Les Reclus
 
La lente monotonie de notre vie avait été heureusement brisée par l’arrivée de Miguel Almoder, venant du nord à travers les bourrasques neigeuses qui isolaient notre chalet argentin. A vrai dire, il avait fallu l’improbable conjonction de l’épuisement de ses chiens de traîneau et de l’apparition de notre toit pour qu’il poussât notre porte. Il resta trois jours.

Pendant les veillées arrosées de punch, nous évoquames les vieilles légendes des temps où les hommes vivaient encore dans les vallées empoisonnées. Ainsi, Almoder me rappela ce vieux conte parlant des reclus, ces hommes et ces femmes qui sacrifiaient deux ou trois années de leur vie au culte d’étranges divinités, et qui se rassemblaient dans d’immenses bâtisses où ils accomplissaient un difficile parcours initiatique sanctionné par des épreuves que seuls les plus doués parvenaient à accomplir. Je tiens de mon grand-père, qui parlait sans fin face à la cheminée de la bibliothèque, les quelques éléments qui me permirent d’en faire une étude sommaire.

J’ai trouvé en marge du poussiéreux Symbols of Ancient Eras quelques annotations de Kathlyn Hoggart mentionnant l’existence d’un temple fameux situé dans la ville du lion. Un tel symbole n’est certainement pas innocent. L’examen attentif des atlas de Justus Perthes confirma la prééminence de la ville du lion en ces domaines, et les recueils brochés aux couvertures sombres de l’oeuvre de Ritter m’apprirent qu’un important centre de reclus était installé ‘near the green heart, between the fogs’. Je n’ai pas réussi à déterminer si ce ‘coeur’ de la cité embrumée représentait l’instance dirigeante de la cité, son centre administratif (comme l’appelle Erwan Sücher dans Grandeur et décadence de l’Administration séculaire) ou si Ritter avait usé à dessein d’un symbole énigmatique - K. Hoggart ne mentionne que le ‘Golden Fist’ ou le ‘Très noir Bras sacré’ en fait de parties corporelles consacrées - pour cacher l’emplacement exact du mystique bâtiment. Cela dit, de patientes recherches m’ont amené à retrouver parmi une multitude de livres et de papiers, dispersés sur une foule de rayonnages empoussiérés, une série de notes disparates relatives au temple et à son architecture.

Bâti sur une base trapézoïdale - qui n’est pas sans rappeler la forme du quadrilatère assyrien de Biblos - le temple écrase et ensevelit des souterrains tortueux, trame ancienne d’un site consacré à Yogg-Sothote, dont le culte monstrueux est décrit dans le Nécronomicon, de l’arabe Abdul-el-Rhezed. Certains mystiques avertis, ou plus certainement envieux, prétendirent que tous les souterrains n’étaient pas comblés, et que les sacrifices faits à Yogg n’étaient pas étrangers à la puissance du temple. Le bâtiment lui-même épouse ses fondations trapézoïdales et ses murs sont percés de gigantesques fenêtres ogivales.

Aux angles de l’enceinte, ainsi qu’au centre de la face principale, de grandes constructions rompent l’austère monotonie des murs de pierre grise. L’ensemble est symboliquement placé sous l’égide du chiffre trois : à l’intérieur de l’enceinte, un cordon de bâtisses traverse l’aire principale dans sa longueur. L’une des deux places ainsi délimitée est divisée en trois cours dans lesquelles aboutissent les trois entrées du temple. Ces trois entrées sont de tailles différentes et ont chacune des règles de fonctionnement sévères. Elles sont le symbole de la communion avec les trois divinités qui règnent sur le temple. Il y a huit groupes de bâtiments consacrés à l’étude, plus une bibliothèque, ce qui fait neuf - ou trois fois trois selon Leonhard Euler - et l’on retrouve le chiffre sacré. Il y a un réfectoire aux entrées symétriques, qui forment avec le couloir de sortie une triangle mystique. Il y a, en plus du dortoir des prêtres, huit groupes de cellules minuscules où les reclus harassés prennent les quelques heures de repos autorisés.

La cour centrale est agrémentée d’arcades sur trois de ses quatre faces intérieures, formant ainsi une promenade et un lieu propice à la méditation. La porte d’entrée qui donne dans cette cour est sévèrement défendue par un gardien qui rappelle Cerbère, le gardien des enfers. Dans cette cour se trouvent les sanctuaires réservés aux prêtres ainsi que des latrines au caractère sacré. Les autres cours sont de vastes espaces ombragés par des arbres aux troncs bariolés ; des bancs de pierre accueillent ça et là les groupes discutant théologie, où les solitaires ressassant des textes sacrés. Sur le sol de terre et de bitume sont peints des pengrammes de couleur vive, censés avoir des propriétés cabalistiques : curieusement, le rectangle domine. Mais n’est-il pas assemblage de triangles ?

