| |
| Il regarde sa montre. Elle arrive cinq minutes
en retard. Il descend de l'étage supérieur sans faire de bruit, pendant qu'elle ouvre les deux serrures.
Quand la porte s'ouvre, il s'élance et la pousse à l'intérieur en la frappant à la nuque. Elle n'a
pas crié, à peine esquissé un mouvement pour se retourner quand elle a perçu sa présence derrière
elle. Il verrouille la porte. Elle gît maintenant sur le sol en gémissant, à demi inconsciente à cause
du mur qu'elle a heurté après avoir été poussée. Elle ne fait pas attention à lui ; il va attendre
qu'elle se réveille.
Elle se réveille ; elle est allongée sur le
lit, elle est attachée et bâillonnée, la lampe de chevet éclaire ses yeux. Il est penchée au-dessus
d'elle, et quand elle le regarde, et qu'elle le dévisage enfin, il la tue.
|
| ¤ |
| Il la croise le matin dans la rue de la Roquette
quand il va prendre le métro. Quand il se lève trop tard et qu'il part en retard, il ne la voit pas.
Quand il part à l'heure et qu'il ne la voie pas, il trouve cela injuste. Elle ne le regarde pas.
Un jour d'arrêt-maladie, il la suit toute la
journée, et passe des heures dans un café en face d'un immeuble de bureaux. Le soir, il reprend
sa filature et la voit entrer dans un immeuble de l'avenue Ledru-Rollin. Une heure après, il connaît
le code de la porte d'entrée, tapé devant lui par une femme de ménage. Le jour suivant, il est
au dernier étage quand elle arrive, et apprend qu'elle habite au quatrième étage. Une nuit de
navette entre le cinquième et son palier lui permet de savoir qu'elle vit seule, sans hommes,
sans enfants.
L'indifférence des gens qui le bousculent sur
le trottoir le rend malade. Il le heurtent comme ils heurteraient une poubelle ou un poteau, avec
un air d'exaspération pour leur maladresse. Ils n'ont même pas l'idée que la personne qu'ils ont
heurtée puisse éprouver la même exaspération. Les autres gens sont juste des objets sur leur route.
Il n'ose pas les apostropher, car il essaie de refuser l'idée qu'il ne ferait ça que pour qu'ils
le remarquent.
Après l'avoir assommée, il la trouve tellement
émouvante qu'il ne peut résister à l'envie de la déshabiller avant de l'attacher sur le lit. Quand
elle se réveille, elle le regarde enfin. A travers le sparadrap, elle essaie de parler, et il
voie qu'elle ne veut pas hurler. Il enlève le bâillon collant après avoir sorti son couteau. Elle
le supplie : "Ne me tuez pas". Elle a dans les yeux de la peur, elle n'est plus indifférente,
elle l'a vu. Il se sent mieux. Il la viole, et elle le supplie encore. Il remet son bâillon, et
il l'étrangle en la regardant dans les yeux.
|
| ¤ |
| On a parlé de lui, mais ce n'est pas lui, juste
une idée à la télé, les gens ne le connaissent pas encore. Les gens ne font pas plus attention à lui
sur le trottoir. Il est malade, le cancer lui ronge le ventre, sa tête le fait souffrir, son cancer
doit être généralisé. Il souffre, a des malaises. Un jour, il s'effondre devant les gens sur le quai
du métro, les gens passent sans s'arrêter, les gens l'évitent du regard. C'est un joueur de tam-tam
qui va chercher les pompiers. Les pompiers le rudoient, le fourrent dans la fourgonnette rouge, l'auscultent
avec des soupirs excédés et des airs blasés, lui donnent à boire et le rejettent sur le trottoir à
coté de la bouche de métro.
Il rentre chez lui pour regarder la télé, l'émission
sur la Une détaille à grands renforts d'images morbides des pathologies qui lui semblent toutes
correspondre à des symptômes qu'il éprouve. Cependant ses douleurs s'atténuent, comme à chaque
fois qu'il rentre chez lui. La maladie régresse. Il a peur de ressortir et de voir la maladie
regagner du terrain. Mais il sait qu'il ne trouve l'apaisement et la rémission que lorsque les
gens s'intéressent à lui.
Il sort pour quêter des regards.
|
| ¤ |
| Elle lui a souri dans le métro, mais ce n'était
peut-être pas à lui, peut-être à celui qui était derrière lui. Alors il la suit sur le boulevard Diderot.
