Conte du Pompier Pierre
 
Pourquoi un pompier ? Pierre ne s'en souvenait pas. Oh bien sûr, il s'en souvenait, comme tous se souvenaient de ces instants lucides où leur vie avait semblé leur appartenir. L'étincelle qui justifiait le monde et leur propre place dans ce monde. Tous pensaient connaître ces raisons qui, un jour, avaient fait de leur vie un voyage, un continuel changement, ou une maison, des arbres, des enfants.

Pierre s'imaginait qu'enfant, comme beaucoup de ces gens qui en leur temps avaient été enfants, il avait été attiré par la vie et la mystérieuse chaleur des flammes, par le casque, étincelant, par l'échelle, les cris, la couleur de l'étrange camion. Sans doute était-ce parce qu'ils n'avaient le droit de toucher ni a la brûlure des flammes, ni à la clarté du casque, ni au vacarme du camion, que les enfants respectaient les pompiers. Et ils rêvaient qu'un jour ils seraient comme eux. Ce jour-là, Pierre s'était élancé, glissant souplement en bas de la colonne d'accès qui menait au garage, le casque sur les yeux, vers son premier feu.

Pourquoi cet enfant de pompier-là s'appelait-il Pierre ? Sans doute pour cette raison étrange que ses parents étaient seuls à connaître ; cette raison était toujours étrange. Et Pierre était le plus simple des noms. Un objet, le plus simple, le plus ancien des objets, aussi vieux que la Terre. Plus vieux que l'enthousiasme des enfants et des hommes pour le feu et la flamme. Bien plus vieux que le nom lui-même. Plus vieux encore. Ce nom était né avec le feu et lui avait toujours résisté. Etrange nom en vérité.

Il n'existait pas d'objet plus simple qu'une pierre. Pas de pompier plus simple que Pierre. Pas d'histoire plus simple que celle du pompier Pierre.

Pourquoi une histoire ? Un poème, un conte... autre chose.

Pierre ressemblait au pompier des livres d'images. Cette image du pompier dont se souvenaient ceux qui, un jour, avaient été enfants, ressemblait à Pierre. Un casque luisant, toujours - une échelle, haute, haute - et un sourire d'enfant, plus lisse encore, sans trait ni ride, sans histoire ni passé. Un personnage en couleur, dessiné comme un pompier, voilà Pierre.

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Il habitait dans la ville, tout en haut d'un immeuble, au dernier étage. Son appartement n'était qu'une seule vaste pièce, et n'avait ni mur ni plafond. Lorsque le soir, le jour, le matin ou la nuit, Pierre quittait la rue, ses passants, l'agitation bruyante et jaunâtre des voitures, il disparaissait de la ville, et la ville avec lui. En ouvrant la porte d'entrée, on ne voyait plus que le ciel et ses habitants. Il était trop haut pour que la ville ne le voie, mais lui, lorsqu'il regardait vers le bas, la voyait sans être vu. A travers la baie vitrée qui entourait la pièce, il lui faisait des signes de la main, saluant les gens d'en bas, aux yeux trop petits pour l'apercevoir. Il vivait dans un aquarium suspendu parmi les nuages, île flottante au-dessus de la ville. Les oiseaux lui répondaient en battant des ailes, et parfois aussi les pilotes des hélicoptères ou des montgolfières qui croisaient devant sa fenêtre. Eux, Pierre ne les regardait pas. Il ne s'intéressait qu'aux gens qui vivaient en bas, heureux comme tout ou comme rien, dans la ville. Seuls les nuages, Leia et son coiffeur étaient autorisés à rentrer chez lui.

Dans la pièce, Pierre avait rangé ses quelques affaires. Il y avait un grand lit tout plat, assez bas, une table à manger et une table à dessin, des fleurs vertes, des plantes roses, sûrement un tapis aussi et un service de coussins non assortis, et d'autres choses encore bien utiles le jour comme la nuit - lampes, chaises, tabourets -. Il avait pensé un jour monter un piano a queue, mais hésitant quant à la couleur, il n'y avait plus pensé.

