La Pomme - Suite
 
Dans le couloir, Julien jeta un coup d’œil par la porte du bureau de Germain, le cogniticien, pour évaluer la somme de travail que représentait l’exploitation de valeurs pondues pendant la nuit par le logiciel de simulation. La pile de papier listing faisait un bon centimètre d’épaisseur, donc il pourrait avoir avant midi une idée de la répartition des valeurs tout au long de l’arbre, c’est à dire une idée des fonctions mathématiques générant la disparité qui les tourmentait. Contrairement à Thierry, Julien était persuadé de la justesse de ses idées jusqu’à ce que la démonstration mathématique les infirme. Alors seulement il les abandonnait totalement. Mais pour cette fractalité qu’il pressentait dans leur construction depuis un petit moment…

- « Très bien, ça m’a l’air jouable, je vais m’y atteler dès que Germain sera là.

- Et tu penses y arriver dans la matinée ?

- Oui, je crois que l’analyse ne devrait pas être trop compliquée. Si Germain me donne un coup de main, on devrait avoir une famille de fonctions rapidement. Cet après-midi, je programmerais une interpolation des valeurs et je les comparerais aux nouveaux résultats du modèle.

- Il ne te reste plus à espérer que Germain ne sera pas trop en retard… » dit en souriant Thierry, qui aimait plaisanter sur le goût immodéré du cogniticien pour les jeux d’arcade qui l’amenait souvent à se coucher à des heures indues, et donc à arriver au laboratoire avec un retard proportionnel au nombre d’ennemis pulvérisés.

- « C’est vrai que s’il n’a pas réussi à passer le quatrième niveau du jeu avec les monstres, là, il y a peu de chances que… »

Julien éclata de rire, car Germain venait de pousser la porte au bout du couloir.

- « Va tout de suite dans ton bureau, que l’on puisse continuer à médire ! » cria Thierry. Germain s’approchait, un demi-sourire hébété sur son visage rond.

- « Fais gaffe, y va nous blaster… Alors tu ne l’as pas fini ce jeu ? On allait parier que tu arriverais en retard parce que tu voulais finir le quatrième niveau. » plaisanta Julien.

- « En fait, je l’ai fini ultra rapidement grâce à un des passages secrets. Et puis je me suis un peu aidé d’un code pour tricher… ». Germain se servit un café. « Alors quoi de neuf ? »

Thierry mit Germain au courant de l’idée de Julien, et ils discutèrent un moment autour de sa mise en application. Quand la conversation commença à dériver sur la possibilité ou non de localiser les fameuses disparités sur l’arbre, les trois hommes partirent vers le bureau de Germain pour examiner les résultats de la nuit. Puis Thierry laissa les deux mathématiciens travailler.

L’analyse de la répartition des résultats leur permit de mettre rapidement un petit modèle théorique au point, une famille de fonctions susceptible de donner des résultats identiques à ceux obtenus pendant la nuit. Julien s’attela en début d’après-midi à la modélisation informatique de la famille de fonctions, et programma un petit moteur permettant d’inférer des résultats à partir des modèles préexistants, puis de réinjecter les valeurs calculées dans l’arbre. En clair, il stoppait l’évolution de l’arbre des choix à un moment donné, utilisait les valeurs obtenus à ce nœud pour déduire des conséquences avec ses fonctions, relançait le calcul de l’arbre, puis comparait les résultats obtenus des deux cotés. Il espérait obtenir des résultats concordants.

Et cela semblait marcher ! Plus il avançait dans le travail de comparaison, plus les similarités devenait importantes. Complètement plongé dans ses comparaisons, il ne vit même pas partir Thierry et Germain, qui le voyant extrêmement occupé, remirent au lendemain les questions que le travail obstiné de Julien suscitait en eux.

Au bout d’un certain nombre d’essais, Julien décida d’injecter son modèle d’interaction fonctionnel dans un de ses petits programmes de simulation pour laisser complètement au faisceau de fonctions la prédiction des décisions. Il choisit son petit programme préféré, son petit clone décisionnel : il avait utilisé le modèle de simulation pour coder un arbre de choix censé le représenter, programme qu’il alimentait chaque soir avec toutes les décisions qu’il avait pris dans la journée. Il essayait ainsi depuis plusieurs mois d’arriver à obtenir du clone à un moment donné une décision conforme à celle qu’il avait prise en fonction des décisions précédentes. Jusque là, les résultats obtenus avaient été peu concluants.

Julien valida les modifications du modèle, avant de lancer son petit clone.

Simu:Modele:in > quit

Simu:Modele:out> Model altered index 89 – User julien deconnected at 21:03

Simu:out> ready

Simu:in > launch CloneJulien

Simu:CloneJulien:out> Logiciel de simulation v2.3 build 2387

Simu:CloneJulien:out> Program CloneJulien

Simu:CloneJulien:out> Enter password :

Simu:CloneJulien:in >

Julien entra son mot de passe, puis lança la version modifiée du modèle.

Simu:CloneJulien:in > ********

Simu:CloneJulien:in > start tree with altered model 89

Simu:CloneJulien:out> Tree started

Simu:CloneJulien:out> [C]-Choice [N]-Next decision [D]-Data [V]-Values

Simu:CloneJulien:in > D

Julien entra les principales décisions qu’il avait prise ce matin, puis tenta de poser une question.

Simu:CloneJulien:in > C

Simu:CloneJulien:out> Enter choice node :

Simu:CloneJulien:in > In sequence choice={pomme, brugnon}

Simu:CloneJulien:out> Node OK

Simu:CloneJulien:in > N

computing

Simu:CloneJulien:out > Next decision is : pomme

Ca fonctionnait ! « Enfin, une chance sur deux » rigola Julien, intimement sûr de son calcul : il commença à entrer fébrilement les décisions de la journée, en s’efforçant de ne pas oublier d’éléments à priori mineurs. Au fur et à mesure de sa progression, il observait l’affichage des valeurs internes de calcul de l’arbre pour détecter des valeurs anormales. Il arriva au point où ses fonctions de prédiction allait prendre le relais des données : il allait prévoir ses propres décisions ! Enfin, plutôt un modèle de ce qu’elles pourraient être dans un environnement idéal, évidemment. Les valeurs continuaient à s’afficher à l’écran :

0112 / 0099 / 0101 / 0156 / 0132 / 0098

0127 / 0109 / 0118 / 0123 / 0121 / 0144

0100 / 0115 / 0105 / 0116 / 0128 / 0132

0123 / 0096 / 0112 / 0126 / 0134 / 0113

0117 / 0129 / 0118 / 0103 / 0097 / 0102

0105 / 0135 / 0125 / 0116 / 0127 / 0122

Puis tout à coup, les valeurs se mirent à diverger en asymptote brutale, puis se normalisèrent.

 
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