Elle ne l'a pas vu, et il abandonne sa filature lorsqu'elle retrouve un ami devant un cinéma. Il passe
ostensiblement devant eux, mais ils sont en train de s'embrasser, et ils ne le voient pas. Ils s'en
vont, il reste dans la file d'attente du cinéma.
Il avance et se retrouve dans la salle. Pratiquement
tous les sièges sont occupés, sauf ceux qui jouxtent le sien. Sur l'écran, des dinosaures ineptes
poursuivent des acteurs crétins. Les gens crient ou rient, il ne sait plus bien, il sent venir
une autre crise de tétanie. La douleur envahit ses membres. Il crie quand le tyrannosaure écrase
la voiture. Quand la salle s'éclaire, après que le dernier saurien ait été écrabouillé par les
forces du bien triomphantes, la douleur empire. Les gens discutent entre eux en sortant. "T'as
aimé ? J'ai pas aimé", "Super les truquages", "Ca m'gonfle les lézards".
Il suit la file. Il se sent seul dans le couloir bondé, il a envie de se laisser tomber. Le vigile
qui tient la porte de sortie le regarde comme un paquet de pop-corn vide. Il sort doucement du
cinéma et se retrouve sur le trottoir au milieu des gens qui s'éloignent.
Un peu plus tard, il suit une autre fille qui
s'est excusé quand ils se sont bousculés. Elle voit qu'il la suit et rentre dans un café. Il n'ose
pas entrer et s'en va. Quand la nuit vient, il arrête de dévisager les gens, et rentre chez lui
pour atténuer la douleur de son cancer du pancréas.
|
| ¤ |
| On parle encore de lui à la télé, sur plusieurs
chaînes. La douleur s'est calmée, mais il aura besoin rapidement d'un traitement plus efficace s'il
veut guérir. Il prend des cachets pour atténuer les dernières séquelles de la crise d'asthme. Assommé
devant sa télé, il laisse les flux visuel et sonore guider les errances de sa pensée engourdie. Il
voit des gens heureux, une famille américaine dans un salon d'exposition, des gens qui rient et qui
parlent ensemble. Il rêve qu'il descend et qu'il parle avec des gens. Il rêve que des gens l'abordent
dans la rue pour lui parler des arbres de l'avenue qui perdent leurs feuilles. Il rêve que ces gens
le touchent et que sa maladie s'envole.
Il se réveille devant un feuilleton qu'il a
déjà vu. Dans le poste, les gens parlent. A coté, le voisin parle avec des invités. De feuilleton
en feuilleton, il se rendort en serrant dans sa main la télécommande.
|
| ¤ |
| Au matin, il se dirige vers la place de la Bastille,
encombrée des badauds du dimanche. Les tremblements sporadiques de sa main droite reprennent quand
il s'aperçoit que les gens ne le voient pas, ou pire, qu'ils fuient son regard. Même les marchands
de légumes du marché qu'il traverse en remontant la rue du Faubourg St-Antoine ne lui accordent pas
ce regard qu'ils dispensent sans compter aux mémères à cabas.
Il coupe entre les boulevards par des ruelles
au macadam noir et sali, marchant entre les immeubles délabrés et les palissades vertes de terrains
vagues. Il croise un chien qui urine sur une voiture et qui le regarde s'approcher en souriant.
Enfin, il croit que le chien sourit, et il a raison, parce que le chien remue la queue quand il
lui caresse le dessus du tête.
Il arrive sur une petite place, avec une église
incongrue coincée entre deux bâtiments gris. Une crise d'anémie soudaine lui coupe les jambes.
Ce doit être sa leucémie, ou son diabète. Il lui faudrait se soigner. Il s'assoit sur les marches
du porche de l'église, pendant que les gens sortent de la messe. Il quête un regard de paix, ne
récolte que les regards fuyants de gens pressés de retrouver la quiétude de leur foyer et la vacuité
de leur télé dominicale.
Une femme se penche et dépose dans sa main ballante
une pièce de monnaie. Son regard posé sur lui est le même que celui qu'elle vient de poser dans
l'église sur le tronc des petits souffreteux, dans lequel elle a également glissé une pièce. Son
regard change cependant parce qu'il ne la remercie pas. Il est paralysé par ses rhumatismes. Elle
maugrée et s'éloigne. Il attend qu'elle s'engage dans une rue, puis se lève et la suit.
