Le Fruit des Pendus
 
C’était à une grande fête familiale. Mon grand-oncle avait décidé de réunir tous ses parents vivants, comme font souvent les gens qui approchent des quatre-vingts ans.

La vie lui avait réussi. Grande maison et caetera, une maison avec des parcs immenses, dehors, dedans, tout dans la vastitude. Des pièces à n’en plus finir, grandes comme des hangars, hautes comme des immeubles, des escaliers, des ascenseurs, des surprises, des ah ! et des oh ! derrière chaque porte. Au centre, un gigantesque jardin d’ornement, plus qu’un jardin en fait, c’était encore un parc, tellement grand qu’on n’en voyait pas le haut, arrosé par un ruisseau –j’imaginais à son extrémité le robinet de la salle de bain toujours ouvert, des mètres et des mètres cube d’eau filant dans la maison- des fleurs … des fleurs ! à n’en plus pouvoir, des arbres surtout. Le tout éclairé Dieu sait comment. En levant les yeux, on s’étonnait de ne pas voir le ciel, et on courbait la tête en entrant si l’on savait qu’au dehors, il faisait mauvais temps.

Au milieu de tout ça, mon oncle, trônant de son éternel trône noir. Il accueillait ses invités, sourire mondain. Depuis le plafond descendait un gigantesque arbre généalogique électronique lumineux dont on ne voyait que la structure d’arbre, avec les noms des invités qui lui faisaient comme des feuilles. Sa structure brute illuminée, fantôme d’arbre, l’aîné, le plus vieux de tous, l’Arbre Originel, le Seigneur des Arbres, flottant sur sa race, à deux mètres au dessus du sol. En le regardant, on cherchait des yeux le Fruit, le Serpent et le Couple Nu.

A l’entrée de chaque invité, une feuille s’éclairait, illuminant une photo de son meilleur visage et la voix de Dieu –c’était la voix de Dieu, non ?- prononçait son nom, une voix profonde, grave et lente comme un final de Beethoven, ce genre de voix dont on imaginerait que la Terre elle-même fût dotée si elle n’était de sexe féminin, qu’elle extrairait d’un gosier profond comme la fosse des Philippines, articulant avec des lèvres de la taille du Grand Canyon. Pendant ce temps, dans le halo flou qui révélait la photographie, on entrevoyait le visage des frères et soeurs, des parents, des enfants parfois.

C’était merveille que cet arbre. On y lisait toute l’histoire de la famille. Il avait ses branches prolifiques, épaisses et interminablement ramifiées, couvertes de feuilles, ses branches rebelles, fines, isolées, qui dessinaient ses frontières, ses branches malheureuses, larges à la base puis brutalement interrompues dans leur croissance, seul un mince rameau subsistant, et plus large était la base, plus mince le rameau, plus tragique était l’histoire.

Vers la fin de la soirée, notre grand-oncle nous présenta sa plus belle réussite : les arbres aux pendus. Vers les bords du parc, à l’écart du ruisseau, poussaient des troncs solides et courts qui se courbaient à quatre mètres du sol en une branche unique et massive. A un mètre environ de l’extrémité de cette branche, chaque arbre présentait une excroissance, comme une seconde branche d’un même diamètre poussant sur la première, mais qu’on aurait tronçonnée près de sa base. Sur le tronc enfin, à l’endroit où il devenait branche et à l’opposé de la courbure, poussait une énorme boursouflure. On eût dit une forêt de grues de chantier.

Voilà vingt ans, nous avoua notre oncle, qu’il y travaillait. Ses arbres aux pendus donnaient un fruit unique qui poussait en quelques minutes et épuisait toutes ses réserves d’énergie. La pousse devait intervenir pour le dessert.

Mon frère s’enivra passablement durant le repas. Quand le dessert arriva, il n’était plus en état de manger ni de boire grand-chose. Mon grand-oncle annonça qu’il était temps de se rendre auprès des arbres. Le dessert nous serait servi sur place.

Au pied de chaque tronc, les serviteurs avaient disposé une pancarte avec le nom d’un invité. Nous nous rendîmes auprès des nôtres. Je guidai mon frère tant bien que mal. Le parc fut plongé dans l’obscurité. Des projecteurs tombèrent sur les arbres. Je frémissais. La forme de l’arbre, son nom, la pancarte personnifiée, m’emplissaient d’angoisse et d’excitation. Notre grand-oncle était un marginal. De sa part, je m’attendais à tout.

On nous demanda de placer notre main sur le tronc, en un endroit dépourvu d’écorce. La sève nous engluait la paume. Nous ressentions d’étranges picotements. Ce fut le moment que choisit mon frère pour être malade. Se retrouver appuyé à un arbre dut déclencher chez lui une sorte de réflexe. Il rendit tout son repas, arrosant copieusement l’arbre, le sol et ses vêtements. Il porta ses mains à sa bouche pour stopper l’hémorragie. Il ne réussit qu’à se vomir dessus. Lorsqu’enfin il fut à bout de munitions, il reprit sa position contre l’arbre, sans l’ombre d’une gêne.

