| Vent battu. Plaine ratissée. Au bout du chemin se tord lombre de
larbre puis, suivant le soleil, sétoffe, noie ses branches de squelette dans un fouillis
de feuilles. Larbre sassèche par moitié, par le milieu partagé il est squelette et puis
chanson du vent.
Les prêtres lont oublié. Il ne vient plus personne par le mince
chemin tracé dans la plaine, il nest jamais venu personne. Des siècles que larbre
se prépare. Côté mort, ses branches sétendent en de solides potences, puissantes, ornées
de belles fourches lisses pour accueillir la corde. Il a compté. Il pourrait soutenir quinze corps
adultes, lourds, musculeux comme ceux des fermiers qui venaient autrefois sallonger à son
ombre. Côté vie, il sest fait pousser des milliers de petites feuilles dansantes qui éventent
loiseau de passage, des fleurs splendides et sucrées, dont la couleur et le parfum changent
avec le soleil, des fruits juteux et tendres, de quoi nourrir quinze nids, il a compté, quinze
nids de ces rapaces puissants, au cou sans plume, au bec recourbé, dont il sentait lombre
sur ses rameaux de jeune pousse du temps des fermiers.
Il a bien observé les moeurs des uns et des autres. Il sest repassé,
jour après jour, chacun de leur geste, chaque mot, chaque cri depuis quils ont quitté les
parages et quil ne vient plus personne par le sentier. Il a convaincu le ruisseau souterrain
de jaillir, côté vie, et de former à ses pieds une petite mare autour de laquelle la mousse fait
une douce litière. Côté mort, il a ouvert la terre, patiemment, et livré au sol asséché des os
enfouis depuis des millénaires.
Et maintenant quil est prêt, il ne vient plus personne. Il ne
vient plus de pendu depuis le sentier. Il ne vient plus de vautour pour dévorer les pendus. Côté
mort, il ny a plus quune araignée qui a tendu sa toile dans une fourche et qui se
dessèche à attendre quelque moucheron, une libellule ou dieu sait quoi à manger. Côté vie, un
vieux serpent lui rampe le long du tronc et gobe chacun de ses fruits, le digère interminablement,
jusquaux pépins. Le pollen des fleurs glisse sur ses écailles et tombe dans la mare. Bientôt,
larbre naura plus assez de forces pour secouer lui-même ses branches, pour féconder
ses fleurs et porter de nouveaux fruits. Dans lespoir quun jour le serpent, enfin
repu, en laissera tomber un. Ou que son cadavre, pendu côté mort, attirera quelque vautour, une
chouette, un animal quoi ! assez délicat, assez sensible, assez au fait des affaires des
arbres pour cueillir un fruit, le grignoter gentiment et laisser choir, dans la mousse, rien quune
graine.
Larbre aimerait tant mourir au milieu de ses enfants !
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