Le Coup du Léopard
 
Attention! Le titre de ce récit est un exemple parfait de racolage éhonté. Il n'y est en effet quasiment jamais question de léopard, hormis dans un seul paragraphe qui d'ailleurs n'a rien a voir avec le reste du bordel. C'est comme le fait de commencer cette histoire par un revolver...
Manifestement on cherche le lecteur en quête d'émotions fortes.
Enfin, vous aurez été prévenus.
Le thème officiel de ce numéro est "Borges" mais je ne sais pas pourquoi, en écrivant ceci, je pensais plutôt a Bernanos.
Il est de fait que la modestie ne m'a jamais étouffé.
 
 

Première voix : le narrateur : Vers la fin du repas, il avait sorti un revolver de sous sa veste et autour de la table chacun s'était mis a craindre pour sa vie. En les voyant blêmir, se reculer, il s'était demandé : "Dans quel monde étrange et empli d'égoïsmes me suis-je donc peu a peu enfermé ?" Pas un qui eut compris que le revolver était pour lui seul.

Seconde voix : l'écrivain : Peut-être aurais-je dû écrire ceci a la première personne...

Le narrateur : Il faut surtout que vous évitiez de vous demander qui parle. C'est moi qui parle. La plupart du temps. Evitez d'approfondir le sujet; c'est moi qui parle et rien d'autre. Surtout rien qui concerne le ou et le quand.

Au reste, il existe un autre narrateur et, pour les esprits malades de la logique, je suppose que cela explique pas mal de choses.

L'écrivain : mais je suis un peu fatigué de la première personne, ce besoin de se mettre dans la peau de son personnage, de l'expliquer en son entier, sans jamais pouvoir laisser de zones d'ombre. Et puis aussi, ce récit est suffisamment embrouillé pour que je ressente le besoin de prendre mes distances. Suffisamment embrouillé un récit est comme un de ces léopards blessés qu'on dit plus dangereux que les lions.

Qu'importe d'ailleurs que le narrateur ne vous parle pas directement ? Il va de toute façon parler énormément de lui. Bon, il le fera avec d'autres personnes, mais franchement : qui vous fait croire que vous êtes différents des autres ?

Enfin, j'ai besoin de la première personne pour mon usage personnel et, manipulant le réel, je suis prioritaire : je suis l'écrivain.

Le narrateur : Je pense que c’est cet assemblage de poutrelles qui a servi de déclencheur. Je m’explique; je suis dessinateur industriel. Oh! Surtout, oubliez tout ce que vous croyez savoir a ce sujet. Mon métier a bien changé : les épures, les vues en coupe ou en élévation, les ordinateurs s’en chargent, maintenant; très forts les ordinateurs pour ce genre de travail. Non, mon boulot a plus a faire avec les limitations propres au cerveau humain.

Ma tâche est de faire comprendre aux gens comment fonctionnent les choses, et donc d’en proposer une vue, un schéma qui éclaire sur leur action. Pour ce faire je prend un objet et je le "manipule" mentalement, le tournant et le retournant sur lui-même jusqu’a le connaître dans tous ses détails, jusqu’a entendre parfaitement sa logique interne, son but et la façon dont il remplit ce but. Apres cela, je restitue sur le papier ce que j’ai appris en un croquis qui expose à lui seul le fonctionnement de l’objet. A ce moment-là seulement les ordinateurs entrent en action pour améliorer l’exécution. Il faut un cerveau humain pour expliquer quelque chose a un autre cerveau humain.

L’écrivain : Je ne sais pas pourquoi, je sais que ça ralentit le récit, mais j’éprouve le besoin de revenir sur cette métaphore du léopard suffisamment blessé. Je pense qu’on peut sans doute la "pousser" encore un peu. En effet, un animal trop blessé n’est plus du tout dangereux : il est mort. De la même façon, trop embrouillé, un récit n’est plus dangereux non plus : il n’y a souvent plus personne pour le lire.

Parfois, un récit peut-être tellement embrouillé qu’il ne se trouve même plus personne pour l’écrire.

Généralement, à ce stade, il vient me trouver.

Le narrateur : Et puis il y a eu cet ensemble de poutrelles, un truc destiné à la construction spatiale. Pas vraiment compliqué, plutôt adapté à d’autres forces que celles qui s’appliquent a une construction classique. Différent oui, mais pas réellement complexe. Je n’ai pas eu beaucoup de problèmes pour le "manipuler mentalement". J’ai rapidement compris comment il fonctionnait. C’est juste que j’étais incapable de transcrire cette compréhension sur le papier.

J’ai pourtant bossé là-dessus pendant des semaines, esquissant des centaines de croquis, sans en trouver un de satisfaisant. J’y revenais sans cesse et toujours cette chose me résistait.

Alors, j’ai eu une idée.

