L'¥ : FANTAISIES
 
Avez-vous jamais connu l'ambition d'un jour lire la Bible, au fil des pages ? N'avez-vous jamais songé avaler le livre saint comme un roman, du Verbe à l'Apocalypse ? Chercher entre les pages, si fines, entre les préceptes et les périples, les prophètes et les dragons, une explication ou une connaissance de notre culture et d'une folie lointaine ? Dans un élan éventuellement similaire - pieux ou curieux -, j'ouvrais un jour un volume de biologie de mille soixante-treize pages.

Ce manuel destiné à des étudiants nord-américains rassemble et résume la presque totalité des connaissances scientifiques actuelles (1996) sur l’histoire des êtres vivants, leur fonctionnement et leur organisation. Inévitablement, Charles D. occupe le premier chapitre ; son ombre couvrira l’ensemble de l’ouvrage, replaçant l’homme dans son contexte naturel de primate, à soixante millions d’années de l’écureuil. De cette lecture sont nés une suite de mensonges que je voudrais vous faire partager.

Le premier pas fut de poursuivre la pensée de D. aussi loin que possible, et de l’appliquer au cas vivant le plus fréquenté : …moi-même, ou les hommes. Il s’agissait de dépasser notre prétention naturelle à nous considérer comme la plus évoluée parmi les créatures. Selon la grande théorie de l’évolution, il n’est pas question de savoir lequel du chat ou du chien est le plus évolué, mais bien d’observer à quel point ces deux êtres vivants ont su s’adapter à leur environnement, dans une attitude résolument déterministe. Puisque l’homme n’a scientifiquement aucune raison de se distinguer du reste de la matière vivante, il faut voir dans l’ingénieur une version mieux adaptée - plus évoluée - du tailleur de silex... Arrivé à une certaine déduction, si laide qu’elle apparut paradoxale, je me suis assis et j’ai fermé les yeux.

Par la suite, il m’arriva de rationaliser la naissance de l’art et de la science en les inscrivant toutes deux dans l’évolution naturelle de l’homme, comme éléments inévitables de son adaptation . Ce fut une sorte de tentative de tuer ce débat millénaire et vain, ce mystère, par l’explication implacable de son origine ; n’est-ce pas là l’objet de toute science ?

J’ai ainsi appris la biologie. J’ai utilisé la logique et la raison, bases de toute démarche scientifique, dans l’espoir de démystifier le démon vital. J’ai voulu savoir ce que cachaient mes craintes et mes envies, savoir si la culture de mes ancêtres - ce cher Descartes - était un univers de carton. Où cela mène-t-il de tout rationaliser ? Cet article n’a rien d’une dissertation, ne cherche aucunement à convaincre. J’y voudrais une fantaisie scientifique écrite par un bientôt-ingénieur sceptique - une forme d’art ?

 
1. Première fantaisie : Excès darwiniste
Notre deuxième Grand Frustrateur Universel (GFU) aura finalement été bien reçu par les individus de l’espèce humaine (occidentale, je ne le répéterai pas). C’est aujourd’hui presqu’un lieu commun que de reléguer l’homme au rang des mammifères et autres chordates. Tout comme le teckel ou le basset, nous ne sommes que le résultat d’une histoire de 4,6 milliards d’années, avec la vie comme jeune première. C’est l’histoire de la vie !!.. Car il n’y a qu’une seule histoire, commune à toute la farandole des créatures. Si bien que, même s’il est impossible de définir exactement ce qu’est la vie, on la reconnaîtra à presque tous les coups : les objets vivants sont ceux qui répondent à leur environnement. Ils sont capables de s’adapter, d’évoluer si leur milieu évolue. Ils peuvent se reproduire, et complètent ainsi l’histoire par de nouveaux chapitres. Ils mangent, boivent, dorment, s’organisent pour survivre. Un cycle énergétique a été mis en place pour assurer le prolongement de l’espèce. Tout est dit : toute organisation naturelle, biologique ou sociale, tend à minimiser les efforts inutiles et les pertes d'énergie qui sont autant de fissures dans l’autorité vitale. Il faut être rapide, efficace et rentable, d’un côté les hormones, de l’autre la ruche. Et c’est bien de l’espèce qu’il s’agit, non de l’individu : une mère se "sacrifiera" pour son chaton car celui-ci sera plus susceptible de prolonger l’espèce dans l’avenir qu’elle-même. Il y a toujours une marmotte pour se faire remarquer et prévenir le reste de la colonie, dans un sifflement, en cas d’attaque de touristes. Les sans-abris qui meurent de froid dans les rues de Paris sont une minorité.

