Les Métisses
 

J'avais un projet professionnel à l'époque. juste une idée, étayée par de solides connaissances techniques. je voulais créer la première agence de recherche culturelle sur Internet. Tout était prêt : la technique avait atteint une maturité telle que l'on pouvait compter sur quelques années de stabilité dans les protocoles de communication. De plus, la jungle de l'information sur le net était devenue si dense que le chaos rendait inutilisable la plus grande masse d'informations jamais disponible. Bref, je le savais, il y avait un public de chercheurs, de professionnels de la culture prêts à payer un service de recherche et de validation de milliers de données.
Bref, un projet de boite sur le net, quoi. Assez pour changer ma carrière, mais pas de quoi bouleverser une vie ou la société tout entière...

J'ai donc passé quatre mois à monter mon dossier : version de démo, nomenclature multi-domaines, dictionnaires analogiques en ligne... Il ne restait que le financement. Avec la reprise de l'économie (boostée par Internet), je savais que je n'aurai pas trop de problème.
Je me suis donc connecté sur le site Internet de ma banque et j'ai rempli le formulaire électronique de demande de prêt d'un coeur léger :

Profession :

Domaines d'activité :




La réponse m'a laissé perplexe : "Le système n'a pas réussi à modéliser votre profil. Le calcul de risque de votre entreprise est donc impossible. Nous regrettons de ne pas pouvoir donner suite à votre demande.".
J'ai immédiatement sauté sur mon mulot et envoyé un mail à mon banquier en priant pour qu'il ne soit pas uniquement composé de circuits siliconés. "Cher Monsieur, le message ci-joint m'indique que je ne rentre pas dans les cases de votre système. Je souhaite vous rencontrer afin de bénéficier d'un jugement humain sur mon dossier".

Une semaine plus tard, j'ai reçu un mail que j'ai pris pour une erreur: "Cher monsieur, selon notre système d'interception de courriers électroniques, vous semblez 'ne pas rentrer dans les cases'. Si vous voulez en savoir plus, veuillez nous contacter par retour de mail."
Je n'y ai pas pris garde sur le moment. Mais tous les mails que j'envoyais à mon banquier restaient sans réponse. Alors, par bravade, sans rien en espérer, je répondis au mystérieux message : "En effet, je ne rentre pas dans les cases, pourquoi ?"
Dans l'heure qui suivit, je reçus un questionnaire informatique extrêmement complet. Il s'enquérait de toute ma vie : profession, éducation, mais aussi mes goûts, mes aspirations, etc. Chose étonnante pour un tel formulaire, les choix étaient à saisie libre, et non à sélectionner dans une liste déroulante.

Profession :

Domaines d'activité :


Goûts culinaires :

Je renvoyai le formulaire, non sans glisser quelques informations alléchantes sur mon projet, on ne sait jamais. J'espérais que le message émanait d'un banquier pirate qui sévissait sur le net...
En moins de temps qu'il n'en faut à Windows pour tomber en rade, je reçus un mail qui me demandait mes disponibilités pour un entretien chez moi. Trois jours plus tard, deux hommes et une femme sonnaient à ma porte. En guise de présentation, le plus jeune s'avança et dit :
"Bonjour, si vous le désirez, nous ne vous dérangerons pas très longtemps.
- On verra bien, entrez."

Installés dans le salon, la conversation prit un tour qui me mit sur mes gardes.
"Vous avez écris que vous n'entrez pas dans les cases.
- C'est le message du système bancaire...
- Ca vous est déjà arrivé ?
- Non. Mais dans le genre, ma dernière déclaration d'impôts m'a été retournée. Ils n'arrivaient pas à la calculer ! Il faut dire que l'année dernière, je me suis mis à mon compte, comme ingénieur conseil, à peu-près au moment où je touchais mes premiers droits d'auteurs pour un roman d'adolescence...
- Et la sécu, le téléphone, EDF ?
- Jamais malade, tout le reste est automatiquement débité de mon compte."

Et nous avons poursuivi, comme ça, pendant une bonne heure. Ils paraissaient très intéressés par mon histoire. Je glissais quelques remarques sur mon projet dont ils prirent bonne note. Je commençais à croire en ma propre histoire de banquier pirate sur Internet. C'est alors que la fille a commencé à parler. Elle a résumé ma situation (y compris le refus absurde de ma banque, un bon signe!), et elle a conclu :
"Bref, comme nous, vous êtes un métisse."

A ce moment, j'ai sorti le sourire mi-gêné, mi-amusé que je décoche aux Jéhovah lorsqu'ils rappliquent. Je commençais à chercher un moyen de me débarrasser d'eux.
"C'est définitif, monsieur, me dit-elle. Et ça va empirer. Si vous voulez, nous pouvons vous aider."

La proposition puait la secte. Je n'ai alors eu besoin que de cinq minutes pour les congédier gentiment.

Pourtant, c'est moi qui les ai relancés, quinze jours plus tard. Un distributeur avait bouffé ma carte bleue, et la banque ne réussissait pas à retrouver mon dossier. Nouveau rendez-vous, nouvelle discussion avec les trois métisses.
"Votre compte a en effet disparu de leurs fichiers. Pas des nôtres."

Cette fois, ils m'ont parlé d'eux, les métisses. Ils m'ont parlé d'Aristote et d'informatique, de catégories, de graphes et de cases manquantes, d'un petit groupe d'hommes et de femmes qui se sont retrouvés hors du système, ailleurs.
Ils m'ont expliqué que tous les systèmes informatiques utilisent les catégories. On découpe une information en grandes classes, elles-mêmes divisées en sous-classes, etc. C'est ce qui a donné la nomenclature des espèces animales, un système absurde et rigide. Lorsque l'on a découvert l'ornithorynque, ce castor à bec qui pond des oeufs et allaite ses petits, on a du lui créer toute une hiérarchie (famille, espèce, race) pour lui tout seul. C'est ce mode de classification qui a donné, entre autres, la notion de races humaines...
L'histoire des métisses est simple et terrible. Au fil des années, ceux qui avaient le malheur de créer des croisements imprévus entre différentes catégories, des métissages, sont sortis du système.
Ils sont devenus de plus en plus nombreux dans ce cas. Il y avait de véritables métisses, en situation à la fois régulière et irrégulière, des artistes hors ban... Suffisamment nombreux pour se rencontrer et s'organiser. Et j'étais de leurs, désormais. Que je le veuille ou non.

Je leur ai demandé de ne plus me contacter. je pensais régler mon problème de carte bleue tout seul. Mais ma banque avait perdu ma trace.
La sécu aussi m'a lâché. Périodiquement, ils font le ménage dans leurs fichiers. Ceux qui n'ont pas demandé le moindre remboursement pendant deux ans sont effacés. On suppose qu'ils sont soit morts, soit exilés. J'étais juste en bonne santé...
Bref, au bout de deux mois, j'étais dans une panade kafkaïenne. Mes amis commençaient à renâcler à me prêter de l'argent ; et je ne voulais pas abuser de leur gentillesse plus longtemps.

Ce fut moi qui renouai le contact avec les métisses. Par mail, puisque c'était mon seul point d'entrée. Ils me donnèrent immédiatement le solde exact de mon compte en banque, et me promirent une carte bleue pour le lendemain. Je la reçus, ainsi qu'une nouvelle carte de sécu.

Je devins un métisse. Je continuais ma vie normale, mais dans un monde à part, parallèle. Le système de financement métisse me permit de monter mon projet, et les rencontres que je fis dans ce deuxième monde contribuèrent à son succès.
Je revis la fille qui était venue chez moi. Mais ça ne dura pas entre nous...

 
LN
 
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