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| Fauteuil ami qui m'accueille toujours, laisse-moi te confier dans le creux
de l'accoudoir mes humeurs corporelles et intellectuelles : un peu de sueur (le feu est vraiment très
près), un peu de sang (il faut que je pense à couper les griffes du chat), un peu de salive qui coule
à la vue de ce verre embué (Kiranis : versez deux parts de sirop de cassis dans une flûte
à champagne, puis deux parts d'anisette et quatre part de vin blanc. Deux glaçons.), un peu de plaisir,
d'émotion, de colère et de hargne à la lecture de... |
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| Les Versets sataniques de
Salman Rushdie |
| Je mexcuse par avance de revenir sur cette
ténébreuse affaire. Il faut faire justice à un roman victime dune publicité macabre. Kundera
la magnifiquement fait dans Les Testaments trahis, un de ces rares livres qui rendent
intelligent. Ma critique na donc dautre objet que dattirer, à mon échelle microcosmique,
lattention du lecteur sur un chef-doeuvre qui aura échappé à beaucoup en raison même de
sa popularité.
Si Les Versets sataniques a emporté
le suffrage inconditionnel du grand écrivain tchèque, cest quil est à lexacte
rencontre de la littérature européenne et de ce que lon commence à appeler le roman tropical.
Il ne sagit dailleurs pas à proprement parler dune rencontre, mais dun
métissage réalisé dans la personnalité de son auteur. La Fatwa qui frappe Salman Rushdie nous
semble bien injuste, à nous lecteurs occidentaux. Bien des écrits se revendiquent, et savèrent,
plus antireligieux que celui-là. Les Versets sataniques nest pas une déclaration
de guerre contre lIslam. Il nattaque nul dogme, ne conteste nulle vérité coranique.
Il nest pas lacte de foi dun opposant déclaré du texte sacré. Le crime est plus
grave.
Le roman est dabord une merveille dinvention,
de fantaisie. Dans un univers magique où le Paradis descend sur terre pour attiser sur Londres
le feu infernal, il est vivant. Il livre combat, entre Gibreel et Cheytan, pour la reconnaissance
de notre misérable nature humaine, étrangement écartelée dans sa station verticale entre le ciel
et lenfer. Il clame ce fait incontournable que tout ce qui naît de lhomme reste essentiellement
humain, aussi invraisemblable que cela puisse être, y compris la pureté de lâme que certains
adorent comme une rédemption ceux-là même qui condamnent à mort leurs propres écrivains.
La jeune fille aux papillons entraîne à sa suite tout un village vers la Mecque. « Nous traverserons
la mer à pied, car Gibreel, lenvoyé du Seigneur, ma dit : « Tout vous sera
demandé. Tout vous sera donné ». Et le village tout entier sengage derrière elle dans
les flots, senfonce, se noie.
Car ce nest pas dans le ciel ni dans les
rêves que ces femmes et ces hommes trouvent leur salut. Cest dans cet élément glauque, opaque
et mouvant où, nous disent les scientifiques, naquit lembryon de lhomme. Un milieu
dense, imprévisible, grouillant de vie, informe, indéchiffrable, berceau de tout être. Ce grouillement
incessant doù il semble que tout peut surgir, la beauté comme la laideur, la vie et la mort,
bref, linimaginable, est aussi notre principe vital. Sans eau point de vie. Sans la mer
point dhomme et sans homme, ni ciel ni enfer. Le refus de lun au profit de lautre,
quel quil soit, nest pas réellement dangereux. Il est impossible parce quétranger
à notre nature humaine. Nous ne sommes capables de rien, si ce nest dimaginer. Travailler
à lavènement dun monde peuplé danges est illusoire. Autant espérer sortir vivant
dun avion explosant à 30 000 pieds daltitude au large de Londres.
Quand je vous aurai dit tout cela, je ne vous
aurai encore rien dit sur le livre. Les Versets sataniques est avant tout un grand plaisir
de lire. Il est pétri de cette magie exotique que lon trouve à profusion chez Garcia Marquez.
