| 8 h. 40, sur lautoroute du Nord. Son esprit
est embrumé, mauvais réveil, réveil partiel. Le camion quil double le serre un peu. Pas de problème,
il longe la glissière. Pas une seconde, il ne doute de ses mains qui tiennent le volant, qui tiennent
sa vie. Elles ont tenu tellement de vies, ces mains, sur des tables dopération. Elles nont
jamais failli, jamais déçu le chirurgien. Ni sa femme, dailleurs. Lorsque la voiture lamène
à la hauteur du routier baillant, la main gauche, sûre delle, tient le volant dune drôle
de façon : le majeur et lannulaire repliés, seuls lindex et le petit doigt crochètent
le simili-cuir. Quand la bourrasque latérale le projette contre la glissière, le petit doigt ripe,
et le volant séchappe.
" Tu ten doutais, de toute façon.
Tu avais tout deviné, ne serait-ce quen voyant les soins quon te faisait. Je me trompe ?
- ...
- je suis désolé, mon vieux. Il ny a pas de rémission possible, tu comprends. Il faudra
apprendre à vivre avec, enfin sans, enfin..., sans marcher, quoi... "
(" Quelle tache, ce Richard, il na
jamais loupé une gaffe, ce con... ").
Le plus dur, ça a tout de suite été les apparences.
Son apparence, son look, qui a toujours été un dopant. Le look, le regard, le regard des autres...
On met du temps à apprivoiser un fauteuil. Au début, les bras ne sont pas assez forts pour porter
cette masse flasque. Il se produit un écoeurant contraste entre les muscles des bras et ceux des
jambes. Le haut du corps raide et tremblant sous leffort, le bas inerte et mou.
" Absurde, dégueulasse. Et dans quelques années, ces jambes se seront vidées de leur
masse, atrophiées. Les muscles des bras, eux, se seront développés. Je serai difforme. Un double
monstre. Fort et faible à la fois. Beau et laid. Et de plus en plus. De plus en plus fort
et de plus en plus faible. Toujours plus monstrueux ".
" Le programme de rééducation navance
pas, madame. Jai limpression que votre mari fait une, euh, une dépression...
- Vous croyez ?
- Il refuse ses jambes. Il ne veut pas essayer de les porter. Sur les barres parallèles, il laisse
ses pieds traîner.
- Son psychologue ma parlé de la répugnance que son corps lui inspire. Mais ce nest
pas une dépression selon lui. Sa volonté est intacte. Seulement, il ne sait pas vers quoi la tourner.
Sauf vers une espèce de haine pour ses jambes.... "
" Je sais que cest idiot, merde !
Mais quest-ce que tu crois ? Que cest facile de vivre avec vingt kilos de bidoche
accrochés au ventre ?
- Calme toi... Il faut apprendre à vivre avec. Tu ne reviendras pas en arrière, tu le sais. Tu
as toujours voulu aller de lavant, construire...
- OK, je me calme.. Ca na pas changé, ça. Jai toujours la niac. Cest juste que
je suis furieux de devoir vivre avec des organes qui sont devenus laids, lourds, inutiles !
Ce matin encore, il ma fallu une demi-heure pour me laver. Un simple bains, tu te rends
compte ?
- Mais tu avais fermé la porte ! Je voulais taider...
- Non ! je peux quand-même me laver tout seul, non ?...
Bon... excuse-moi, ça va passer, je te le promets...
7 décembre :
Quatre mois que je nai pas bossé. Ces idiots qui me proposent un poste de conseiller.
Un chirurgien en fauteuil, tu comprends... Une clinique privée... Cest important limage...
Limage ! Et la mienne alors ? Mon cul, oui ! Le pognon, plutôt. Ca, ça les
fait réfléchir. Mais mes mains, ils sen foutent. Ils sen foutent quelles ne
guérissent plus. Quelles ne sauvent plus. Elles sont miraculeuses disait Richard aux parents
des petits siamois. Et il faudrait quelles ne servent plus quà taper des rapports ?
Non, les mecs, non, je vous le promets, elles guériront encore !
12 janvier :
Ca y est. Richard ma félicité. Tu as fait le bon choix, vieux. Cest plus raisonnable.
Tu verras, on va faire du bon boulot.
Le con ! Sil savait comme je men fous de ses conseils ! Ma décision est
prise, de toute façon. Jai juste besoin de lui. Sans sa clinique, je ne pourrais pas guérir
à nouveau. Cest marrant, cette duplicité du terme guérir. A la fois transitif (guérir les
autres), et intransitif (guérir dune maladie). Dans mon cas, ce sera les deux : je
vais me guérir dun mal incurable.
12 février :
Cest le grand jour. Le jour de la guérison. Un mois dhypocrisie a suffit pour
gagner leur confiance. Un mois à traînasser dans mon bureau pour quils shabituent
à ma présence tard le soir. Tout est prêt. La clinique est déserte à cet étage. Le matériel, le
médecin et le patient attendent.
Je suis prêt. Plus impatient que tendu. Ultime vérification : je tiens une feuille de papier
à bout de bras. Elle ne tremble pas. Parfait.
Ma tenue ferait rigoler nimporte quel intrus dans la salle dopération. Sil ne
devinait pas ce que je projette. Je porte un bonnet bleu de chirurgien, un masque, une blouse
stérile et des gants. Et cest tout. Oui, oui, cest tout. Je suis nu sous la taille.
Assis en tailleur sur la table dopération, le dos calé à la verticale. Des électrodes posées
sur ma poitrine transmettent aux écrans des pulsations régulières, calmes...
La perfusion de A négatif scotchée à mon bras me gène un peu. Mais je commence.
Premier coup de scalpel dans le gras de la cuisse. Aucune sensation, aucune douleur. Tu parles,
ça fait six mois que je ne ressens plus rien. Pas besoin danesthésie. Une opération à vif,
le fantasme de tout chirurgien un peu sadique...
Tout se passe pour le mieux. Je cautérise les vaisseaux au fur et à mesure que jenfonce
la lame au travers des muscles et des tendons. Larrière de la cuisse est difficile à atteindre.
Il faut porter le genou avec la main opposée (je naurai bientôt plus ce problème). Je perds
pas mal de sang avant de stopper lhémorragie. La transfusion me laisse trois litres d'avance.
Lartère fémorale est ligaturée proprement, puis sectionnée avec amour.
Super ! Je dois être le premier mec au monde qui voit son fémur sans être en train de beugler
comme un âne ! Le blanc de los me fascine... Ca y est , il est entièrement dégagé.
La scie, maintenant. Une rage destructrice me prend alors que les dents métalliques me libèrent
toujours un peu plus. Enfin ! La masse inerte de ma jambe droite se détache et roule par
terre.
Plus quune !
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