Nouvelle à suivre...
 
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Le lendemain, sept heures du matin.

Varland et Ronnaf sont à pied d'oeuvre : ils ont convaincu sans trop de mal les gardiens du zoo de les laisser entrer avant l'heure d'ouverture pour avoir le temps d'installer tout leur petit fourbi. Ronnaf est dans une petite guérite qui pue l'engrais et la terre ; il installe un appareil photo : avec son téléobjectif, il pourra tirer le portrait du bonhomme bizarre qui fouillait hier dans les merdes d'éléphant. Un petit tour aux sommiers permettra peut être de l'identifier. Varland, lui, prépare sa planque dans les pissotières qu'il connaît de réputation, et prie le ciel pourqu'un des habitués ne surgisse pas dans son dos. Il a préparé son petit nécessaire à coffrer des suspects, des fois que leur homme se livrerait à des agissements nettement répréhensibles.

Bernie Larick n'a demandé à personne l'autorisation d'entrer dans le parc : il est passé par dessus les grilles qui longent le chemin de fer, puis s'est réfugié dans la grande serre. Là, il peste contre la buée qui l'empêche par intermittence d'apercevoir l'enclos aux éléphants en se déposant sur les vitres de la serre et sur les lentilles de ses jumelles. De toute façon, il préfère être là au chaud que planqué dans les vapeurs d'urine ou d'engrais comme les deux lourdauds de flics.

Les éléphants sont en train de prendre leur petit déjeuner, comportant les quatre composants de base d'une alimentation équilibrée.

Et tous attendent l'ouverture du Parc...

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Les gardiens ouvrent les grilles principales, au milieu de la brume épaisse qui rampe du Rhône vers la Part-Dieu. Aussitôt, des ombres furtives se glissent entre les vendeurs de joujoux et les plans d’orientation et pénètrent dans le Parc en direction du zoo.

Jean-Michel serre dans une main sa dose de laxatif pour éléphant et dans l’autre son petit outil à composter les cons (c’est comme ça qu’il appelle son pistolet). Il espère trouver aujourd’hui la perle d’orient, mais il commence à douter. A-t-il bien compris les paroles du mandarin ? S’il n’a rien d’ici quelques jours, il lui faudra retourner dans ce restaurant asiatique, subir le regard marmoréen de la grosse chinoise à la caisse et le tourbillon glauque des poissons décolorés dans l’aquarium sale. Il lui faudra manger des nems au chou en attendant le messager du gros homme, qui pourrait bien le clouer sur le mur parles oreilles. Jean-Michel se hâte vers les éléphants.

Une ombre rousse suit Jean-Michel.

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Varland tressaute d’aise quand il aperçoit l’inconnu de la veille se diriger vers les éléphants. Au grand dam de son imperméable, il s’appuie contre la tôle des pissotières pour mieux assurer sa vision à travers les jumelles. Au bout de deux minutes sa glotte se fige et son anus se bloque quand il découvre la rouquine qui suit sa cible.

Ronnaf aussi a vu le purgeur d’éléphant. Il ne voit pas la rouquine, et c’est tant mieux car il aurait sans doute poussé le grand cri du rut au milieu de ses sacs d’engrais. Pour l’instant, il se concentre sur le bonhomme qui tient ses mains serrées dans ses poches.

Larick a vu l’homme, puis la rouquine.

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" Tiens, tiens, Mademoiselle Caruso… " pense Larick, avant de songer à ces repas mondains où il a eu l’occasion de côtoyer la sublissime fille du célèbre industriel lyonnais, industriel sous les feux de l’actualité à cause d’un accord électoral bénin avec l’extrême-droite de la région. Il serre spasmodiquement ses jumelles à fort grossissement en détaillant nerveusement les courbes de la pin-up fortement compressées dans un ensemble de cuir noir. Il trouve qu’il commence à faire un peu chaud dans la serre.

Cette chaleur ne gêne absolument pas la mygale de Bornéo qui vient de sortir de la léthargie provoquée par le voyage glacial (dans la soute d’un avion de fret ) de son habitation habituelle, un agave malheureusement arraché à son habitat naturel pour venir enrichir la collection des serres du Parc. Profitant de cette chaleur humide qui la revigore, la gentille araignée promène ses pattes poilues sur le dos de Larick, et se dirige inexorablement vers le col de la chemise qu’elle devine encore plus humide et plus odorant.