Dans un angle de la plus grande des cours, masqué par des lierres, se trouve un escalier qui s’enfonce dans le sol. Il mène à des pièces consacrées à la réflexion, mais aussi à une crypte, où s’effectuèrent longtemps des rites virils et aquatiques. Dans cette crypte, un passage dissimulé conduit aux souterrains secrets (selon Matthew Flannegan, et bien que cela contredise l’hypothèse que ces souterrains aient été détruits lors de l’édification du temple).

Là s’arrête la liste de ce que j’ai pu recueillir sur le temple lui-même. En revanche, il m’a été plus facile d’étudier les divinités du temple. Mon livre de référence a été le Gods and Goddess de Matthew Flannegan. Ce spécialiste des religions et des cultes y explique de nombreuses croyances, des mythologies antiques aux dieux cruels de la Chine sanglante, en passant par les esprits sylvestres africains et par le dieu unique des Hassidim. Une fois de plus, les divinités du temple sont adorées par le biais de symboles et de rituels sacrés. Je l’ai dit plus haut, elles sont au nombre de trois, désignées sous le terme générique de Matières ; elles s’incarnent évidemment en de multiples avatars. Une structure polythéiste donc, qui rappelle la mythologie romaine par la présence d’une pléiade de petits esprits familiers et par le ridicule achevé de certaines cérémonies. Ces trois divinités sont Qhuemitatame (ou Ha’mt), Soufis et Tratliretué. Les sonorités de ces noms rappellent à la fois l’hébreu, l’arabe et les dialectes incas et tahitien. Un bien curieux mélange pour des divinités adorées en Europe ! Mais Flannegan observe avec justesse que la religion des reclus apparaît sous diverses formes dans de nombreux pays, et cela à travers le monde entier.

Selon Flannegan, il faut y voir la seule émergence d’un culte véritablement universel et cependant non populaire, puisqu’une grande majorité des gens craignaient la pratique des actes sacrés et l’adoration des dieux (particulièrement de Ha’mt). Pendant plusieurs siècles précédant la Grande Catastrophe Ecologique, l’Education - quelque peu sacralisée en institution sociale - formait une congrégation puissante, dont l’influence était fondée sur l’initiation à la religion des reclus. Education et Réclusion avaient un partenariat tacite : la religion donnait la puissance à l’Education qui en retour lui sacrifiait ses meilleurs éléments. En effet, ce sont les jeunes qui se distinguaient dans la pratique des actes rituels de base qui étaient choisis pour la réclusion.

Sur ce point, Flannegan souligne que ces brillants sujets n’étaient absolument pas contraints de rentrer en réclusion, mais que la spécialisation sociale des reclus passant avec succès les épreuves terminales constituait une tentation difficile à repousser, même si les exclus -nom donné au reclus ayant échoué - étaient relégués dans de sombres établissements d’adaptation à la vie active.

Flannegan abandonne ici son analyse, reprenant le cours de son exposé sur les divinités. Il note cependant en annexe, dans quelques annotations plus inspirées d’une analyse sociale que d’une étude théologique, que la réclusion formait un corps social stable mais passablement élitiste ; de l’élitisme découlait une société composée d’une aristocratie intellectuelle monolithique et d’un peuple écarté du pouvoir, alors même que la supériorité de l’élite intellectuelle ne reposait que sur le sentiment d’appartenir à l’élite, et pas sur de véritables capacités autres que quelques dons pour l’adoration des Matières. Flannegan laisse alors entrevoir que cette attitude menait à confondre le but et les moyens, et que cela constituait les prémices de la perte probable d’une telle société. Il m’est cependant difficile d’imaginer que Flannegan pouvait prévoir ainsi les grands troubles résultants de la pollution extrême qui a empoisonné les vallées, ni les massacres et la quasi-disparition de l’humanité qui a suivi ces troubles.

Si d’aventure Miguel Almoder vient à passer chez nous, au hasard d’une tempête de neige sale, je lui montrerais ma petite étude, pendant que nous boirons de l’alcool d’orties face au feu ronflant des veillées. Peut-être pourra-t-il me dire si la réclusion et l’élitisme ont causés la perte de l’homme. Peut-être...

 
PmM
 
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