Le Fauteuil en Velours Brun
 
Fauteuil ami qui m'accueille toujours, laisse-moi te confier dans le creux de l'accoudoir mes humeurs corporelles et intellectuelles : un peu de sueur (le feu est vraiment très près), un peu de sang (il faut que je pense à couper les griffes du chat), un peu de salive qui coule à la vue de ce verre embué (Kiranis : versez deux parts de sirop de cassis dans une flûte à champagne, puis deux parts d'anisette et quatre part de vin blanc. Deux glaçons.), un peu de plaisir, d'émotion, de colère et de hargne à la lecture de...
 
Les Versets sataniques de Salman Rushdie
La Douce de Fédor Dostoïevski - Babel
Pan de Knut Hamsun,1984
Comment voyager avec un saumon d'Umberto Eco, Grasset, 1997
Le Monstre d'Ismail Kadaré - Fayard
 
 
Les Versets sataniques de Salman Rushdie
Je m’excuse par avance de revenir sur cette ténébreuse affaire. Il faut faire justice à un roman victime d’une publicité macabre. Kundera l’a magnifiquement fait dans Les Testaments trahis, un de ces rares livres qui rendent intelligent. Ma critique n’a donc d’autre objet que d’attirer, à mon échelle microcosmique, l’attention du lecteur sur un chef-d’oeuvre qui aura échappé à beaucoup en raison même de sa popularité.

Si Les Versets sataniques a emporté le suffrage inconditionnel du grand écrivain tchèque, c’est qu’il est à l’exacte rencontre de la littérature européenne et de ce que l’on commence à appeler le roman tropical. Il ne s’agit d’ailleurs pas à proprement parler d’une rencontre, mais d’un métissage réalisé dans la personnalité de son auteur. La Fatwa qui frappe Salman Rushdie nous semble bien injuste, à nous lecteurs occidentaux. Bien des écrits se revendiquent, et s’avèrent, plus antireligieux que celui-là. Les Versets sataniques n’est pas une déclaration de guerre contre l’Islam. Il n’attaque nul dogme, ne conteste nulle vérité coranique. Il n’est pas l’acte de foi d’un opposant déclaré du texte sacré. Le crime est plus grave.

Le roman est d’abord une merveille d’invention, de fantaisie. Dans un univers magique où le Paradis descend sur terre pour attiser sur Londres le feu infernal, il est vivant. Il livre combat, entre Gibreel et Cheytan, pour la reconnaissance de notre misérable nature humaine, étrangement écartelée dans sa station verticale entre le ciel et l’enfer. Il clame ce fait incontournable que tout ce qui naît de l’homme reste essentiellement humain, aussi invraisemblable que cela puisse être, y compris la pureté de l’âme que certains adorent comme une rédemption – ceux-là même qui condamnent à mort leurs propres écrivains. La jeune fille aux papillons entraîne à sa suite tout un village vers la Mecque. « Nous traverserons la mer à pied, car Gibreel, l’envoyé du Seigneur, m’a dit : « Tout vous sera demandé. Tout vous sera donné ». Et le village tout entier s’engage derrière elle dans les flots, s’enfonce, se noie.

Car ce n’est pas dans le ciel ni dans les rêves que ces femmes et ces hommes trouvent leur salut. C’est dans cet élément glauque, opaque et mouvant où, nous disent les scientifiques, naquit l’embryon de l’homme. Un milieu dense, imprévisible, grouillant de vie, informe, indéchiffrable, berceau de tout être. Ce grouillement incessant d’où il semble que tout peut surgir, la beauté comme la laideur, la vie et la mort, bref, l’inimaginable, est aussi notre principe vital. Sans eau point de vie. Sans la mer point d’homme et sans homme, ni ciel ni enfer. Le refus de l’un au profit de l’autre, quel qu’il soit, n’est pas réellement dangereux. Il est impossible parce qu’étranger à notre nature humaine. Nous ne sommes capables de rien, si ce n’est d’imaginer. Travailler à l’avènement d’un monde peuplé d’anges est illusoire. Autant espérer sortir vivant d’un avion explosant à 30 000 pieds d’altitude au large de Londres.