Cent mètres plus loin, elle compose un code
et rentre dans l'entrée d'un immeuble en pierre. Il sprinte, coince la porte avec son pied, puis
entre derrière elle. Elle se tourne et le reconnaît. Ses yeux s'agrandissent, et il lit clairement
la peur, l'interrogation, le doute, l'angoisse de deviner à qui elle à affaire. Elle le reconnaît
vraiment, mais n'a pas le temps de crier avant qu'il ne lui tape la tête contre les boites aux
lettres.
|
| ¤ |
| La rémission de son cancer généralisé n'était que
temporaire. La maladie revient en force. Même chez lui il ne trouve plus la force de surmonter la
douleur. Il reste devant la télé, un boite d'analgésiques à portée de main. Les gens passent dans
l'escalier sans frapper à sa porte. Les gens dans la télé parlent entre eux. Le présentateur du journal
parle à la mauvaise caméra et ne le regarde donc même plus en face. On parle de lui, on dit qu'il
serait allé également dans le XIIIème arrondissement, mais ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas lui, ils
mélangent tout. Le portrait robot ne lui ressemble pas. Le journaliste parle de sport. Le journaliste
retrace les derniers rebondissements du procès à la mode. L'accusé est entouré de gendarmes qui le
tiennent à l'oeil et parle avec son avocat. Le procureur pérore en le regardant, et le juge le sermonne.
Tout ce petit monde reste confiné dans la vase clos de la télévision.
Ses articulations explosent, son coeur bat la
chamade. Et s'il mourrait là ? Personne ne viendrait l'aider, personne ne viendrait le découvrir.
Ou peut-être, à l'odeur, un voisin viendrait râler devant sa porte, et finirait par alerter les
pompiers goguenards qui l'embarqueraient dans un sac poubelle à glissière, sans plus d'attention
pour son cadavre que les voisins dégoûtés.
Sur le bord de la fenêtre, un pigeon sale se
pose. Son oeil vide l'inspecte. Le pigeon s'envole sans manifester plus d'émotion.
Il lui faut un remède plus fort. Il sort.
|
| ¤ |
| Il erre un long moment dans les alentours de la
place Léon Blum avant de remonter le boulevard Voltaire et de s'arrêter devant une école privée de
stylistes. La tête bourdonnante, il patiente jusqu'à la sortie des élèves, puis observe les groupes
animés et les filles qui s'éloignent seules. Il se met à suivre une grande brune qui n'a discuté avec
personne en sortant du cours. Elle porte un long manteau brun en feutre et tient son paquet de livres
sur sa poitrine. Elle marche assez vite en direction de la place de la République. Il a du mal à la
suivre parce que ses jambes lui font mal. Devant une grande église, elle entre dans le métro.
Quand elle se dirige enfin vers l'entrée d'un
immeuble bas, il se rapproche et entre derrière elle. Avec sa casquette et sa vareuse bleue, il
a un air vaguement officiel. Elle jette un coup d'oeil à son carnet à spirale, lui sourit et lui
tient la porte. Il note les numéros des compteurs du couloir d'entrée pendant qu'elle prend l'escalier
pour monter au premier étage. Quelques minutes après, il la suit et patiente sur son palier. Aucune
discussion à l'intérieur de l'appartement. Il sonne. Elle ouvre, avec un demi-sourire interrogateur.
D'un coup d'épaule, il catapulte la porte qui la frappe au visage et pénètre dans l'appartement.
Il ne ferme pas les verrous. Il la frappe encore avant de pouvoir l'attacher sur le lit. Il ne
la bâillonne pas. Les douleurs dans ses bras s'atténuent.
Elle se réveille. Elle voit son visage penché
au-dessus d'elle et hurle. Il la gifle mais ne la fait pas taire. Il la frappe de nouveau tout
en lui souriant. Il tient la forme. Il joue avec son couteau au dessus de son visage, puis lui
taillade le gras de l'épaule. Elle crie. Il entend les sirènes des voitures de police qui se rapprochent.
Il plante le couteau dans sa gorge. Il entend les pas des policiers qui courent dans l'escalier.
Il lâche le couteau et croise ses mains ensanglantées au-dessus de sa tête.
Il est guéri.
|
| |
| PmM |
| |
|