Pont Mirabeau
Crédit à Guillaume Apollinaire
 
 

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine

*
"Il se fait tard. Il est tard et il pleut. Je l'attends et elle ne peut sans doute pas venir. Il pleut et il fait blanc, blanc de pluie serrée, collée contre les murs comme par de la colle blanche. J'ai tout froid de son retard, faut dire que je l'attends depuis tellement, alors cette pluie blanche serrée, collée sur les murs, c'est un peu mon domaine, la bulle où elle est en retard. Tout est cassé ici, par son retard, alors que quand je suis arrivé dans la bulle de pluie, tout était neuf et sentait le propre. Maintenant, ça sent le tard et elle n'est même pas là pour combattre le tard avec moi. Depuis peu j'invente tout ce qui m'arrive, ça m'aide à repousser le tard. Hier j'ai acheté pour mille francs de doux et j'ai tout posé contre ma joue et ma poitrine, j'ai oublié le tard pendant presque un an. Un an de doux pour moi tout seul sans aucun autre problème que de l'attendre. C'est toujours ça de pris comme disait mon voisin. Encore un qui n'a rien compris au plaisir d'attendre et d'avoir mal d'attendre. Ces gens là ne savent pas ce que c'est que d'être amoureux. Toujours ça de pris n'existe pas dans ma tendre bulle puisque chaque jour, chaque année, chaque vie, tout cela n'est rien lorsqu'elle vient. Ou lorsqu'elle viendra, je ne sais plus. tout ce que je sais est qu'il se fait tard."
*

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse

*
"Elle me manque, j'ai peur qu'elle ne m'oublie. Elle sait bien pourtant que je ne peux vivre sans elle. Tous mes muscles sont tendus à craquer par le tard. La pluie ne s'arrête pas même s'il y a l'air d'avoir de la chaleur hors de ma bulle. Malgré ma douleur et cette sensation d'être couvert de sueur en permanence -cette eau est tellement sale- j'aime cette pluie blanche collée au mur. En tout cas, je suis sûr qu'elle est douce, même si je n'arrive pas à le sentir à l'intérieur de ma tête avec la même facilité que je la sens elle. Elle finira bien par venir, elle sait que j'ai besoin d'elle et que rien ne peut la remplacer. Tout mon corps la réclame, tendu comme une perche. Mais mon esprit est clair maintenant, centrée sur une seule chose : il faut qu'elle vienne. Ce serait trop horrible si elle ne venait pas. Il n'est pas possible qu'elle ne vienne pas ou plutôt je ne me souviens pas d'une seule fois où elle ait manqué à sa parole de venir me voir chaque fois. Je ne peux pas me passer d'elle, je l'aime tellement, elle et la douleur de l'attendre dans la pluie tiède et blanche qui fait comme des murs tout autour de moi."
*

L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente

*
"Plus je l'attends, et plus il me semble qu'aussi loin que je me souvienne, elle a toujours été là, avec moi, lentement, omniprésente. Chaque fois que j'essaie de me souvenir du moment où tout a commencé, j'ai l'impression d'avoir plus de mille ans. Encore heureux que l'attente ne me rende plus fou, comme avant. C'est vrai qu'on s'habitue à l'attente, qu'on y prend plaisir même comme moi. C'est au fond peut-être un moyen de ne pas se demander pourquoi elle tarde tant, pourquoi ça fait si mal quand elle me manque au point de ne plus penser à autre chose. D'ailleurs, ai-je déjà pensé à autre chose? Il est bien pratique de ne pouvoir me poser cette question, c'est au moins un des avantages de ma condition. "Lancinante", c'est un mot que j'ai cherché longtemps dans ma chambrette pour elle. Depuis que l'ai trouvé, je ne l'utilise pas. C'est toujours ça qu'elle n'aura pas de moi. Elle ne vient pas. Je ne comprends pas ce que j'ai fait. Il recommence à pleuvoir. Tout serré, tout collé, comme une bulle. Il se fait de plus en plus tard, elle n'est pas là, je veux qu'elle vienne. C'est insupportable comme elle me manque. Je ne sens plus mes mains, j'ai cette vieille impression que mes os durcissent, se cambrent à en craquer. Il faut qu'elle vienne. Elle est à moi."
*

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

*
"Je l'attends tous les jours depuis des milliards d'années. Chaque fois, avec plus de désir, avec plus de haine et plus de plaisir. Je l'aime tellement. L'attente me calcifie, je pourrais me briser à force de tension. Mes muscles rêvent d'elle à se rompre. Je cherche à fracasser la coque blanche qui me retient loin d'elle, loin de ma propre vie. Chaque instant, l'attente devient plus insupportable, plus féroce. Je ne sais pas si je tiendrais le coup encore longtemps avant de lâcher prise et de laisser cette pluie blanche et collante me remplir la bouche. Mais je crois que je me dis ça depuis toujours, comme pour être sûr qu'elle va venir et me faire tant de bien, dénouer mes muscles, apaiser mon coeur qui ne bat que pour elle. Je l'attends depuis tellement longtemps que je ne sais même plus ce qu'il y a hors de la bulle, hors d'elle, loin d'elle. Peut-être l'ai-je su, c'était il y a longtemps mais elle était déjà là. Elle a toujours été là, près de moi, pour le bien et le mal qui ne sont rien d'autre qu'un peu de pluie blanche et collante contre un mur d'une douceur à en oublier l'attente. Oui, je l'attends toujours et elle viendra, chaque fois avec plus de désir, avec plus de haine et plus de plaisir.

Je l'aime tellement, ma piqûre."

*

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

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EM
 
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