| Le lendemain, sept heures du matin.
Varland et Ronnaf sont à pied d'oeuvre : ils
ont convaincu sans trop de mal les gardiens du zoo de les laisser entrer avant l'heure d'ouverture
pour avoir le temps d'installer tout leur petit fourbi. Ronnaf est dans une petite guérite qui
pue l'engrais et la terre ; il installe un appareil photo : avec son téléobjectif, il pourra
tirer le portrait du bonhomme bizarre qui fouillait hier dans les merdes d'éléphant. Un petit
tour aux sommiers permettra peut être de l'identifier. Varland, lui, prépare sa planque dans les
pissotières qu'il connaît de réputation, et prie le ciel pourqu'un des habitués ne surgisse pas
dans son dos. Il a préparé son petit nécessaire à coffrer des suspects, des fois que leur homme
se livrerait à des agissements nettement répréhensibles.
Bernie Larick n'a demandé à personne l'autorisation
d'entrer dans le parc : il est passé par dessus les grilles qui longent le chemin de fer, puis
s'est réfugié dans la grande serre. Là, il peste contre la buée qui l'empêche par intermittence
d'apercevoir l'enclos aux éléphants en se déposant sur les vitres de la serre et sur les lentilles
de ses jumelles. De toute façon, il préfère être là au chaud que planqué dans les vapeurs d'urine
ou d'engrais comme les deux lourdauds de flics.
Les éléphants sont en train de prendre leur
petit déjeuner, comportant les quatre composants de base d'une alimentation équilibrée.
Et tous attendent l'ouverture du Parc...
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| " Tiens, tiens, Mademoiselle Caruso
"
pense Larick, avant de songer à ces repas mondains où il a eu loccasion de côtoyer la sublissime
fille du célèbre industriel lyonnais, industriel sous les feux de lactualité à cause dun
accord électoral bénin avec lextrême-droite de la région. Il serre spasmodiquement ses jumelles
à fort grossissement en détaillant nerveusement les courbes de la pin-up fortement compressées dans
un ensemble de cuir noir. Il trouve quil commence à faire un peu chaud dans la serre.
Cette chaleur ne gêne absolument pas la mygale
de Bornéo qui vient de sortir de la léthargie provoquée par le voyage glacial (dans la soute dun
avion de fret ) de son habitation habituelle, un agave malheureusement arraché à son habitat naturel
pour venir enrichir la collection des serres du Parc. Profitant de cette chaleur humide qui la
revigore, la gentille araignée promène ses pattes poilues sur le dos de Larick, et se dirige inexorablement
vers le col de la chemise quelle devine encore plus humide et plus odorant.
Ronnaf devient lui aussi plus humide et plus
odorant depuis quil a vu la beubon qui est en train de suivre le détraqué au laxatif. Il
mâchouille un petit morceau de sac dengrais quil a machinalement agrippé sur les étagères
qui lui servent dappui et triture le manche dun râteau de jardinier grand modèle.
Rapidement, lengrais commence à lui saturer les synapses et à troubler sa vision des choses,
tandis quil caresse de plus en plus ardemment le manche de son râteau.
Jean-Michel, peu conscient de la foule de gens
qui lespionnent, se dirige lentement vers le bord de la fosse en tripotant son sachet de
laxatif. Arrivé tout contre la rambarde, il commence à froisser le papier du sachet pour attirer
les pachydermes, qui ne font pas prier pour accourir de leur démarche folâtre, dans lespoir
bien compréhensible de glaner quelques cacahouètes.
Le voyant faire, Varland écarquille ses yeux
sur ses oculaires traités anti-reflets tout en émettant ses petits couinements habituels, annonciateurs
dune arrestation prochaine. Il se prépare à envoyer quelques ordres secs à Ronnaf par lintermédiaire
du petit micro qui les relie. Tout à sa préparation, il ne voit pas Maurice, lhabitué des
pissotières, sapprocher de lui par derrière.
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| Au moment précis où Jean-Michel esquisse le geste
denvoyer les premiers granulés de laxatif en direction des éléphants, Maurice passe à lattaque
et effectue une splendide caresse circulaire sur larrière-train de Varland, terminée par un
doigt inquisiteur particulièrement malicieux. Le spectaculaire jaillissement de Varland est stoppé
net par le toit en tôle des pissotières , mais son feulement de tigre outragé ne passe pas inaperçu
de Ronnaf qui semberlificote dans son râteau.
" Allô,chef, quest squi
passe ? On le coffre ? On le coffre ? " gémit celui-ci après que le râteau
se soit relevé inopinément, mettant fin provisoirement à ses mâles ardeurs.
" Allez, fais pas ta maline
"
susurre Maurice à loreille de Varland, puis rajoute avec beaucoup dà-propos " Laisse-toi
faire mon petit poulet ".
Varland, bloqué dans les bras bodybuildés de
Maurice, se débat consciencieusement tout en évitant de faire trop de bruit pour ne pas faire
fuir son principal suspect. Il se demande toutefois si le gilet pare-balles quil porte va
être assez long, et surtout assez résistant pour contrer les assauts impétueux de Maurice. Il
tempête quand même un peu dune voix de basse qui ne fait quaccentuer lesdits assauts.
