Difficile dialogue
 
L'apparition de l'informatique dans le monde du travail a fait gagner une nouvelle dimension à la réflexion personnelle. Non pas que cet exercice de l'intelligence ait vu son intensité s’accroître, mais plutôt subi une réorganisation de son processus. Cette réorganisation provient évidemment de l'introduction d'un élément étranger dans un processus qui restait jusque là purement personnel. L'angoisse de la page blanche n'est pas comparable à l'angoisse de l'écran noir et de son petit curseur clignotant.

La résolution de problèmes est un processus intellectuel dépendant de la nature des problèmes à résoudre et du domaine duquel relèvent ces problèmes. Les méthodes de résolution sont plus ou moins formalisées, plus ou moins intuitives et font appel à plusieurs types de raisonnement. Du dimensionnement d'un organe mécanique par un calcul d'efforts, à l'organisation d'une cellule de réflexion pour la rédaction d'un livre blanc, en passant par la démonstration d'un théorème mathématique, toutes les activités humaines -du moins pour la partie qui nous intéresse, qui est le moment où l'ingénieur compile seul les paramètres de ses calculs, où l'énarque envisage une répartition des moyens et des sujets entre les membres de la commission, où le mathématicien agite silencieusement son faisceau d'indices et de théorèmes- reposent sur la capacité de l'esprit humain à établir des analogies entre les modèles qu'il a construits et la situation qu'il rencontre, entre les connaissances qu'il a acquises et les éléments du problème qui s'y rattachent.

Pour prendre l'exemple du calcul d'efforts, la réflexion de l'ingénieur oscille entre les exemples de mécanismes similaires dont les contraintes ont déjà été calculées, entre les données brutes qu'il possède (dimensions et architectures du mécanisme), les possibilités maximales ainsi offertes (la résistance maximale de telle partie réalisée en acier par exemple) et les méthodes mathématiques permettant de faire le lien entre tous ces éléments pour déterminer le matériau à choisir pour telle partie en fonction de l'effort maximal reçu et des contraintes générées dont les modèles lui fournissent l'exemple. La spécificité de l'esprit humain intervient entre deux séquences relativement automatiques (i.e. les calculs de résistance et d'efforts, parfaitement codifiés mathématiquement) pour orienter les calculs dans des directions réalistes, puis optimales.

On voit donc que l'essence même de ce type de réflexion est un repli de soi propice à l'émergence d'un schéma global incorporant les données et les modèles auparavant épars. Cela est d'autant plus vrai que la réflexion porte sur un sujet difficile et délicat, comme peut l'être une démonstration mathématique de haut niveau. Cette occultation progressive des éléments extérieurs n'est d'ailleurs jamais totale, parce que l'on absorbe toujours de nouveaux paramètres susceptibles de débloquer une situation délicate, et qu'une résolution de problème peut s'étendre sur un laps de temps relativement long. Un repli de soi signifie également que la manière d'élaborer la construction intellectuelle désirée est analogue à notre manière personnelle de mener une réflexion, avec toutes les intrusions de nos idées personnelles dans le processus (qu'elles aient ou non un rapport avec le sujet ; on est toujours son propre cancre, son propre mauvais élève dissipé).

L'intervention de l'ordinateur dans ce processus est ressentie comme une intrusion, même si l'aspect fonctionnel de cette intrusion n'est pas mis en cause. Ce n'est pas tant l'ordinateur lui-même qui symbolise l'intrusion que le simple constat d’une transformation : ce qui était jusque là un monologue (ou plus exactement un dialogue avec soi-même) devient un dialogue. Le simple fait de désigner cette machine par le terme "l'ordinateur" personnalise déjà ce qui ne devrait être en définitive qu'un outil supplémentaire. Et si l'on personnalise une machine, pourquoi ne pas lui appliquer tout ce qui fait le sel de nos dialogues avec nos habituels partenaires humains ? L'ordinateur va devoir subir, sans broncher (quoique...), le flot incessant de notre mauvaise foi, du refus des solutions construites par d'autres, du refus de critiquer nos propres constructions...

