"Ca rend sourd", ou l'altérité
 
Chers amis philosophes, simples lecteurs de passage attirés par ce titre accrocheur, nous allons aujourd'hui parler un peu philo, et répondre à cette éternelle question :
"Est-ce que ça rend sourd ?"

Le premier philosophe qui prit en main la question de l'altérité s'appelait Malacoctérigène. Il vivait à Onane, isthme célèbre pour sa solitude. Malacoctérigène considérait que c'est seul, à la pointe de son isthme, qu'il pouvait le mieux réfléchir à "Qui est l'autre ?", "Comment parvenir à communiquer avec autrui ?", "Quoi ?" (il était un peu dur de la feuille).

Ancien élève de Socrate, il ne suivit pas le précepte de son maître :
"Dans tous les cas, marriez-vous : si vous tombez sur une bonne épouse, vous serez heureux. Si vous tombez sur une mauvaise, vous deviendrez philosophe, ce qui est excellent pour l'homme."
Il avait déjà choisi sa voie, et le célibat. A la mort de son maître, il prit son bâton de pèlerin et à force d'effort, il parvint, ô bonheur, au bout de l'Onane.

Là, reclus, sûrement frustré de ne pas pouvoir se tailler une plume (on écrivait alors à l'aide de stylets), il besogna jour et nuit. Il travaillait à comprendre cet autre qu'il avait choisi de ne plus connaître.
Petit à petit, il se rendit compte que son ouïe baissait. Le chant des oiseaux ne le faisait plus frémir comme dans sa jeunesse. Constat qu'il expédia d'un terrible : "L'écoute se brouille !". Un tel détachement pour la perte progressive de l'un de ses sens -- expérience qui paniquerait tout autre moins stoïque -- n'est pas sans rapport avec notre propos. Sans autrui, les sens gardent-ils une signification, un intérêt ? A ce questionnement ontologique de l'ouïe, on pourrait opposer "La phénoménologie du ronflement". Mais au fond, ne peut-on pas affirmer avec Malacoctérigène que les sens ne justifient leur essence, leur moelle profonde, que par les autres ?
"Entendre ma voix ne m'apporte rien que je ne sache déjà. Mon propre reflet ne m'intéresse que pour mesurer, tous les cinq ou dix ans, les effets du temps sur mon visage. Les sentiments qui se cachent derrière ces traits me sont connus...". Nombre de ses détracteurs ont attaqué ce point en remarquant que Malacoctérigène omettait systématiquement le toucher. En effet, ce sens primordial ne fait étrangement pas partie de sa taxinomie. Peut-être une expérience personnelle lui a-t-elle révélé l'an-altruisme (le trait d'union n'est pas là pour faire heideggerien, mais pour éviter de fâcheux truismes) du toucher ?

C'est lors de son retour à Athènes qu'il est enfin parvenu à comprendre que, effectivement, ça rend sourd. Sur l'agora, en effet, il ne parvenait pas à suivre les discutions philosophiques alors très en vogue. Cette surdité, il s'associa, et là fut son génie, à un conflit d'intérêt entre ce qu'il appelait "ça" (2400 ans avant que Freud fasse son premier pipi oedipien !) et autrui. A cause de "ça", l'homme se ferme à autrui. Sa pensée est ailleurs, il est distrait, seul dans ses pensées, dans ses souvenirs de béatitude robinsonesque. Ca rend sourd parce que l'autre n'est pas là pour parler.
L'homme se déshabitue de l'existence même d'autrui. Il n'est alors plus ouvert, son écoute se brouille, il devient sourd.

 
LN
 
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés