Une nouvelle arborescente
 
La rédaction d’une nouvelle est pour l’auteur une longue série de choix et de décisions. Au fil de son travail, il entrevoit et concrétise le déroulement des scènes ; il se trouve donc en permanence face à plusieurs directions possibles parmi lesquelles il doit faire un choix. Le choix permet de poursuivre, mais il censure également tout un ensemble de déroulements, souvent riches de potentialités, qui resteront à jamais virtuels. C’est bien sûr ce travail de choix qui ajoute de la " valeur " littéraire à une œuvre, qu’il s’exerce sur le fond (" Qu’arrive-t-il aux personnages ? ") ou sur la forme (" Comment articuler le récit ? "). Mais il nous est arrivé à tous de regretter la tournure que prend un récit, que l’on soit anxieux de connaître le dénouement d’une action soudainement devenue secondaire, ou que l’on regrette une transformation inopportune (à notre sens) des personnages.

Si l’auteur ne se résout pas à choisir l’une ou l’autre orientation, il peut écrire deux suites pour son premier paragraphe. S’il réitère le processus, il écrit alors une nouvelle arborescente. La réalisation d'une telle nouvelle (ou roman) impose pratiquement de restreindre le nombre de choix, pour ne pas se lancer dans un exercice d’écriture combinatoire susceptible d’épuiser tout le stock d’encre de l’univers.

L’ensemble des paragraphes constitue l’arborescence de la nouvelle. Cette arborescence contient autant de niveaux qu’il y a de choix (plus le niveau initial). Les paragraphes finaux sont les feuilles de l’arbre et contiennent chacun une conclusion de l’œuvre. Le cheminement du lecteur dans la nouvelle est parfaitement linéaire. Il lit autant de paragraphes qu’il y a de niveaux dans l’arborescence : il part du tronc (le premier paragraphe, commun à tous les cheminements) et il aboutit à une feuille.

Il est à noter qu’une nouvelle arborescente n’a rien de commun avec les textes à embranchements (comme les livres dont vous êtes le héros). Ce textes à embranchements sont en effet conçus pour laisser un choix en fin de paragraphe et pour guider le lecteur vers un autre paragraphe à partir de ce choix : les paragraphes ne sont pas nécessairement dépendants, et un même paragraphe est utilisé à l’intérieur de plusieurs cheminements. C’est cette notion de cheminement qui fait la différence. Les livres dont vous êtes le héros sont une compilation de plusieurs cheminements parfaitement définis ; la multiplication d’étapes de transition et l’utilisation de nombreux choix à chaque fin de paragraphe sert à donner l’illusion d’un grande diversité de possibilités. En réalité, le nombre de choix possible est très réduit, comme le nombre d’itinéraires. On court sans échappatoire possible au devant d’une poignée de morts ignominieuses ou de réussites glorieuses. Dans la nouvelle arborescente, il n’y a également qu’un seul itinéraire, mais ses étapes sont toutes originales (i.e  propres à cet itinéraire) et il y autant d’itinéraires que de feuilles dans l’arbre des choix.

Lorsqu’il arrive à la fin du paragraphe, le lecteur choisit une des n suites possibles. Dans notre problématique initiale, il faut que l’utilisateur soit guidé vers le choix le plus conforme à ses vœux au moment même du choix. Par exemple, on peut avoir deux phrases alternatives : une dans laquelle le héros est écrasé par la traction des méchants et l’autre dans laquelle il bondit comme une grenouille et garde la vie sauve en se suspendant à un poteau de signalisation. Le choix d’une des phrases conduit au paragraphe correspondant. On peut également imaginer un choix arbitraire ; dans ce cas, on a une nouvelle arborescente qui peut être lue comme :

  • une nouvelle polymorphe (plusieurs nouvelles en une, mais on n’en lit qu’une),
  • une nouvelle dans lequel on passe d’une variation à l’autre pour le plaisir de découvrir de nouveaux éléments,
  • une nouvelle transversale dans laquelle on lit dans l’ordre tous les paragraphes d’un même niveau pour appréhender la totalité des développements possibles.

La question de savoir si le lecteur doit lire tous les paragraphes ou pas dépend de l’intention de l’auteur (et de son talent évidemment).

La rédaction des différentes suites d’un même niveau peut être envisagée de plusieurs manières. On peut imaginer d’écrire des suites totalement indépendantes et donc originales entre elles. Cela représente un effort créatif considérable. On peut également situer l’action dans le même cadre, avec les mêmes personnages tout en réécrivant la suite. C’est ce que l’on pourrait nommer déclinaison de la suite. Enfin, on peut réutiliser le même texte avec des variations plus ou moins appuyées, plus ou moins subtiles d’expression et de vocabulaire ; c’est le principe des variations, utilisé dans notre nouvelle pour deux feuilles, et particulièrement adapté à son thème (mise en abyme de la notion de choix, le choix du lecteur renvoyant aux choix des personnages).

Nous proposons dans ce numéro une nouvelle arborescente. Elle utilise des choix arbitraires en fin de paragraphes, s’étend sur trois niveaux, propose quatre itinéraires et illustre la déclinaison et la variation. Elle s’intitule :

 
La Pomme
 
Remarque

On peut imaginer une nouvelle arborescente inversée : un certain nombre de débuts conduisent à un nombre réduit de suites, jusqu’à une fin unique qui prendrait évidemment des sens différents en fonctions des paragraphes qui l’ont précédée. Un concept intéressant ?

 
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