Ronnaf devient lui aussi plus humide et plus odorant depuis qu’il a vu la beubon qui est en train de suivre le détraqué au laxatif. Il mâchouille un petit morceau de sac d’engrais qu’il a machinalement agrippé sur les étagères qui lui servent d’appui et triture le manche d’un râteau de jardinier grand modèle. Rapidement, l’engrais commence à lui saturer les synapses et à troubler sa vision des choses, tandis qu’il caresse de plus en plus ardemment le manche de son râteau.

Jean-Michel, peu conscient de la foule de gens qui l’espionnent, se dirige lentement vers le bord de la fosse en tripotant son sachet de laxatif. Arrivé tout contre la rambarde, il commence à froisser le papier du sachet pour attirer les pachydermes, qui ne font pas prier pour accourir de leur démarche folâtre, dans l’espoir bien compréhensible de glaner quelques cacahouètes.

Le voyant faire, Varland écarquille ses yeux sur ses oculaires traités anti-reflets tout en émettant ses petits couinements habituels, annonciateurs d’une arrestation prochaine. Il se prépare à envoyer quelques ordres secs à Ronnaf par l’intermédiaire du petit micro qui les relie. Tout à sa préparation, il ne voit pas Maurice, l’habitué des pissotières, s’approcher de lui par derrière.

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Au moment précis où Jean-Michel esquisse le geste d’envoyer les premiers granulés de laxatif en direction des éléphants, Maurice passe à l’attaque et effectue une splendide caresse circulaire sur l’arrière-train de Varland, terminée par un doigt inquisiteur particulièrement malicieux. Le spectaculaire jaillissement de Varland est stoppé net par le toit en tôle des pissotières , mais son feulement de tigre outragé ne passe pas inaperçu de Ronnaf qui s’emberlificote dans son râteau.

" Allô,chef, qu’est s’qui passe ? On le coffre ? On le coffre ? " gémit celui-ci après que le râteau se soit relevé inopinément, mettant fin provisoirement à ses mâles ardeurs.

"  Allez, fais pas ta maline… " susurre Maurice à l’oreille de Varland, puis rajoute avec beaucoup d’à-propos " Laisse-toi faire mon petit poulet ".

Varland, bloqué dans les bras bodybuildés de Maurice, se débat consciencieusement tout en évitant de faire trop de bruit pour ne pas faire fuir son principal suspect. Il se demande toutefois si le gilet pare-balles qu’il porte va être assez long, et surtout assez résistant pour contrer les assauts impétueux de Maurice. Il tempête quand même un peu d’une voix de basse qui ne fait qu’accentuer lesdits assauts.

" - Bon Dieu, lâchez-moi, je suis flic, c’est une terrible méprise…

- Et moi, j’adore les flics qui viennent spécialement pour moi dans ces pissotières, mon trésor. " rétorque Maurice, qui n’en est pas à une condamnation près.

" -Mais ça suffit, sale pédale, où je vous emballe. " proteste pitoyablement Varland sans prendre garde au micro.

Dans les brumes fuligineuses de sa douleur périnéale, Ronnaf a compris le mot " emballe " et il s’emballe. Il tente de s’extraire du cabanon en se précipitant vers la porte légère en bois, mais il néglige le manche doublement traître du râteau qui se trouve entre ses jambes et le fait décoller en un long vol plané vers le tas de sacs d’engrais, qui malgré sa compacité lui conférant la souplesse d’un cube de béton le renvoie sans coup férir défoncer la porte à l’horizontale.