Quand je vous aurai dit tout cela, je ne vous aurai encore rien dit sur le livre. Les Versets sataniques est avant tout un grand plaisir de lire. Il est pétri de cette magie exotique que l’on trouve à profusion chez Garcia Marquez. Il avance au rythme infernal des danses tropicales. De temps à autre, l’auteur paraît marquer une pause, et faire le point sur ses personnages. Mais ce n’est qu’un arrêt sur image, une photographie éblouissante de la situation, un de ces instantanés où soudain, nous lecteurs, nous devenons dieux, où le monde nous est expliqué en quelques mots, et nous apparaît dans toute son évidence. Nous éprouvons alors cette jubilation de l’aveugle miraculé découvrant l’univers autour de lui. Des lignes comme je pensais que seul savait en réserver Kundera. Mais à peine le temps d’admirer la splendide cohésion de l’oeuvre, et tout redémarre. On voudrait demander à l’auteur de s’arrêter un peu plus longtemps. Rien à faire. La danse reprend, nous entraîne. On a le vertige. On rit, on s’extasie sur quelque découverte incroyable (connaissez-vous le groupe Boney M ?), on a tout juste le temps de pleurer les morts. Au final, on referme ce livre comme tous les grands livres, émerveillé, essoufflé, avec la certitude de ne pas en avoir saisi le quart, l’envie de le relire tout de suite, là, maintenant, et la conviction que même à la troisième relecture, il continuera à nous échapper, comme il a sûrement échappé, quelque part, à Salman Rushdie.

FXS
 
 
La Douce de Fédor Dostoïevski - Babel
L'image qu'on a souvent de Dostoïevski, c'est celle d'un auteur difficile écrivant de gigantesques romans qui avoisinent le millier de pages (Crime et Châtiment, Les Frères Karamazov, L'Idiot, etc...). Lire un Dostoïevski, c'est y passer beaucoup de temps, qu'on pourrait passer à en lire beaucoup d'autres, excellents...et plus courts (et Le Fauteuil en Velours Brun présente de nombreux exemples de tels romans). Le lecteur disposant de peu de temps est souvent effrayé devant une telle entreprise. C'est donc d'un récit d'une soixantaine de pages dont je m'en vais vous parler ici.
De plus, contrairement à sa réputation, Dostoïevski n'est pas un auteur difficile. Du moins, pas avec André Markovicz qui entreprend pour la collection Babel une retraduction des oeuvres complètes du célèbre écrivain russe. Pourquoi?
Parce que selon Markovicz, les traducteurs ont toujours amélioré le texte pour le ramener vers une norme française et le faire accepter. Si cela était peut-être utile dans un premier temps, Markovicz veut lui redonner sa véritable voix.
Et quelle voix! La Douce est un récit à lire à voix haute. Le narrateur n'écrit pas, il nous parle. Il nous fait partager sa douleur, celle d'un homme dont la femme vient de se suicider. Ecoutez le vous raconter comment tout cela est arrivé.
Dostoïevski a un art consommé de faire naître le sublime des faits divers les plus sordides.
Cela ne vous dispensera pas et même vous donnera envie de lire les autres (ceux qui font un millier de pages) ou de les relire dans cette nouvelle traduction.
FD
 
 
Pan de Knut Hamsun,1984
Etonnamment, Knut Hamsun n’est guère connu du public français, même parmi la société amateur de belles lettres. S’il est au monde une personne qui lit et Knut Hamsun et KaFkaïens, je veux bien manger ses oeuvres complètes dans le texte, au fond d’un fjord en hiver. Salué par la critique internationale en 1920 – Prix Nobel pour L’Eveil de la Glèbe, 1917 –, Knut Hamsun a, il est vrai, l’inestimable défaut d’être norvégien.

Avant toute chose, je me dois de vous avertir des dangers que présentera une telle lecture. Un être de ma connaissance vient de passer six mois, les yeux dans le vide, guettant que n’arrive l’impossible moment, celui où le soleil, enfin, vient caresser la mer sans s’y éteindre ; ce moment peut parfois durer plus de mille heures.

Pan accomplit un miracle. L’homme plus que jamais redevient animal, détenteur d’une liberté inégalée. Le soleil de minuit remplit son office : tout repère, toute dimension sont effacés, nous laissant là, au coeur d’une forêt à flanc de montagne dont les arbres ne peuvent cacher ni la mer qui s’étend à nos pieds ni le jour inépuisable. La montre du lieutenant s’est tue, le tic du tic-tac se prolonge jusqu’à l’automne, ou meurt, c’est pareil. Deux plumes de coq inatteignables, mais le reste du monde est là. J’affirme : Pan est à la Norvège ce que les Mille et Une Nuits sont au monde arabe.