" - Bon Dieu, lâchez-moi, je suis
flic, cest une terrible méprise
- Et moi, jadore les flics qui viennent
spécialement pour moi dans ces pissotières, mon trésor. " rétorque Maurice, qui nen
est pas à une condamnation près.
" -Mais ça suffit, sale pédale, où
je vous emballe. " proteste pitoyablement Varland sans prendre garde au micro.
Dans les brumes fuligineuses de sa douleur périnéale,
Ronnaf a compris le mot " emballe " et il semballe. Il tente de sextraire
du cabanon en se précipitant vers la porte légère en bois, mais il néglige le manche doublement
traître du râteau qui se trouve entre ses jambes et le fait décoller en un long vol plané vers
le tas de sacs dengrais, qui malgré sa compacité lui conférant la souplesse dun cube
de béton le renvoie sans coup férir défoncer la porte à lhorizontale.
Cest le moment que choisit la mygale de
Bornéo pour se faufiler dans la chemise de Larick. Pris dune panique terrible en sentant
la bête poilue gigoter sur ses dorsaux amoureusement travaillé au rameur tout les matins, Larick
se catapulte à travers la vitre, entraînant avec lui le voile arachnéen dun palmier de Madagascar
et quatre plants de marijuana patiemment soignés par le responsable des serres. Empêtré dans les
feuillages quil prend pour des toiles gluantes, et sentant l'araignée mutine tenter de se
forcer un passage sous lélastique de son caleçon à fleurs, Larick fuit en hurlant droit
devant lui, sous les yeux ahuris des coureurs matinaux du Parc, peu habitués à se faire battre
par un énergumène vêtu dun pardessus et camouflé par des branchages. Vexés, les drogués
du jogging accélèrent lallure pour tenter de le rattraper. Pendant ce temps, Varland lutte
pour préserver sa virginité postérieure en se débattant farouchement ; Maurice rit quand
Varland recule en essayant de le bousculer. Le flic abandonne toute idée de coffrer son suspect
et tente de sortir son revolver pour plomber la folle perdue qui le ceinture, mais la crosse est
bloquée par le biceps impressionnant de ladite folle, qui commence maintenant à onduler rythmiquement,
faisant régulièrement saillir la tête de Varland hors des pissotières comme un ludion malade qui
beuglerait des imprécations.
Couvert de débris de bois, aveuglé par les vapeurs
dengrais qui attaquent ses nerfs optiques, affolé par les cris perçants de son chef, Ronnaf
commence à courir en décrivant de larges cercles, et ne peut éviter Palomito, le jardinier péruvien
du Parc, alerté par les craquements en provenance de sa chère cabane. Ronnaf percute violemment
la brouette de Palomito en hurlant des ordres policiers, à la grande frayeur du sud-américain
employé au noir par une administration peu regardante. Palomito rue dans les brancards et senfuit
en courant, oubliant dans son effroi de lâcher sa brouette, et Ronnaf se retrouve donc à gesticuler
comme un perdu dans la brouette bringuebalante qui se dirige inexorablement vers la fosse aux
éléphants.
Dans sa course folle, la brouette croise la
trajectoire de Larick, poursuivi simultanément par une horde de sportifs furieux et par une mygale
qui menace maintenant dinspecter larrière de ses cuisses velues à la recherche de
lâme sur. A la vue du fou furieux qui savance vers lui en se frappant les fesses
avec les débris de ce qui semble être une paire de jumelles, Palomito tente de faire demi-tour,
mais la jambe mal placée de Ronnaf sengage dans la roue de la brouette, stoppant net celle-ci.
Palomito effectue un vol plané par dessus la brouette, percute un cerisier du Japon avant de terminer
en roulé-boulé mal maîtrisé jusquaux pieds de Mademoiselle Caruso, toujours appuyée contre
larbre dont la rude écorce vient de clore la splendide cascade du péruvien.
Le tibia brisé par la roue de la brouette, Ronnaf
reçoit de plein fouet le corps tétanisé de Larick - que la mygale vient de mordre - avant de se
faire piétiner par les coureurs bien décidés à se venger. Les derniers coureurs sont heureusement
arrêtés à coup de bêches par les gardiens du Parc venus à la rescousse de Palomito, tandis que
dautres confrères séparent -difficilement- Maurice de sa proie écumante. Dans une prodigieuse
nuée verte, les gardiens submergent et maîtrisent bientôt les différents protagonistes de léchauffourée.
Jean-Michel est plaqué net par le cornac des
éléphants qui tient enfin le responsable des gigantesques coliques de ses protégés. Parce quil
a essayé de frapper Maurice, Varland est méthodiquement passé à tabac par les gardiens derrière
les pissotières, avant de pouvoir sortir sa carte de police. Larick mâchonne une feuille de cannabis
en contemplant le petit corps velu de la mygale écrasé par un coup de talon. Mademoiselle Caruso
sest éclipsée discrètement sous les yeux de Palomito qui répète sans cesse " yé
vou oun angé " à qui veut bien lécouter. Au bout dune demi-heure, le Parc
grouille de gyrophares bleus, ambulances et policiers. Au bout de deux heures, tout le monde est
reparti vers le poste de police.
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