C’est le moment que choisit la mygale de Bornéo pour se faufiler dans la chemise de Larick. Pris d’une panique terrible en sentant la bête poilue gigoter sur ses dorsaux amoureusement travaillé au rameur tout les matins, Larick se catapulte à travers la vitre, entraînant avec lui le voile arachnéen d’un palmier de Madagascar et quatre plants de marijuana patiemment soignés par le responsable des serres. Empêtré dans les feuillages qu’il prend pour des toiles gluantes, et sentant l'araignée mutine tenter de se forcer un passage sous l’élastique de son caleçon à fleurs, Larick fuit en hurlant droit devant lui, sous les yeux ahuris des coureurs matinaux du Parc, peu habitués à se faire battre par un énergumène vêtu d’un pardessus et camouflé par des branchages. Vexés, les drogués du jogging accélèrent l’allure pour tenter de le rattraper. Pendant ce temps, Varland lutte pour préserver sa virginité postérieure en se débattant farouchement ; Maurice rit quand Varland recule en essayant de le bousculer. Le flic abandonne toute idée de coffrer son suspect et tente de sortir son revolver pour plomber la folle perdue qui le ceinture, mais la crosse est bloquée par le biceps impressionnant de ladite folle, qui commence maintenant à onduler rythmiquement, faisant régulièrement saillir la tête de Varland hors des pissotières comme un ludion malade qui beuglerait des imprécations.

Couvert de débris de bois, aveuglé par les vapeurs d’engrais qui attaquent ses nerfs optiques, affolé par les cris perçants de son chef, Ronnaf commence à courir en décrivant de larges cercles, et ne peut éviter Palomito, le jardinier péruvien du Parc, alerté par les craquements en provenance de sa chère cabane. Ronnaf percute violemment la brouette de Palomito en hurlant des ordres policiers, à la grande frayeur du sud-américain employé au noir par une administration peu regardante. Palomito rue dans les brancards et s’enfuit en courant, oubliant dans son effroi de lâcher sa brouette, et Ronnaf se retrouve donc à gesticuler comme un perdu dans la brouette bringuebalante qui se dirige inexorablement vers la fosse aux éléphants.

Dans sa course folle, la brouette croise la trajectoire de Larick, poursuivi simultanément par une horde de sportifs furieux et par une mygale qui menace maintenant d’inspecter l’arrière de ses cuisses velues à la recherche de l’âme sœur. A la vue du fou furieux qui s’avance vers lui en se frappant les fesses avec les débris de ce qui semble être une paire de jumelles, Palomito tente de faire demi-tour, mais la jambe mal placée de Ronnaf s’engage dans la roue de la brouette, stoppant net celle-ci. Palomito effectue un vol plané par dessus la brouette, percute un cerisier du Japon avant de terminer en roulé-boulé mal maîtrisé jusqu’aux pieds de Mademoiselle Caruso, toujours appuyée contre l’arbre dont la rude écorce vient de clore la splendide cascade du péruvien.

Le tibia brisé par la roue de la brouette, Ronnaf reçoit de plein fouet le corps tétanisé de Larick - que la mygale vient de mordre - avant de se faire piétiner par les coureurs bien décidés à se venger. Les derniers coureurs sont heureusement arrêtés à coup de bêches par les gardiens du Parc venus à la rescousse de Palomito, tandis que d’autres confrères séparent -difficilement- Maurice de sa proie écumante. Dans une prodigieuse nuée verte, les gardiens submergent et maîtrisent bientôt les différents protagonistes de l’échauffourée.

Jean-Michel est plaqué net par le cornac des éléphants qui tient enfin le responsable des gigantesques coliques de ses protégés. Parce qu’il a essayé de frapper Maurice, Varland est méthodiquement passé à tabac par les gardiens derrière les pissotières, avant de pouvoir sortir sa carte de police. Larick mâchonne une feuille de cannabis en contemplant le petit corps velu de la mygale écrasé par un coup de talon. Mademoiselle Caruso s’est éclipsée discrètement sous les yeux de Palomito qui répète sans cesse " yé vou oun angé " à qui veut bien l’écouter. Au bout d’une demi-heure, le Parc grouille de gyrophares bleus, ambulances et policiers. Au bout de deux heures, tout le monde est reparti vers le poste de police.

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Le lendemain, un Varland contusionné, à l’honneur et au faciès meurtris, se préparait à travailler au corps un Jean-Michel en pitoyable état après une nuit passée en garde à vue entre un cornac fou furieux, quatre gardiens aux mains rugueuses, un péruvien délirant, un journaliste bondissant au moindre effleurement, un athlète aux mains baladeuses et une quinzaine de sportifs courant en rond dans la petite cellule.
 
A suivre...
 
PmM
 
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