| Julien regardait fixement les valeurs affolées produites par les clones,
en sefforçant de chercher un lien, un rapport quelconque entre les comportements mathématiques
différents des trois programmes. Lapparition dune divergence ou dune oscillation
était déjà en soi un événement intéressant justifiant une recherche plus approfondie. Mais les apparitions
simultanées des trois symptômes étaient plus irritantes pour lui dans limmédiat : elles
pouvaient signifier que linteraction était la cause principale des divergences, hypothèse que
Thierry soutenait. Si les divergences dun modèle donné étaient causées par un influx extérieur,
il devenait plus que probable que la cause des variations dans larbre ne puisse être isolée
au niveau du nud. Si tel était le cas, le modèle mathématique de Julien sécroulait.
- « Ah, tu vois bien quil y a une divergence ! » sexclama
triomphalement Thierry.
- « Attend, attend que lon soit bien sûrs
et puis de toute
façon, on ne peut se fier à la trace numérique, il faut vérifier que les oscillations de chaque
clone sont bien consécutives sur léchelle de temps
- Oh ça semble évident, regarde les sautes simultanées entre ton clone
et le mien, ne me dis pas que le lien nest pas évident.
- Hum, cest vrai, mais bon cela ne constitue pas une preuve.
- Une preuve, mais quest ce quil te faut de plus, bon dieu ?
- Allons, allons, du calme » intervint une fois de plus Germain.
Il avait du mal à comprendre pourquoi la tension montait autant entre ses deux collègues mais
réalisait lurgence de les calmer avant que lambiance ne devienne franchement moins
drôle. Il tenta une diversion.
- « Ce qui est bizarre, cest que mon clone na pas
lair de subir les mêmes oscillations que les vôtres, et son profil dactivité ne doit
présenter aucune corrélation. Il est en fait totalement stable comme sil prenait aucune
décision.»
Julien semblait dubitatif. Les plaques rouges sur ses joues trahissaient
son énervement. Thierry, lair mi-goguenard, mi-préoccupé, examina en silence le tracé
du clone de Germain.
- « Tiens, regarde, si lon change le facteur déchelle.
Il y a quand même des débuts doscillation. Les périodes précédant les amplitudes maximales
de nos clones correspondent aux amorces doscillation du tien. Cest évident, cest
linteraction des décisions que nous avons prises sous linfluence les uns des autres
qui déterminent la répartition des branches et des feuilles dans les arbres des choix. Les fonctions
divergent parce quelles ne peuvent coller à nos propres arborescences de choix, évidemment.
Elles mont lair complètement à coté de la plaque. Ce sont peut-être les fonctions
elles-mêmes qui sont en cause
Julien bondit sous linsinuation. « Quoi ? Les fonctions
- Evidemment les fonctions. On a une divergence qui se situe actuellement
dans le futur proche, calculée par le faisceau de fonctions. Cette divergence ne correspond pas
à une réalité quelconque, à moins dadmettre que nous allons prendre dans les instants qui
vont suivre des décisions complètement irrationnelles. Alors je dis que ce doit être le faisceau
de fonctions sui est incapable de prédire cette réalité
Thierry continuait à pérorer sans prendre garde à la crispation insolite
des narines de Julien, ni à ses poings serrés. Germain essayait de trouver sur lécran un
motif quelconque pour désarmer la colère évidente de Julien. Soudain, les courbes des clones se
modifièrent brutalement.
- « Regardez, le clone de Thierry vient de cesser de diverger.
Son activité est nulle. Le mien oscille au rythme des variations des vôtres.»
Trop tard. Excédé, Julien frappa Thierry dun direct malhabile
au milieu du front. Thierry bascula en arrière et heurta de la tête le coin du meuble de limprimante.
Pendant quelques affreuses secondes, ni Julien ni Germain ne bougèrent. Thierry rouvrit les yeux,
la bouche arrondie, choqué par la violence de Julien, incapable de dire une mot ou même de bouger.
Germain sinterposa doucement entre Julien et Thierry, et fit
signe à Julien de sortir de la salle.
Depuis quelques secondes, les courbes des clones étaient stabilisées.
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