ? de trouver en soi-même les raisons et l’énergie nécessaires au changement ? Le but, le but ultime de chacun de nos efforts, n’est-il pas, à chaque instant, de repousser, d’éloigner la peur ?

Ainsi donc, pas de hasard. Pas de Dieu non plus. Nous n’avons qu’un démon : la peur. Nous sommes ses enfants, et nous en portons l’hérédité.

On raconte –écoutez bien ce qu’on raconte- on raconte que dans les temps anciens, notre planète ployait sous le joug d’êtres déracinés. Ils évoluaient sur Terre, libres de leurs mouvements, de leurs déplacements, sans plus être reliés au sol qui les nourrissait. Ils exploitaient ce sol, en tiraient les ressources nécessaires à se mouvoir. Minéraux, végétaux, eau, vent, soleil, feu. Tout leur était bon pour produire l’énergie suffisante à ce besoin toujours plus urgent d’aller vite. A déplacer dans des délais toujours plus brefs les corps, les biens et le savoir. Et tout ce qui pouvait faire obstacle ou simplement ralentir cette circulation devait céder. Tout ce qui n’était pas énergie en puissance était parasite. Ces créatures en avaient oublié jusqu’à leur nature véritable, elle-même parasitaire. Après tout, ils n’étaient que des parasites de la vie immobile. Ils en tiraient encore leur nourriture. Mais la peur, le sentiment d’être à la merci de cette vie les poussa à vouloir la dominer. Ils firent de leur faiblesse une force. Sur elle, ils bâtirent leur idéal. Un idéal de vitesse, une vitesse absolue, qu’ils imaginaient être celle de la pensée. Ils en firent un Dieu. « A tout instant, Dieu est là. Sa présence est omniprésence, son savoir est total. Il est Dieu car il a résolu le temps. Il a atteint la vitesse absolue, celle qui n’est plus vitesse, celle où le déplacement n’est plus déplacement, il est simplement présence. Sa pensée est partout. »

Telle était leur profession de foi. Et nous, êtres immobiles, nous ne leur étions qu’un obstacle. Comme tant d’autres choses. Ils avaient conçu des engins qui se déplaçaient à des vitesses prodigieuses. Malheureusement, ils étaient trop gros pour se glisser entre nous. De plus, le sol de nos vieilles forêts leur était malcommode. Il les ralentissait, les bloquait.

Alors, ils entreprirent de nous éliminer. Ils nous tuèrent par millions. Ils parquèrent les survivants. Ils les domestiquèrent, les enfumèrent, insoucieux de la terreur qu’ils semaient autour d’eux. Insoucieux et oublieux de tout, submergés par leur vertige de vitesse. Ils en avaient presque oublié leur peur ancestrale. Dans le même temps, elle grandissait en nous. Nous tremblions sur nos branches et nos nerfs se frottaient, s’entrechoquaient. Jusqu’au jour où en jaillit une étincelle.

Chacun d’entre nous vient au monde avec la connaissance presque instinctive de ses sécrétions. Au bout de quelques années, il possède sans y penser l’art de les produire toutes, les plus attractives comme les plus répulsives, celles qui donnent la vie et celles qui tuent. Il maîtrise cette chimie secrète dont nous avons fait notre arme, la capacité de séduire les abeilles qui nous fécondent ou de détruire les champignons qui nous rongent. De la sorte, est-on en droit de supposer, nous sommes parvenus à éliminer de la surface de la Terre ces terrifiants parasites, ces adorateurs de la vitesse, qui menaçaient notre survie. Et ce, dès lors que la menace s’est ancrée en nous de façon permanente. Comme un embryon de souvenir qui, peu à peu, est devenu mémoire, puis intelligence.

Dieu, nous disent les arbres de foi, a créé ici-bas la Terre, le Ciel, le Soleil et les Océans. Puis il y a disposé les arbres et leur a donné les abeilles pour qu’ils puissent se reproduire. C’est penser en aveugle. Dieu, si Dieu il y a, a créé ici-bas la Terre, le Ciel, le Soleil et les Océans, et des milliards d’êtres diversement armés. Au milieu d’eux, il a jeté la peur.

Et, au bout du compte, les arbres n’ont gardé que les abeilles.

 
FXS
 
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