Au lieu de dessiner ce truc, j’allai le décrire. Expliquer en quelques mots son organisation et son fonctionnement. Aucun problème, je savais comment il marchait.

Ce devait être mon premier texte. Il y en eu d’autres. Beaucoup d’autres.

L’écrivain : Depuis quelques temps j’éprouve de plus en plus de difficultés a écrire. Pas "l’angoisse de la page blanche" ni autre conneries de ce genre. Plutôt une sorte de... paresse. Comme si je n’avais plus rien à raconter, à tirer de mon monde intérieur. Comme si, en l’explorant, années après années, je l’avais peu a peu vidé.

Si je devais me laisser aller au jeu de mots, je dirais qu’au lieu d’écrire, j’ai décrit. Comme d’autres décousent.

Le narrateur : "Au centre de la structure se trouvent trois poutrelles d,aluminium qui, rayonnant d’un centre commun, forment des angles de 63 degrés; l’ensemble dessine une pyramide à 3 côtes..." Mon premier texte commençait ainsi et accompagnait deux schémas parmi les moins mauvais, les moins fragmentaires.

Contre toute attente (après tout j’étais payé pour dessiner, pas pour écrire) les commanditaires se sont montrés content du résultat et m’ont même demandé d’autres choses du même genre. j’ai donc rapidement pris l’habitude d’accompagner mes dessins de textes explicatifs plus ou moins longs. Puis, je me suis rendu compte que l’écriture même de ces textes était un acte d’explication.

Je n’avais plus besoin de tourner et de retourner longuement mes pièces et mes objets. Il me suffisait de prendre un stylo et de commencer à les décrire pour que peu a peu tout se mette en place logiquement. C’était comme une sorte de pouvoir, un don fortuit qui me permettait de comprendre le fonctionnement de tout ce qui me tombait sous la main. C’est ainsi, avec un crayon et une feuille de papier, que j’ai plus d’une fois réparé ma voiture.

Un don souvent utile, parfois merveilleux, jusqu’à ce que je l’applique aux êtres humains.

L’écrivain : Cette aphasie littéraire, ce phénomène de "décriture" m’inquiète. Peut-être, et c’est là l’hypothèse la plus favorable, est-ce simplement dû à cette obligation d’originalité qu’on nous fait, à nous autres écrivains. Obligés que nous sommes de trouver toujours du neuf, dans l’impossibilité de réutiliser un matériau, un caractère, une trame narrative déjà employés. Un monde, aussi vaste soit-il n’est pas illimité et, quoi qu’on en dise, celui de l’imagination ne fait pas exception à la règle.

Peut-être ai-je donc dit tout ce que j’avais a dire.

Le narrateur : La première personne à qui j’ai applique ce don, ce pouvoir, était une petite fille de 6 ou 7 ans. Pas bien compliqué une petite fille à cet âge-là. Toute peur et désir d’imitation. Parfois l’un l’emporte sur l’autre; parfois c’est l’inverse. Le plus souvent, c’est la peur qui gagne. Comme chez la plupart des humains.

J’étais capable de décrire son comportement sur une période assez longue, 2 à 3 semaines. Après cela les événements contingents s’accumulaient et faussaient mes prédictions. Mais l’évolution de son caractère, je l’ai décrite à l’époque une fois pour toutes et rien, maintenant que la voici adulte et mère de famille, ne m’indique que je me sois trompé. Je ne faisais pourtant que découvrir mon pouvoir.

Grâce a celui-ci, mon métier me devint de plus en plus facile et de plus en plus nombreuses mes heures de loisir sur le lieu même de mon travail. Je les employais toutes a écrire. Tous y sont rapidement passés : mes collègues, des plus proches jusqu’aux plus éloignés, mes supérieurs ensuite et jusqu’au personnel d’entretien auquel j’étais seul a prêter attention. Avec la seule aide de mon stylo, je les démontait entièrement, mettais leur âme a nu, la disséquant sur une feuille de papier.

L’origine non naturelle, surnaturelle même, de mon pouvoir ne pouvait plus m’échapper. Il me suffisait de croiser une personne quelconque, dans l’ascenseur par exemple, pour infailliblement pouvoir lui appliquer ma méthode. Lui parler ne m’étais même plus nécessaire. Et je ne me trompais jamais.

Pourtant aussi incroyable que cela paraisse, je ne me posais aucune question : l’exercice de mon pouvoir m’occupait tout entier.

L’écrivain : Il y a une autre explication. Explication qui fait du narrateur partie intégrante de la narration et l’amène à douter de la consistance voire de l’existence même du monde. Son pouvoir de description, sitôt appliqué, devient sans objet. Il ne s’exerce que sur le néant, ou plutôt, il détruit les choses sur lesquelles il s’exerce. Il fait de lui un dieu, certes, mais dans un monde étriqué.

