Péninsule de Valdès
 
Au départ de Puerto Madryn, la route nationale s'effiloche peu de temps après le port minéralier, et l'on se retrouve bientôt sur une piste épaisse de pierrailles entassées. La poussière blanche couvre les épineux le long de la piste, qui se met rapidement à longer une falaise. Sur l'océan, ça et là, quelques panaches signalent les baleines. Encore trop petits, trop loin, et quelque peu irréels, ils ne permettent pas d'imaginer la rencontre que nous allons faire.

A un point donné de la piste, un chemin de terre mène à un poste d'observation placé au bout d'un promontoire rocheux qui domine les eaux. Quelques voitures arrêtées nous incitent à venir nous pencher au-dessus de cet à-pic d'une trentaine de mètres. En contrebas, dans les eaux transparentes et glacées, une grande baleine australe évolue lentement, accompagnée d'un baleineau minuscule et d'une femelle plus petite (un mâle?). Les ombres qu'elles forment sous la surface entretiennent un mystère magnifié par les apparitions rapides à fleur d'eau d'un flanc couvert de coquillages, d'un aileron battant l'air, d'un panache de vapeur majestueux. A quelque distance, une baleine mâle effectue de véritables bonds hors de l'eau, le choc de son corps sur la surface retentit dans l'air froid. Une autre baleine reste obstinément la queue en l'air, la tête plantée dans le sable.

Nous quittons la falaise et suivons la piste pour arriver à la grève de sable et de cailloux.

Les baleines passent doucement au bord de la plage, frottant leurs corps immenses sur le sable. A vingt mètres de nous, une baleine agite ses ailerons et sa queue hors de l'eau. Une autre ramène doucement un baleineau aventureux vers les eaux plus profondes du large, aidée par une baleine plus petite.

Le bruit des souffles emplit l'air et remue notre coeur. Le sable de la plage est sombre, et plus sombre encore à la frange des vagues qui font rouler les cailloux noirs. Un océan glacé, mais un océan comme ceux que j'ai déjà vus, un océan d'eau claire et de hauts-fonds, un océan d'eau bleue-verte assombrie par endroits sous l'ombre des nuages. Et ces baleines qui viennent jusqu'au bord pour nettoyer leur peau bariolée par les petits crustacés parasites. Et ces baleines qui nous voient sans doute, plantés au bord de la plage comme des cailloux noirs, immobiles, le souffle un peu perdu dans le vent fulgurant, le souffle un peu perdu dans celui des baleines, les yeux couverts des larmes que nous tire le froid, la beauté sombre des baleines qui nous laissent les côtoyer.

Sur la plage, un peu plus loin, les restes d'un baleineau échoué, quelques torons de graisse et de peau séchés par le soleil, la queue entière couverte de sable et dure comme du vieux cuir.

Sur la piste de nouveau, au milieu de ce désert de la péninsule, de ces broussailles hostiles tordues par le vent parsemées de temps en temps de quelques moutons peureux et de lamas farouches, entre les mares emplies de sel et la terre craquelée par l'évaporation, nous roulons sous le ciel des terres australes. La route même au port des pyramides, d'où partent les bateaux silencieux qui vont à la rencontre des baleines.

Sur le bateau qui tangue, nous suivons les baleines qui se laissent approcher. Elles jouent à dériver paresseusement, à se cacher sous quelques centimètres d'eau pour reparaître un peu plus loin, à sonder brusquement pour fuir ce bourdonnement qui tout à coup les dérange.

Nous quittons un peu la baie protectrice pour aller observer quelques phoques, tandis que le soleil illumine les crêtes des vagues en se couchant peu à peu. Tandis que nous nous dirigeons vers le port, une grande baleine, une des plus grosses que nous ayons vues, se met à suivre le bateau dans un jeu amusant, sondant quand il s'arrête, apparaissant à droite ou à gauche quand il repart, soufflant une bruine dorée dans le soleil couchant. Une baleine symbolique.

Nous repartons heureux sur les pistes argentines.

 
PmM
 
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