Pan ne pouvait pas s’appeler autrement. C’est l’histoire d’un centaure, midt i Guds fri natur, et d’un coup de feu. L’histoire se passe dans le Nordland, en été.

NA
 
 
Comment voyager avec un saumon d'Umberto Eco, Grasset, 1997
Ce monsieur a une leçon à nous donner, à nous tous qui cherchons sérieusement à nous cultiver. Savoir ne pas se prendre au sérieux. Ses Nouveaux pastiches et postiches sont un véritable petit bijou d'autodérision. Et découvrir qu'un tel monstre d'érudition, docteur honoris causa d'une trentaine d'universités, trouve encore le temps de quelques jeux futiles, c'est une vraie leçon. Ce petit livre - idéal compagnon de métro - commence par un peu de science-fiction. Mais de la SF digne de Douglas Adams, ou d'Arnaud quand il daigne écrire dans KaFkaïens. A mon avis, la SF lui permet de se lâcher, parce que dans le genre absurde, c'est gratiné ! Suivent ensuite une cinquantaine de guides qui vous apprendront à reconnaître un porno ("...si pour aller de A à B, les protagonistes mettent plus de temps que vous ne le souhaiteriez, alors, c'est un film porno"), à lire un mode d'emploi (le plus facile est de tuer le rédacteur : "Vous en prenez pour vingt ans, moins avec un bon avocat, mais vous avez gagné du temps"). Enfin, si, sur la ligne 4 du métro parisien, vous avez vu un mec pouffer de rire avec un sourire de jubilation intellectuelle dans les yeux (!), c'était moi, lisant "Comment répondre à la question 'Comment ça va'".
Pour terminer l'hommage, je me suis permis un pastiche de ses premiers Pastiches et Postiches.
LN
 
 
Le Monstre d'Ismail Kadaré - Fayard
Ismail Kadaré est Albanais : le Monstre est un roman paru en 1965, interdit en Albanie pendant 25 ans. En 1960, l'Albanie et l'Union Soviétique rompent leurs relations : Kadaré revient de Moscou. Cette rupture engendre angoisse et interrogation dans la population albanaise (notamment la population étudiante) et cette angoisse imprègne le récit : le malaise des gens et la perception faussée du monde y sont tangibles. Cette réflexion sur l'angoisse utilisée par les régimes politiques, Kadaré la transpose de son pays au pays mythique de la cité de Troie. En fait, il fait plutôt l'inverse, tant le mythe de Troie apparaît fondateur de notre culture : l'histoire de Laocoon, tué par les Troyens parce qu'il doutait de l'intention des Grecs, est parfaitement adéquate pour illustrer le totalitarisme d'un Etat qui refuse les contradicteurs pouvant mettre en péril les politiques décidées à l'avance. Le symbole de cette politique des Grecs acceptée par les Troyens est le monstrueux Cheval abandonné aux portes de la ville.

Le roman de Kadaré est donc bâti autour du Cheval (le Monstre) à quelques pas des portes de Troie : ici, un fourgon abandonné aux portes des banlieues de la Ville (Tirana ?). L'histoire de la Ville et l'histoire de Troie se confondent : Ulysse K (référence à Kafka ?) attend dans le fourgon, tandis que Lena quitte Max pour Gent, point de départ des histoires. L'histoire des cités est la même parce que les hommes ne changent pas. Le parallèle est subtilement mené, avec une précision culturelle qui permet des allusions persuasives (ainsi la racine étymologique de certains mots éclaire l'influence du mythe troyen dans la culture albanaise) .

Dans le même temps, Kadaré donne une version différente de la chute de Troie, une vision essentiellement humaine qui montre l'écrasement par le pouvoir politique (Priam tue Laocoon) et le destin (le Cheval, et l'histoire de Troie rédigée par un aède Troyen imaginaire, pendant d'Homère, mort avant d'avoir commencé sa tâche). Par l'utilisation d'un mythe commun à notre civilisation, Kadaré augmente la portée de sa critique politique : dans tous les contextes politiques, même démocratique, l'angoisse de ce livre est toujours d'actualité.

PmM
 
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