Alors, un bruit sourd envahit la salle. Venant de partout et convergeant vers nous. Au niveau de la fourche, une tige poussa, s’enroulant autour de la branche. Au bout de cette tige se développait rapidement une courte tumeur. Sous son poids, la tige ploya. La tumeur poussa vers le bas.

C’est incroyable, murmurait-on, c’est inouï, inimaginable. Ca n’est pas possible, quelle horreur, c’est fantastique. Regardez, cria une voix, on dirait moi ! Les fruits avaient presque terminé leur croissance. Ils représentaient des formes humaines réduites environ des deux tiers, retenues par la tige au niveau du cou. Certains étaient mâles, d’autres femelles. Tous étaient nus. Et les mâles, comme tout bon pendu … A mesure que les détails du visage se précisaient, nous pouvions nous reconnaître.

Notre oncle nous expliqua que la sève fonctionnait comme une pompe à ADN. En prélevant sur notre paume des molécules de notre organisme, l’arbre modifiait les formes de son fruit. La lumière, ainsi qu’un engrais spécial, accéléraient le métabolisme, permettant au fruit de pousser en deux cent cinquante fois moins de temps que la normale. Cette croissance ultra-rapide condamnait l’arbre. Dans quelques heures, tous seraient desséchés.

Nous cueillîmes nos fruits. Il s’écoula plusieurs minutes avant que quelqu’un osât y goûter. Cela avait la texture approximative de la poire, et un goût de pâte d’amande prononcé.

C’était une sensation étrange, et un peu déplaisante, que de s’auto dévorer. Les femmes laissèrent pour la plupart les seins et le bassin. Quant aux hommes, seuls deux d’entre eux se risquèrent à manger leur organe de pendu. Ils le firent avec une délectation qui fit sourire les uns et renseigna la plupart sur leurs préférences.

Les femmes et les hommes voulurent échanger leurs restes. Etait-ce dû à l’étrangeté de ce dessert, ou à quelque substance contenue dans le fruit, les gens semblaient avoir abandonné toute pudeur. On se disputa longtemps le fruit d’un de mes oncles par alliance. La chose était compréhensible. L’homme était fort bien bâti, grand, athlétique, beau comme un dieu. Et sénégalais. Je ne parvenais pas à croire que son fruit fût réduit des deux-tiers !

Pour ma part, je fis l’échange avec ma chère cousine Anna. Je me surpris à regretter toutes ces années où nous nous étions perdus de vue. Dix, selon mon compte. Dix années que la vie avait su mettre à profit pour elle. Visiblement.

Mon frère s’était remis de son malaise. Son fruit finissait tout juste de mûrir. La « pompe à ADN » avait été quelque peu dérouté par le résultat de ses prélèvements. L’arbre avait bien tenté de faire le tri, mais n’était pas tout à fait parvenu à éliminer ce qui, dans la paume de mon frère, n’était pas purement mon frère. Nous avions beau savoir que la chose avait la texture approximative de la poire et un fort goût d’amandes, nul n’était pressé de le vérifier de lingua. Cela ressemblait à une sorte de Bacchus pourvu de défenses de sanglier et d’une splendide nageoire dorsale. Les melons servis en entrée avaient trouvé une place qui, sans manquer de grâce, étonnait un peu sur un buste masculin. En outre, l’arbre avait fait un usage des plus fâcheux de la courgette farcie et des airelles accompagnant le sanglier. L’effort fourni par le malheureux végétal l’avait complètement vidé de ses réserves. Il ployait sous le poids de sa création comme Job sous le fardeau, totalement desséché, craquant de toutes parts de façon alarmante. Le fruit fut vite recueilli et placé sous vitrine, au milieu du parc. Il doit toujours s’y trouver. Mon oncle aime à le faire visiter lorsqu’il reçoit du monde.

A la suite de cette soirée mémorable, notre famille connut quelques remaniements. Elle s’étoffa. Des couples séparés se reformèrent. Des branches que l’on croyait taries eurent un sursaut de vigueur. Plusieurs de ses rameaux s’emmêlèrent dans le plus grand secret et le plus grand désordre. Ainsi, ma cousine Anna et moi attendons notre cinquième enfant. Toutefois, il faut croire que les secrets sont la chose la mieux partagée du monde, ou que mon oncle a quelque autre talent caché, télépathie, double vue, que sais-je, car lorsque nous y sommes retournés, l’arbre lumineux avait suivi son petit monde. Il avait doublé de volume. Et au centre, quel fouillis ! un amas de branches se croisant, donnant cinq, dix rejetons qui à leur tour … Comme dit mon oncle en riant, une mère n’y retrouverait pas ses petits.

 
FXS
 
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