Et sur les murs, des nuages. Au plafond, également. Ah ! Et un raton-laveur aussi. Ce raton-laveur n'avait pas de nom. Jamais Pierre n'avait eu a l'appeler ; il était bien libre de faire ce qu'il voulait. Ce raton-laveur qui n'avait pas de nom par nécessité - nous l'appellerons RL par commodité - était, c'est bien simple, parfaitement heureux. Evidemment, un raton-laveur qui change de couleur au rythme des nuages est parfaitement heureux : noir et blanc les jours de beau temps, noir et gris les jours de pluie, noir et rouge ou noir et jaune le soir et le matin, noir et noir ou noir et bleu la nuit. Si bien que RL chantait toute la journée. Pierre l'accompagnait souvent. Il avait pensé un jour monter un piano à queue, mais hésitant quant à la couleur, il n'y avait plus pensé.

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Quand il ne chantait pas, aussi bien que quand il chantait d'ailleurs, Pierre s'occupait de ses nuages. Il disait ses nuages en souvenir d'un enfant de nuage recueilli dans un arbre, un jour de brouillard. Le même soir, l'enfant de nuage avait disparu par les petits chemins nets et indécis du champ de buée qui couvrait les parois de glace de la cage de verre.

Pierre s'installait devant sa table à dessin. Il peignait, dessinait, diluait, brûlait le ciel qui partout l'entourait. Puis pliait, avions de papier, et renvoyait par la fenêtre leurs portraits d'un instant à ses modèles privilégies. Il savait bien que les nuages ne contemplaient jamais ces images. Que celles-ci atterrissaient dans son monde à lui, sur le trottoir, par les fenêtres, renversant les chapeaux ou les bouteilles d'encre, dans l'oeil du facteur ou les mains des gamins. Mais Pierre savait aussi qu'ils l'espionnaient constamment, par dessus son épaule, tandis qu'il travaillait. Ses oeuvres s'inspiraient uniquement des nuages, et Pierre tentaient de leur rendre leur légèreté menaçante, leurs couleurs et volumes, tout ce qui faisait qu'un nuage, même lorsqu'il était un cheval ou une sorcière, était quand même jamais qu'un nuage. Il peignait bien sur, à l'eau et a l'huile, diluant les chaudes après-midi, au couteau les soirs de pluie. Mais la peinture et les grands-maîtres ne suffisaient pas à en faire des sujets principaux. Ils restaient décors et lumière. Collage, sanguine, crayon, charbon, vapeurs, encre, teinture, feu, au pinceau, à la gomme, à la main, en gouttelettes, au rouleau, à la brosse, à la bombe, sur de la toile, de la soie, du papier, du coton, de la laine, du verre, du bois. Certains résultats recevaient l'approbation du soleil, de la pluie ou du vent, d'autres encore des étoiles ; beaucoup de personnes. Pierre recopiait aussi les formes qu'évoquaient les nuages au gré des courants d'air, des rayons de soleil ou de lune. Il imaginait leur langage, comprenant les cumulonimbus, étudiait le stratus, le stradivarius. Lorsque les nuages étaient absents ou qu'en colère ils revenaient, la communication était impossible. Il leur dessinait alors des histoires. Il leur inventait de nouvelles figures, travaillait leur chorégraphie pour qu'ils restent dans l'air du temps. Il leur changeait les idées, leur rendant leur bonne humeur. Mais les nuages étaient têtus et n'avaient besoin de personne pour leur dicter leur conduite. Ils revenaient quand bon leur semblait, se calmaient une fois leur gorge sèche. Pierre jamais n'avait pu commander à la pluie et au beau temps. Les baromètres n'avaient que faire des ratons-laveurs.

