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Chers lecteurs et néanmoins amis, nous allons
vous expliquer comment retourner sa veste sans baisser son froc. KaFkaïens, le magazine
de la non-interactivité revendiquée accueille java dans ses lignes. Je ne reviendrai pas sur ce
retournement de situation qui a déjà été traité de main de maître dans l'édito
du n°4. Ce que je vous propose aujourd'hui, c'est d'observer un cas où java peut être utile.
Il ne s'agit pas d'une prouesse technique pour ébahir les foules. Non, ici, je crois que c'est
réellement intéressant.
La page qui va suivre est un poème, un quatrain
en alexandrins. Mais un poème mouvant. Les mots changent, parfois, avec des fréquences différentes.
A partir de quatre vers, c'est plus de trente milliards de poèmes que vous allez pouvoir lire.
Les fréquences sont réglées de façon qu'un même poème ne revienne jamais avant la fin du cycle
(trente milliards de combinaisons plus tard).
Tous les poèmes que vous allez lire disparaîtront après quelques secondes. Si une image inattendue
vous surprend, vous plaît, trop tard, vous ne la reverrez jamais. La frustration fait partie du
jeu. Les poèmes que vous lirez sont éphémères, disparus dès leur lecture (niarc, niarc !).
Pourquoi "Entre Queneau et Borges"
?
Queneau a écrit "Cent mille milliards de poèmes". Ce que vous allez voir utilise un
principe similaire. Chaque vers des dix sonnets est imprimé sur une bande de papier indépendante.
En choisissant une des dix bandes de chaque vers, on peut "créer" un des dix puissance
quatorze poèmes. S'agit-il d'une création de la part du lecteur ? Oui, je le crois. Queneau n'a
pas créé cent mille milliards de poèmes (sans guillemets). C'est le lecteur qui matérialise la
probabilité de chaque combinaison.
On n'est pas loin des fonctions d'ondes de Broglie. La physique quantique associe à chaque particule
une onde de probabilité. Certains comportements aléatoires décrits par ces probabilités ne se
"matérialisent" que lorsqu'un être doué de conscience observe le résultat. Mais c'est
une autre histoire (vous voyez, tout est tellement mêlé qu'il est presque naturel de mélanger
Queneau et Broglie).
Et Borges, là -dedans ? Dans la "Bibliothèque
de Babel" (Fictions), il expose le principe d'une bibliothèque totale, composée
de toutes les combinaisons possibles de toutes les lettres de l'alphabet.
Si vous êtes sage, je vous expliquerai un jour comment cette bibliothèque possède un nombre fini
de livres (nombre dont l'écriture comprend quand-même 35 000 fois plus de zéros que le nombre
d'atomes de l'univers !), comment cette bibliothèque peut être à la fois finie, cyclique ET infinie.
Le rapport avec ce poème ? La combinatoire, certes. Mais aussi la frustration (Borges parlerait
de tautologie), conséquence directe de la lecture. Chaque livre de la Bibliothèque est unique.
Un "texte" lu dans un de ces livres est à jamais perdu. De même les poèmes suivants.
Le côté aléatoire aussi : l'ordre d'apparition des poèmes n'est pas déterministe (ne serait-ce
que par les temps de chargement).
Enfin l'absurdité. Les images, les sens produits ne sont pas toujours voulus. Ils sont le fruit
du hasard et la Bibliothèque de Babel ne comporte (ou presque, mais la différence est négligeable)
que des livres absurdes.
Bref, en toute modestie, Entre
Queneau et Borges...
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