Le but de la vie est de ne pas disparaître ; vivre pour ne pas mourir. Et la Vie d’assurer Son existence et Sa puissance en occupant un maximum de lieus terrestres, en diversifiant et adaptant continuellement Ses créatures à cet environnement. Pour les teckels comme pour les humains. Pourtant, sacrebleu, même sous un imperméable de plastique rouge, la ressemblance est inadmissible ! L’homme est intelligent, dit-on, il parle et rigole. Le teckel est rigolo, on en parle beaucoup. Il semblerait que l’élément majeur qui singularise l’homme soit son évolution comportementale. Toute espèce vivante s’est en effet modifiée autant dans sa physiologie, à grands renforts de plumes et d’orteils qui s’amenuisent, que dans son comportement - organisation sociale, hibernation, … -. Mais l’homme est peut-être le seul animal à devoir son existence à son cerveau plus qu’à ses muscles (sic). Physiologiquement faible depuis le début et sans place bien définie dans ce jeu de stratégie, il lui a fallu l’outil, qui prolonge la main, puis l’intelligence pour assurer sa survie. L’évolution physiologique est extrêmement lente, elle nécessite des centaines de générations, demandez aux généticiens. Grâce à l’outil et à la réflexion, l’homme a pu réagir plus vite et plus efficacement. Tout s’est passé comme si Mère Nature avait donné à l’homme une plus grande autonomie pour pouvoir survivre. Comme si Elle lui avait donné la possibilité de choisir sa place, afin de ne pas perdre dans sa disparition une part de Sa puissance. La liberté de l’homme ne lui a été accordée qu’afin qu’il puisse continuer à vivre. Imaginez un esclave qui a les mains enchaînées aux chevilles. Imaginez un fauve qui attaque. Le maître libère alors les mains de l’esclave et lui donne une lance. L’esclave tue le fauve. J’ai dit : l’esclave.

Alors voilà ! Le drame de l’homme n’est pas savoir qu’il va mourir, mais bien de savoir qu’il doit vivre, qu’il n’a pas le droit de mourir. La Vie lui a confié la responsabilité de sa propre existence ¾ donc partiellement aussi de celle des autres créatures. Ce n’est ni le langage, ni la culture, ni quoi que ce soit qui puisse exclure l’homme de la Grande Théorie. Tous ces éléments ont eu leur place dans la survie de notre espèce. Ils ont servi, et servent encore, à accélérer l’évolution de l’espèce vers une plus grande stabilité, à ce que l’espèce y trouve sa place. Nous ne sommes libres et debout que pour mieux aider la Déesse Vie, a et w . Même le bonheur ! Même le bonheur trouverait sa place dans cette logique infernale, plus encore que tout autre savon humain ( le rire ... ). C’est ce pour quoi l’homme tient à la vie, ce qui le retient de vouloir être absolument libre - quoi de plus libre qu’un mort ?.. - . Car Elle nous surveille constamment, comme un maître sévère mais juste, distribuant récompenses et punitions, et maintient ainsi son autorité. L’on se croit différents des bêtes, l’on a une âme, mais l’on joue tous le même jeu. L’on vit, c’est tout, ni plus, ni moins.

Tout comme Ses autres créatures, l’homme en vient à aimer et à défendre ce maître, peut-être par ignorance d’une autre liberté, peut-être par sagesse. Après tout, par défaut, nous n’existons pas.

 
2. Deuxième fantaisie : Quand de l'art naît la science
Peut-être serez-vous étonné d’apprendre qu’entre le et le avant ma naissance, plusieurs espèces hominidés se partageaient la vedette. Ils s’appelaient Australopithèques et Cie. Mais pour la nouvelle année 106 BC, l’homo erectus arriva beau et rasé, distribuant ses cartes de vœux ; il fut le seul à avoir découvert l’heureux prolongement qu’est le stylo-bic et le rasoir. Moins costaud que ses associés, il avait par ailleurs une plus grosse tête - et une cravate - . Peut-être à cause de la cravate, peut-être parce qu’il sut s’adapter plus rapidement que ses congénères, l’homo erectus fut sélectionné puis marcha sur la lune. Si l’on écarte l’hypothèse du bon goût de notre ancêtre, ce succès drastique pourrait s’expliquer d’une part par l’outil, d’autre part par un certain recul vis-à-vis de l’univers, qui lui aurait permis de réfléchir avant d’agir (sic) : plutôt que d’essayer concrètement les différentes solutions envisageables d’un problème, il nous est permis d’en évaluer mentalement les conséquences - remarquez que cette faculté fut également observée chez le chimpanzé. Nettement plus présente chez l’homme qui a dû faire front à environnement plus diversifié et plus hostile, ce recul fut â même de donner au monde une dimension supplémentaire : On utilise l’outil pour fabriquer d’autres outils, on peut transmettre des informations non-expérimentées personnellement mais transmises auparavant jusqu’à nous. Un considérable gain de temps et d’énergie résulte d’une telle capacité d’abstraction. Ajoutez la mémoire et l’apprentissage, partagés avec les autres animaux, laissez reposer en remuant de temps en temps pour éviter la formation d’une peau, le vilain petit canard s’en sort plutôt bien. Un singe fut chassé de l’arbre ; on l’a appelé homme. L’outil devient technologie, le recul conscience. Les hommes enterrent leurs morts et se prennent des fessées pour avoir peint sur les murs de la chambre.