Il avance au rythme infernal des danses tropicales. De temps à autre, lauteur paraît marquer
une pause, et faire le point sur ses personnages. Mais ce nest quun arrêt sur image,
une photographie éblouissante de la situation, un de ces instantanés où soudain, nous lecteurs,
nous devenons dieux, où le monde nous est expliqué en quelques mots, et nous apparaît dans toute
son évidence. Nous éprouvons alors cette jubilation de laveugle miraculé découvrant lunivers
autour de lui. Des lignes comme je pensais que seul savait en réserver Kundera. Mais à peine le
temps dadmirer la splendide cohésion de loeuvre, et tout redémarre. On voudrait demander
à lauteur de sarrêter un peu plus longtemps. Rien à faire. La danse reprend, nous
entraîne. On a le vertige. On rit, on sextasie sur quelque découverte incroyable (connaissez-vous
le groupe Boney M ?), on a tout juste le temps de pleurer les morts. Au final, on referme
ce livre comme tous les grands livres, émerveillé, essoufflé, avec la certitude de ne pas en avoir
saisi le quart, lenvie de le relire tout de suite, là, maintenant, et la conviction que
même à la troisième relecture, il continuera à nous échapper, comme il a sûrement échappé, quelque
part, à Salman Rushdie.
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| FXS |
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| La Douce de
Fédor Dostoïevski - Babel |
L'image qu'on a souvent de Dostoïevski, c'est celle
d'un auteur difficile écrivant de gigantesques romans qui avoisinent le millier de pages (Crime
et Châtiment, Les Frères Karamazov, L'Idiot, etc...). Lire un Dostoïevski,
c'est y passer beaucoup de temps, qu'on pourrait passer à en lire beaucoup d'autres, excellents...et
plus courts (et Le Fauteuil en Velours Brun présente de nombreux exemples de tels romans). Le lecteur
disposant de peu de temps est souvent effrayé devant une telle entreprise. C'est donc d'un récit d'une
soixantaine de pages dont je m'en vais vous parler ici.
De plus, contrairement à sa réputation, Dostoïevski n'est pas un auteur difficile. Du moins, pas avec
André Markovicz qui entreprend pour la collection Babel une retraduction des oeuvres complètes du
célèbre écrivain russe. Pourquoi?
Parce que selon Markovicz, les traducteurs ont toujours amélioré le texte pour le ramener vers une
norme française et le faire accepter. Si cela était peut-être utile dans un premier temps, Markovicz
veut lui redonner sa véritable voix.
Et quelle voix! La Douce est un récit à lire à voix haute. Le narrateur n'écrit pas, il nous
parle. Il nous fait partager sa douleur, celle d'un homme dont la femme vient de se suicider. Ecoutez
le vous raconter comment tout cela est arrivé.
Dostoïevski a un art consommé de faire naître le sublime des faits divers les plus sordides.
Cela ne vous dispensera pas et même vous donnera envie de lire les autres (ceux qui font un millier
de pages) ou de les relire dans cette nouvelle traduction. |
| FD |
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| Pan de
Knut Hamsun,1984 |
| Etonnamment, Knut Hamsun nest guère connu
du public français, même parmi la société amateur de belles lettres. Sil est au monde une personne
qui lit et Knut Hamsun et KaFkaïens, je veux bien manger ses oeuvres complètes dans le texte,
au fond dun fjord en hiver. Salué par la critique internationale en 1920 Prix Nobel pour
LEveil de la Glèbe, 1917 , Knut Hamsun a, il est vrai, linestimable défaut
dêtre norvégien.
Avant toute chose, je me dois de vous avertir
des dangers que présentera une telle lecture. Un être de ma connaissance vient de passer six mois,
les yeux dans le vide, guettant que narrive limpossible moment, celui où le soleil,
enfin, vient caresser la mer sans sy éteindre ; ce moment peut parfois durer plus de mille
heures.
Pan accomplit un miracle. Lhomme
plus que jamais redevient animal, détenteur dune liberté inégalée. Le soleil de minuit remplit
son office : tout repère, toute dimension sont effacés, nous laissant là, au coeur dune
forêt à flanc de montagne dont les arbres ne peuvent cacher ni la mer qui sétend à nos pieds
ni le jour inépuisable. La montre du lieutenant sest tue, le tic du tic-tac se prolonge
jusquà lautomne, ou meurt, cest pareil. Deux plumes de coq inatteignables, mais
le reste du monde est là. Jaffirme : Pan est à la Norvège ce que les Mille
et Une Nuits sont au monde arabe.