Le narrateur : Je me suis réveille seul au milieu de la nuit. Elle ne dormait plus à côte de moi et sa place était déjà froide. Le bruit de ses sanglots avait dû me réveiller. Evidemment, maintenant que je l’écris, je sais que c’est le bruit de ses sanglots qui m’a tiré du sommeil.

Je l’ai trouvée dans le salon. Elle pleurait au milieu de tous ces feuillets que, comme un crétin, je n’avais pas pensé a jeter. Elle pleurait comme la petite fille que ces descriptions sans pitié l’avait faite redevenir.

Elle me disait souvent que j’avais change, que plus rien en moi, jusque dans ma façon de lui faire l’amour, n’était semblable. Elle disait aimer cela mais que ça lui faisait peur aussi, parfois. Souvent.

Je jure, je jure sur ce que j’ai de plus cher au monde, encore que plus rien maintenant ne me soit cher, je jure qu’avant cette nuit où je l’ai détruite, où je l’ai trouvée au milieu du salon, lisant ces textes ignobles qui broyaient son âme et que je dû pourtant lui arracher des mains, je jure qu’avant cela je n’avais jamais pris conscience de l’indicible cruauté de ce que j’écrivais.

J’aimerais pouvoir aussi pleurer maintenant et, si je le pouvais encore, j’aimerais pouvoir pleurer sur elle. Mais ce que je suis devenu est rebelle a ce genre de choses. A jamais.

L’écrivain : Le problème de la narration est donc celui-ci : elle exige du narrateur une distanciation, l’amène a s’extérioriser du monde décrit. Mais parallèlement, et paradoxalement, elle devient dans le même temps le seul lien demeurant entre le narrateur et le monde.

Le narrateur : Que je vous le dise maintenant; vous êtes tellement pitoyables. De pauvres cosses vides qui avez perdu jusqu’au désir d’agir. Un mouvement sur le billard vous a mis en branle et depuis vous vous entrechoquez dans le noir, sans avoir aucune conscience des forces qui vous font agir.

Il m’a été donne de vous voir entièrement et, surprise! ce don n’en est pas un. Il ne s’agit même pas de clairvoyance, mais de la simple révélation des évidences.

Vous vous cachez derrière des masques que vous pensez manipuler a votre guise. Sans savoir qu’au fil du temps vous êtes devenus ces masques.

Il y a une fêlure dans votre âme, différente pour tous mais présente en chacun, que vous vous efforcez de dissimuler à un tel point que vous la criez au monde ! Vous puisez tellement d’éléments, déployez tant d’efforts pour la cacher qu’elle ne quitte jamais votre esprit et devient peu a peu l’élément central de votre être.

Qui trouve cet élément vous trouve tout entier et, quand arrive quelqu’un comme moi, qui voit au tréfonds de vous-même, vous vous transformez en pantins morbides et plus dignes de pleurs que jamais.

Oui, plus dignes que jamais de ces pleurs; car si je puis vous faire agir à mon gré, manipuler toutes vos ficelles, je n’ai pas plus que vous pouvoir de donner un sens a vos actes.

L’écrivain : A ce stade, le narrateur est devenu écrivain. Il n’a plus rien à inventer. Il n’a plus qu’à décrire. Et que le monde d’ou il tire ses descriptions soit intérieur ou extérieur ne change rien à l’affaire; ce monde n’est qu’un support et l’écrivain en est désormais totalement retranché. Il ne se consacre plus qu’à l’écriture elle-même, à ce que certains, victimes d’un point de vue limite mais néanmoins pénétrant, appellent le style.

Le narrateur : Car je suis moi aussi conduit par la peur.

Car ce récit, qui a duré plus longtemps que vous ne sauriez le croire, est le fruit d’une seule et unique crainte, restée inexprimée. La peur, le refus, le dernier tabou qu’il me fallait briser afin de finir le voyage, d’accomplir la dernière distanciation. Il me fallait appliquer ce pouvoir à moi-même, me décrire et raconter cette histoire afin de comprendre ce qui m’était arrivé.

Car cela seul me permettait de savoir si l’écrivain c’était moi ou si je n’étais qu’un pantin de plus dans les rêves d’un autre. Et c’est cette compréhension, offerte par l’écriture, qui m’a permis de devenir l’écrivain.

Car souvenez-vous : c’est moi qui parle. Tout le temps. Dans les journaux, à la radio, à la télévision, dans les livres que vous lisez et jusque dans votre tète. C’est moi qui parle et rien d’autre.

Et maintenant que je suis devenu l’écrivain ( il me reste encore à écrire la seconde voix ), il n’existe plus d’autre narrateur. Et ça, ça explique tout.

C’est pour cela que j’aurais peut-être du écrire ce récit à la première personne...

 
AS
 
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