La distinction moi-univers s’opère peu à peu. Mère Nature accouche de cette créature difficile qui a besoin d’une plus grande liberté de mouvement pour survivre. Sortis de ce ventre protecteur, les hommes se retrouvèrent seuls, presqu’orphelins. Afin de réapprivoiser ce monde désormais étranger dont jusque là ils faisaient partie, dans une tentative de recréer les liens antiques avec la Mère, l’homme invente l’art. On peint les animaux quotidiens, on invente des bijoux, on décore les outils et les armes. Cet art est la première expression d’une vision extérieure du monde par l’homme. Une représentation rassurante d’un monde dont ils ont été exclus et dans lequel ils retrouvent leur place. Ils se contentent de trouver ça beau, familier tout au moins, comme le souvenir oublié d’une vie antérieure, chérie et regrettée. Réminiscences d’une plénitude et d’une insouciance passées. Car la roue tourne, menaçante.

Le langage rend la communication plus efficace et l’organisation sociale se précise. L’objet, potentiellement utilisable par tous, reste le plus absolu des consensus. Consensus, consensus. La science se veut une représentation du monde commune à tous, née de cette nécessité du consensus et basée sur les objets. Transmise grâce au langage, compréhensible par tous, elle se justifie constamment dans les objets. Le progrès technologique est une preuve supplémentaire que le monde est enfin réapprivoisé par tous. Plus rassurante parce qu’explicite - grâce au langage - commune, utile et logique, elle prend rapidement le pas sur les visions plus indépendantes et implicites. Elle est considérée comme plus vraie que les autres arts. La science devient une sorte d’art officiel. La science n’est plus un art. La bien connue scission est consommée, le mariage n’a jamais eu lieu. Mais cette scission n’est que bifurcation. Les but restent bien les mêmes : apprivoiser l’univers, combler l’angoisse de l’orphelin. La science a l’avantage d’oeuvrer pour la Vie, via la technologie, tout comme la bave pour l’escargot.

Avant la science, la magie, le vaudou, l’invocation d’esprits étaient, sont toujours, d’autres représentations du monde qui pouvaient aussi constituer une aide quant à la survie ; des sciences donc. Cependant, bien souvent ne concernent-elles qu’un groupe d’initiés. Elles n’ont pas cette universalité et cette volonté de s’identifier à la vérité aux quelles prétend la science. La science veut être l’unique et ne tolère pas de concurrent. Cet extrémisme va jusqu’a considérer les autres visions du monde, les autres arts comme inférieurs : tous sont théoriquement explicables, la musique, la transe, la télépathie. Elles ne voient pas que ces explications ne sont qu’interprétations, que la science est interprétation du monde et que ces arts font partie du monde.

 
3. Troisième fantaisie : Que l'infini soit avec toi
L’infini n’a pas de dimension. Pour l’apprivoiser, le projetons-nous en longueur, en densité… Il n’est plus alors infini mais indéfini. Il est mesuré. L’espace même n’est pas infini ; la présence de notre corps, en trois dimensions, le réduit en l’infiniment grand, fonctionne comme étalon élémentaire. Imaginez plutôt une matrice réelle de dimension infinie… Non, de dimension réelle. L’infini ne peut être qu’imaginé ; souvenez-vous, quand notre regard n’était pas encore extérieur au monde. Imaginé à partir de nos souvenirs de quand nous étions cellules il y a quelques dizaines d’années, ou bien de quand nous étions singes il y a quelques millions d’années. C’est-à-dire de quand nous n’avions pas la conscience, de quand nous n’étions que machine. Une part de l’art est aussi représentation de l’infini.

L’homme est capable d’ouvrir les yeux. L’homme est capable d’utiliser un outil pour fabriquer un outil. L’homme est capable d’être plus que suppôt de la Vie. Comme des bêtes.

 
Conclusion
Descartes était un bâtard.
 
NA
 
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