L'ordinateur est un outil. Pour de nombreuses opérations, il n'est pratiquement rien d'autre qu'une calculatrice puissante et perfectionnée. Pour d'autres, il apporte de nouvelles fonctionnalités qui modifient le déroulement de certaines opérations répétitives (par exemple les opérations de comptabilité incrémentale effectuées avec des outils logiciels de type tableur). Il permet la compilation et l'exploitation d'une masse de données et d'informations largement supérieure à ce qu'aurait pu réunir, par exemple, un ingénieur pour un problème donné, le tout dans un laps de temps plus court. Il propose même des fonctionnalités qui pourraient s'apparenter à des embryons de raisonnement humain, basées sur des mécanismes déterministes s'efforçant de reproduire un raisonnement analogique. Mais il demeure un outil. Alors pourquoi n'est-il pas considéré comme un simple outil supplémentaire, ajouté à la liste des outils classiques du raisonnement (du papier/crayon jusqu'à la calculatrice et au siège ergonomique) ?

La complexité de l'ordinateur, de son maniement comme de sa mise en marche, contribue à son statut particulier. La complexité, et son corollaire l'incompréhension, ajoutée à l'ensemble des vecteurs culturels et sociaux qui tendent à attribuer aux machines une vie propre, contribue à donner à l'ordinateur une dimension de personne. Comment ne pas personnaliser une machine qui peut à l'occasion nous servir de partenaire aux échecs (et de maître dans la plupart des cas), tenir nos comptes, rappeler nos rendez-vous avec une voix synthétique ? Comment ne pas prêter une volonté à une machine dont on ne saisit pas le fonctionnement interne, mais que l'on voit accomplir des tâches qui dépasse dans beaucoup de domaines nos propres capacités ? Même en s'efforçant de constamment analyser les efforts du programmeur qui a construit le programme présentant ses résultats de manière tellement efficace, on ne peut s'empêcher d'être parfois pris de court et réellement étonné. Que celui qui n'a pas joué et rêvé de mener à son ultime perfectionnement un programme de type Eliza(1) me jette la première souris...

Voici donc l'ordinateur promu partenaire de réflexion dans un processus qui était jusque là furieusement solitaire. D'où malaise. D'où rejet plus ou moins conscient se traduisant par une utilisation plus ou moins laborieuse.
Mais les difficultés de cette utilisation ne sont que des symptômes. Face à l'ordinateur, l'homme explore les limites de ses connaissances techniques et de sa souplesse intellectuelle, mais également les limites de ses capacités à dialoguer, et en définitive, les limites de son acuité intellectuelle.

L'utilisation d'un outil suppose une connaissance des techniques d'utilisation de cet outil, c'est à dire des moyens fournis par cet outil pour atteindre un but donné. L'ordinateur n'échappe pas à cette règle. En utilisant l'ordinateur, l'homme explore donc les limites de ses connaissances techniques : ce n'est pas tant la connaissance des difficultés du problème à résoudre qui fait défaut, que la connaissance réelle des possibilités (capacités et limites) de l'ordinateur. C'est d'ailleurs l'aspect des limites qui est le plus souvent négligé. La programmation permet de modeler le comportement de l'ordinateur pour lui faire accomplir une tâche particulière (par exemple un calcul de mécanique des fluides). Cette programmation suppose que l'on connaisse les capacités de l'outil. Mais le résultat du calcul peut être erroné si l'on néglige par exemple les approximations dues aux arrondis effectués automatiquement par la machine. Devant un résultat manifestement faux, on porte immédiatement un jugement négatif sur la machine, sans remettre en cause a priori l'usage que l'on en fait. C'est pourtant notre propre incapacité technique qui est la cause de l'erreur.

Bien sûr, la complexité croissante des machines entraîne une complexité telle des "règles d'utilisation" des ordinateurs qu'il est impensable de pouvoir (et de devoir) tout savoir de la machine que l'on utilise. C'est ici que l'on se heurte aux limites de sa propre souplesse intellectuelle, qui détermine l'aptitude à acquérir de nouvelles méthodes et de nouvelles techniques, à sélectionner celles qui nous sont le plus utiles pour un usage immédiat, et à conserver un aperçu général des autres qui permettra de les utiliser le moment venu. La diminution de la souplesse intellectuelle favorise l'apparition des difficultés à manipuler l'outil informatique. Et comme dans tout bon dialogue, on tend à rejeter ses propres difficultés sur l'interlocuteur.