Pan ne pouvait pas sappeler autrement.
Cest lhistoire dun centaure, midt i Guds fri natur, et dun coup
de feu. Lhistoire se passe dans le Nordland, en été.
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| NA |
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| Comment voyager avec un saumon d'Umberto
Eco, Grasset, 1997 |
Ce monsieur a une leçon à nous donner, à nous tous
qui cherchons sérieusement à nous cultiver. Savoir ne pas se prendre au sérieux. Ses Nouveaux
pastiches et postiches sont un véritable petit bijou d'autodérision. Et découvrir qu'un tel monstre
d'érudition, docteur honoris causa d'une trentaine d'universités, trouve encore le temps de quelques
jeux futiles, c'est une vraie leçon. Ce petit livre - idéal compagnon de métro - commence par un peu
de science-fiction. Mais de la SF digne de Douglas Adams, ou d'Arnaud quand il daigne écrire dans
KaFkaïens. A mon avis, la SF lui permet de se lâcher, parce que dans le genre absurde, c'est gratiné
! Suivent ensuite une cinquantaine de guides qui vous apprendront à reconnaître un porno ("...si
pour aller de A à B, les protagonistes mettent plus de temps que vous ne le souhaiteriez, alors, c'est
un film porno"), à lire un mode d'emploi (le plus facile est de tuer le rédacteur : "Vous
en prenez pour vingt ans, moins avec un bon avocat, mais vous avez gagné du temps"). Enfin, si,
sur la ligne 4 du métro parisien, vous avez vu un mec pouffer de rire avec un sourire de jubilation
intellectuelle dans les yeux (!), c'était moi, lisant "Comment répondre à la question 'Comment
ça va'".
Pour terminer l'hommage, je me suis permis un pastiche de ses premiers Pastiches et Postiches. |
| LN |
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| Le Monstre d'Ismail
Kadaré - Fayard |
| Ismail Kadaré est Albanais : le Monstre est un
roman paru en 1965, interdit en Albanie pendant 25 ans. En 1960, l'Albanie et l'Union Soviétique rompent
leurs relations : Kadaré revient de Moscou. Cette rupture engendre angoisse et interrogation dans
la population albanaise (notamment la population étudiante) et cette angoisse imprègne le récit :
le malaise des gens et la perception faussée du monde y sont tangibles. Cette réflexion sur l'angoisse
utilisée par les régimes politiques, Kadaré la transpose de son pays au pays mythique de la cité de
Troie. En fait, il fait plutôt l'inverse, tant le mythe de Troie apparaît fondateur de notre culture
: l'histoire de Laocoon, tué par les Troyens parce qu'il doutait de l'intention des Grecs, est parfaitement
adéquate pour illustrer le totalitarisme d'un Etat qui refuse les contradicteurs pouvant mettre en
péril les politiques décidées à l'avance. Le symbole de cette politique des Grecs acceptée par les
Troyens est le monstrueux Cheval abandonné aux portes de la ville.
Le roman de Kadaré est donc bâti autour du Cheval
(le Monstre) à quelques pas des portes de Troie : ici, un fourgon abandonné aux portes des banlieues
de la Ville (Tirana ?). L'histoire de la Ville et l'histoire de Troie se confondent : Ulysse K
(référence à Kafka ?) attend dans le fourgon, tandis que Lena quitte Max pour Gent, point de départ
des histoires. L'histoire des cités est la même parce que les hommes ne changent pas. Le parallèle
est subtilement mené, avec une précision culturelle qui permet des allusions persuasives (ainsi
la racine étymologique de certains mots éclaire l'influence du mythe troyen dans la culture albanaise)
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Dans le même temps, Kadaré donne une version
différente de la chute de Troie, une vision essentiellement humaine qui montre l'écrasement par
le pouvoir politique (Priam tue Laocoon) et le destin (le Cheval, et l'histoire de Troie rédigée
par un aède Troyen imaginaire, pendant d'Homère, mort avant d'avoir commencé sa tâche). Par l'utilisation
d'un mythe commun à notre civilisation, Kadaré augmente la portée de sa critique politique : dans
tous les contextes politiques, même démocratique, l'angoisse de ce livre est toujours d'actualité.
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| PmM |
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