Tribu 2
 
La Tour Saint-Jacques est couverte de graffitis: afin d'y accoller le mien, nous nous dirigions, ce jour gris, ce jour merveilleux, le pélerin Lionel Dupont et moi, vers notre centre, vers notre sacré-coeur; celui que Lionel devait reconnaître comme sien d'ici peu.
Beauté de la vie de mai! Nous quittons les quais, la flèche pointée sur le haut de la Tour, qui dépasse au-dessus de l'Hotel de Ville. A cette époque-là, pourtant, il manquerait toujours un fidèle à la procession; sans boussole, ces trottoirs de Paris ne servaient à rien. Il me fallait donc appeler Ludo. Cette cabine y convenait, d'autant plus que trois provinciales s'y dirigeaient.
Je fais bonne affaire du sourire: passez, nous attendrons. J'aime ce défi en poudre, et sans demander notre reste nous allons avec politesse vers une autre cabine, vingt mètres plus loin. Téléphone vide, pas même le claquement des tam-tams à l'autre bout de la ligne. Mais, mon bon Lionel, que ne vois-je venir vers nous les trois! Laisse-moi traduire, puisque tu as la censure facile: l'une aux cheveux longs n'a pas notre faveur, mais elle possède la grâce. Si j'avais pu savoir, j'aurais dit que l'autre notre préférée était sa soeur. Une famille, puisque la dernière, au nez de pélican, aux yeux magiques de jungle, ne dardait pas moins son sourire, plus que toute autre, même: Annie pour ce qu'elle signifiait d'animal de velours m'hypnotisait sans recours.
Nous n'étions pas vraiment sorciers, à notre âge. Si Lionel Dupont s'épuisait, en ses lointains rivages du Sud, à décrypter les inscriptions sur les murs de la ville, moi je fuyais toutes les cabales pour mieux sentir les effluves de Paris. Je connaissais depuis l'âge de neuf ans des dés de toute sorte. Mais il m'avait fallu attendre neuf autres années pour rencontrer le possesseur de la pierre philosophale, afin de déjouer le HASARD. Celui-ci se trouvait à présent dans ma poche, en compagnie d'une bille et du sens de l'existence. (Je le dirai plus tard à Sélène: je prête ce dernier à quiconque.)
La connexion de l'année 199... sous le signe imposé des graffitis des années vingt sur la Tour Saint-Jacques, nous invita, quand le soleil fut revenu, à intercepter à notre tour tous les rendez-vous possibles.
Je ne baîllai pas, après de tels événements, lorsque Carine prononça le nom de J-F, après un détour par une autre perle de la constellation (Loïc, que j'entendais évoquer pour la première fois: le druide avait pris possession avant l'heure de sa bouche). Il me fallait alors décliner mon identité, ma provenance et mon lien tendre, rassurant, si proche, avec cette personne. Lionel et sa science parfaite firent le reste: une boule de cristal rouge et violette posé sur le bout du doigt, il créa instantanément le courant lyrique et rigolo qui nous mènerait tout droit à la Galerie 88. J'y avais confectionné moi-même le tapis, j'y avais joué du tuba dont ces filles avaient cessé un instant de jouir pour passer un coup de fil!
Annie, Aude, Raoul, Lionel et Carine s'assoient au beau milieu du Restaurant. Un va-et-vient étroit irrigue l'artère centrale: il s'agit d'un défilé de mode, cet endroit est une réunion clandestine du fameux charme parisien.
Par sa proximité avec la Tour, le lieu est soumis à un aiguillage précis, un défilé parallèle et incroyable. C'est à l'odeur que l'on sent ici approcher nos figures les plus éloignées; à chaque fois, c'est un pari gagnant. D'un coup d'oeil je vois bien qu'elle est encore là, Bérénice, la soeur jumelle et amante d'antan de Ludo. Qui de nous deux n'a rien à faire ici ?
Aujourd'hui pas d'odeur de hasard, mieux encore nous en sommes déjà au plat principal. Pour en mieux sentir l'arôme, je me penche à l'oreille d'une Aude aux cheveux courts, et lui souffle jusqu'au bas de l'échine: «Ça serait plutôt de toi que j'aurais envie de parler», pétrifiant à l'instant son sourire-même. Sourire et teint qui lui devaient revenir sur ma couche, à peine le lendemain, lorsqu'à l'heure la plus chaude du jour je murmurai mes dernières paroles avant le feu.
Au centre de la Galerie 88 Lionel & Raoul pélerins ont monté leur Guignol. Chaque instrument est à sa place, juché comme un oiseau rieur, pour donner tout son éclat à la pièce. Il est des moments oú la ville rend grâce aux âmes charmantes. Nous brassons les cartes en faisant des clins d'oeil, nous retournons à tour de rôle une histoire d'amour sur la table. A la demande de Carine, Raoul invoque vivement l'esprit de J-F, la formule magique contemporaine qui unit 4 lézards d'un coup par la queue.
(Ils furent quatre également à grimper la grille du vieux lycée; Romain, venu du Sud se faire tondre pour conjurer la perte de son Aude, Lionel ravi d'avoir à sa droite et à sa gauche ses deux archanges, et Raoul qui hisse son Aude vers ses compagnons, dans le creux de la nuit. La rue Mouffetard assiste chaque soir à de telles acrobaties. Mais celle-ci a une conclusion digne d'un Chapiteau Inoui: si la chambre 213 du pensionnat avait accueilli, dans ses huit mètres carrés, la douzaine de convives d'une radieuse raclette, elle serrait à présent dans ses bras l'amitié et l'amour. Trois amis pour une petite princesse, qui timidement ose un pas, à demi dévêtue, vers le lit. Deux ogres ronflent déjà -ou font-ils semblant-, deux chérubins veillent au pied du lit silencieux: l'éclat de rire est pour demain, maintenant les amants nouveaux peuvent s'embraser.)
Epilogue: un tarot n'a pas suffi à ces promeneuses, qui n'ont pas hésité à suivre de loin les balladins jusqu'à la Seine. Elles ont aperçu ceci: les deux mystérieux marchent d'un pas hâtif vers le fleuve (comment deviner que c'est là un défaut qu'ils ne peuvent surmonter ?), lorsque Raoul ôte à Lionel son chapeau de bouffon aux 8 grelots, et saute maladroitement, en gesticulant. Quelle frayeur! Quel bonheur! Dans la boule de cristal, il s'agira d'un des épisodes les plus invraisemblables et rocambolesques de cette journée.
 
XH
 
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