| Mon dictionnaire précise : "Aristote nomme
catégories (de l'être) les différentes classes de prédicats applicables à tout objet (...). Pour Kant,
les catégories ne se rapportent plus à l'objet à connaître, mais à l'entendement comme faculté de
connaissance." Je traduis pour moi-même : les catégories philosophiques correspondent à-peu-près
aux catégories telles qu'on les utilise dans le langage courant (ça rassure). J'aurais tendance à
suivre Kant en considérant que les catégories correspondent plus à l'idée que l'on se fait des objets
plutôt qu'aux objets eux-mêmes. Mais laissons-les s'engueuler là-haut et continuons notre propos.
Dans les catégories, en tant qu'elles se rapportent
à l'entendement (j'ai presque l'impression de faire de la philo !) correspondent au schéma mental
qui nous permet de classer, de ranger, et donc de comprendre les "objets" qui nous entourent.
Grâce aux catégories, les connaissances prennent leur place et deviennent compréhensibles. C'est
ce mode de rangement qui a dominé notre pensée pendant des millénaires. A force de domination,
ce système de pensée s'est trouvé influencé et modifié par ces catégories qui étaient censée le
décrire (comme en physique quantique, l'observation influe sur son objet).
Si je ne m'abuse, les catégories sont directement
liées à la civilisation de l'écrit. L'écriture est (était jusqu'à présent) linéaire. La pensée
écrite (si je peux me permettre cette expression) utilise depuis toujours le découpage en chapitres,
sous-chapitres, etc. On retrouve aussi ici nos bonnes vieilles thèses, antithèses, synthèses.
Bref, on reconnaît ce qu'en informatique, on appelle un arbre : un livre se découpe en parties,
chapitres, etc. comme les branches d'un arbre ; de même KaFkaïens en numéros, les numéros en rubriques,
les rubriques en textes, etc.
Ce que Pierre Lévy explique très clairement
dans Les Technologies de l'intelligence, c'est que l'ère de l'arbre cède la place à l'ère
du graphe, grâce aux techniques informatiques. Un graphe se différencie d'un arbre par la présence
de boucles. Les relations (liens) d'un graphe forment un maillage dont un exemple type est le
réseau internet.
Quel est l'intérêt du graphe sur l'arbre ? Dans un graphe, tous les points peuvent être reliés
directement. Alors que dans un arbre, le chemin d'un point à un autre passe nécessairement par
un "père" commun.
Dans un graphe, le nombre de relations est démultiplié. Par exemple, le métasommaire de KaFkaïens
casse la structure d'arbre des numéros, pour créer une structure de graphe sur l'ensemble du site.
C'est ainsi que les jumeaux et le déicide peuvent se trouver juxtaposés alors qu'ils n'appartiennent
pas au même numéro. L'informatique permet ça, et c'est là la grande révolution décrite par Pierre
Lévy.
Il est difficile de s'affranchir totalement
d'un système de pensées qui a fait ses preuves pendant des millénaires. Peut-être seule la prochaine
génération utilisera-t-elle complètement cette avancée. En attendant, de nombreux systèmes informatiques
ne profitent même pas des possibilités offertes par la technique ! C'est vrai que c'est complexe
à gérer, un graphe. Là où un seul chemin permet d'atteindre un information (arbre), il y a maintenant
d'innombrables façons d'aller de A à B. Là où tous les chemins ont un sens (arbre), des combinaisons
de liens unitaires peuvent (apparemment) aboutir à des absurdités. C'est complexe, donc, mais
incomparablement plus riche.
Tous les croisements sont possibles, parce qu'il
suffit qu'il existe un chemin entre deux points pour que ce chemin devienne à son tour un lien.
Tout est relié à tout (et réciproquement dirait Allais)). "Poursuivre avec cette idée de
Bruno, que la structure de la pensée humaine correspond à celle de la nature. Et conclure, par
conséquent, que toute chose est, en un sens, reliée à toutes les autres" (Paul Auster, L'Invention
de la solitude).
Dans un monde de graphes, notre héros des Métisses aurait pu continuer à vivre normalement, alors que, dans un arbre, il a cherché
des liens qui n'existaient pas...
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