Face à l'ordinateur, l'homme éprouve les limites de ses capacités de dialogue. Nos réticences personnelles, constituant autant d’obstacles au dialogue, sont exacerbées par un interlocuteur qui n’est ni un vrai interlocuteur, ni un simple outil. Par exemple, la tendance à contrecarrer abusivement les hypothèses d’autrui, qui est dans le dialogue normal la conséquence habituelle de la non-compréhension du sujet (on cherche à gagner du temps pour arriver à comprendre un point particulier) se traduira par une mise en cause systématique des résultats de l’ordinateur, dont les opérations sont souvent très rapides, trop rapides pour une intelligence qui voudrait que tous les processus se déroulent à l’aune de sa propre échelle de temps. Même conscient de l’extrême faillibilité des raisonnements logiques que nous mettons en oeuvre pour établir un programme ou un algorithme, nous ne pouvons nous empêcher de prime abord d’imputer les erreurs à quelque sombre mystification technique de l’ordinateur. D’où la vogue des blagues mettant en jeu les bogues du pentium, ou plus proches de nous, les déboires des systèmes d’exploitation de Microsoft : les défauts de l’ordinateur, quand ils sont pris en compte par les programmeurs, sont souvent utilisés comme bouc-émissaires des erreurs commises par les programmes. Devant des non-initiés surtout, il est préférable d’imputer les comportements erratiques aux défauts de la machine, plutôt qu’aux maladresses de son programmeur.

Au-delà de nos capacités à dialoguer, ce sont nos propres capacités intellectuelles qui sont mises à l’épreuve. Quel que soit l’outil, on connaît toujours une période de frustration lorsqu’on découvre son fonctionnement et ses règles (je me souviens d’une certaine règle à calcul...). Généralement, on consacre une période donnée à cet apprentissage, et l’on évite de se lancer dans la résolution d’un problème à l’aide d’un outil que l’on ne connaît pas (c’est à dire dont on ne connaît pas au moins les capacités, à défaut de savoir les mettre en oeuvre). L’ordinateur a ceci de différent que sa complexité impose un apprentissage permanent et partant, des difficultés toujours nouvelles dans son utilisation. L’utilisation de l’ordinateur procure des satisfactions intellectuelles à la mesure des difficultés qu’il faut résoudre, exactement comme pour tous les jeux faisant appel au raisonnement. La satisfaction de réussir à obtenir un résultat donné est souvent aussi grande que la satisfaction due au résultat. En ce sens, l’utilisation d’un ordinateur nécessite une créativité importante, ou plus exactement une grande autonomie face aux outils (à l’identique, dans le domaine de l’art, la créativité ne peut s’exercer que si l’on est dégagé des contraintes de l’outil. L’apprentissage est nécessaire). En allant plus loin, on peut voir dans l’activité informatique de type outillage l’embryon d’une activité à part entière, pouvant libérer un véritable contenu artistique ou au contraire aboutir à des fascinations narcissiques. En particulier, il existe une véritable esthétique du code pouvant conduire à des créations artistiques, mais également aux virus. L’ordinateur aiguise ainsi notre acuité intellectuelle. Le dialogue, difficile, contraignant, se révèle en définitive source de richesses.

Avec l’intrusion de l’ordinateur dans la panoplie des outils de la réflexion, on assiste à une modification de la sphère éminemment personnelle du raisonnement. En transformant le monologue de la réflexion en dialogue, l’ordinateur modifie le processus même de la réflexion. Cette modification est difficile mais elle mène à une transformation positive de la manière d’appréhender le travail personnel, déjà très avancée par exemple pour le travail de l’ingénieur. Elle permet d’ouvrir également de nouveaux champs d’expérimentation pour toutes les activités de la pensée humaine.

 
 
Notes

(1) Eliza est une application classique des langages d'intelligence artificielle (prolog, lisp) qui permet de simuler une conversation. Basé sur des algorithmes déterministes, ce programme parvient parfois à surprendre par ses réponses même ceux qui l'ont réalisé, en étant capable de trouver des formulations adéquates à un grand nombre de cas courants de la conversation. [Retour]

 
PmM
 
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