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Pierre ne travaillait comme pompier que la nuit. Le cri des premiers réveille-matins l'endormait et il rentrait se coucher, dormait tout le matin, en pointillés. Il se levait parfois les yeux douloureux. La douceur de RL et les vapeurs de thé bien vite lui rendaient son riant visage d'enfant de pompier. Un jour sur quatre, il recevait la visite de son ami qui était coiffeur. Celui-ci était le seul a savoir que sous son casque, Pierre cachait des cheveux. Les siens bien sur, et puis une mèche verte, algue sous-marine

aux reflets transparents. Il était aussi le seul à savoir arranger la courte tignasse de son ami, de telle sorte que son casque ne le dérange pas. Pierre prenait extrêmement soin de ses cheveux, bien que tout le monde ignorât leur existence et s'en moquât bien. Peut-être par respect pour une algue, peut-être par amitié. Longtemps les deux amis se racontaient leurs vies, leurs joies, échangeaient leurs rires contre des histoires de cheveux, de nuages, de flammes ou d'autres choses. Il leur arrivait de dîner ensemble, de coucher ensemble, de retrouver d'autres amis pour courir les bars, les filles, les rues, avant de repartir au travail, en sifflotant, une rose entre les dents. D'autres fois, Pierre après l'heure de la cuisine, montait dans son camion et parcourait la ville. Silencieusement, incognito, sans cri ni lumière bleus, il se faufilait, rouge, dans ces quartiers qui ne l'attendaient pas. Il avait un jour écrasé un chat de gouttière qui, de fil en aiguille, à la suite d'une longue histoire dont la morale était qu'il ne fallait jamais se précipiter dans la rue sans regarder, avait bondi depuis le trottoir sous ses roues. Sa cervelle avait jailli par les trous de ses oreilles, là où étaient autrefois ses oreilles, avant qu'il n'ait à se battre. C'était un chat taquin et borgne.

Le chien enchaîné au vieux camion sans roue haïssait ce chat qui le narguait continuellement. Un jour que la chaîne était légèrement plus longue ou le camion légèrement plus près, il avait flanque une telle frousse au chat que celui-ci s'était précipité dans la rue sans regarder et s'était fait écraser par Pierre. Paf le chat ! Le camion sans roue ressemblait tellement à celui de Pierre. Mais Pierre ne l'avait pas vu, pas plus qu'il n'avait vu la cervelle jaillir des oreilles du chat qui n'en avait plus. Il lui arrivait aussi de sortir de la ville pour quelques heures, de suivre les routes de campagne qui contournaient les arbres et les maisons.

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Elle, elle avait maintenant les cheveux bleus et très courts. Pierre ne l'aurait peut-être pas reconnue, son seul trésor était long et vert translucide ; d'un vert si contraire à sa peau de zinc et à ses yeux jaunes clairs. Elle était océanologue, s'appelait Leia et était partie en été sauver les baleines.

En fait, il ne pensait pas souvent à elle, trop occupé à penser à lui et à son bonheur permanent. Son visage pourtant familier ne lui passait derrière les yeux que lorsqu'un nuage, frôlant la surface du ciel, crachait un parapluie de gouttelettes, ou lorsque l'algue verte courait sur sa nuque. Elle était partie, il retrouvait dans le vide qu'elle laissait derrière elle, la place pour toute sa liberté a lui. Mais cette algue. Lorsqu'elle était réapparue, le jeudi suivant, elle avait trouvé les fenêtres ouvertes sur le ciel ouvert et un message au porteur virevoltant dans les courants d'air. Il n'avait jamais osé franchir le pas qui devait le mener vers sa liberté. Il aurait ainsi rejoint les nuages, avions de papier éparpillés en bas. Grâce au manque de courage du morceau de papier, elle avait pu lire ceci :

 
Epilogue
 
Comme depuis le début tout se suit et s'enchaîne, le jour suivant, Pierre disparut. On ne retrouva rien de lui, ni son casque ni son échelle, et personne ne pensa à le chercher. Il était bien libre de disparaître à sa guise. Cet imparfait qui régla sa vie, décrit ses jours et ses amis, devait disparaître lui aussi, lui rendant sa liberté. Pierre prit la route et RL, et s'en fut rejoindre les baleines. Leia, attends-moi, je serai rentré demain."
 
NA
 
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