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Première voix : le narrateur :
Vers la fin du repas, il avait sorti un revolver de sous sa veste et autour de la table chacun
s'était mis a craindre pour sa vie. En les voyant blêmir, se reculer, il s'était demandé : "Dans
quel monde étrange et empli d'égoïsmes me suis-je donc peu a peu enfermé ?" Pas un qui eut
compris que le revolver était pour lui seul.
Seconde voix : l'écrivain : Peut-être
aurais-je dû écrire ceci a la première personne...
Le narrateur : Il faut surtout que vous
évitiez de vous demander qui parle. C'est moi qui parle. La plupart du temps. Evitez d'approfondir
le sujet; c'est moi qui parle et rien d'autre. Surtout rien qui concerne le ou et le quand.
Au reste, il existe un autre narrateur et, pour
les esprits malades de la logique, je suppose que cela explique pas mal de choses.
L'écrivain : mais je suis un peu fatigué
de la première personne, ce besoin de se mettre dans la peau de son personnage, de l'expliquer
en son entier, sans jamais pouvoir laisser de zones d'ombre. Et puis aussi, ce récit est suffisamment
embrouillé pour que je ressente le besoin de prendre mes distances. Suffisamment embrouillé un
récit est comme un de ces léopards blessés qu'on dit plus dangereux que les lions.
Qu'importe d'ailleurs que le narrateur ne
vous parle pas directement ? Il va de toute façon parler énormément de lui. Bon, il le fera avec
d'autres personnes, mais franchement : qui vous fait croire que vous êtes différents des autres
?
Enfin, j'ai besoin de la première personne
pour mon usage personnel et, manipulant le réel, je suis prioritaire : je suis l'écrivain.
Le narrateur : Je pense que cest
cet assemblage de poutrelles qui a servi de déclencheur. Je mexplique; je suis dessinateur
industriel. Oh! Surtout, oubliez tout ce que vous croyez savoir a ce sujet. Mon métier a bien
changé : les épures, les vues en coupe ou en élévation, les ordinateurs sen chargent, maintenant;
très forts les ordinateurs pour ce genre de travail. Non, mon boulot a plus a faire avec les limitations
propres au cerveau humain.
Ma tâche est de faire comprendre aux gens comment
fonctionnent les choses, et donc den proposer une vue, un schéma qui éclaire sur leur action.
Pour ce faire je prend un objet et je le "manipule" mentalement, le tournant et le retournant
sur lui-même jusqua le connaître dans tous ses détails, jusqua entendre parfaitement
sa logique interne, son but et la façon dont il remplit ce but. Apres cela, je restitue sur le
papier ce que jai appris en un croquis qui expose à lui seul le fonctionnement de lobjet.
A ce moment-là seulement les ordinateurs entrent en action pour améliorer lexécution. Il
faut un cerveau humain pour expliquer quelque chose a un autre cerveau humain.
Lécrivain : Je ne sais pas pourquoi,
je sais que ça ralentit le récit, mais jéprouve le besoin de revenir sur cette métaphore
du léopard suffisamment blessé. Je pense quon peut sans doute la "pousser" encore
un peu. En effet, un animal trop blessé nest plus du tout dangereux : il est mort.
De la même façon, trop embrouillé, un récit nest plus dangereux non plus : il ny a
souvent plus personne pour le lire.
Parfois, un récit peut-être tellement embrouillé
quil ne se trouve même plus personne pour lécrire.
Généralement, à ce stade, il vient me trouver.
Le narrateur : Et puis il y a eu cet
ensemble de poutrelles, un truc destiné à la construction spatiale. Pas vraiment compliqué, plutôt
adapté à dautres forces que celles qui sappliquent a une construction classique. Différent
oui, mais pas réellement complexe. Je nai pas eu beaucoup de problèmes pour le "manipuler
mentalement". Jai rapidement compris comment il fonctionnait. Cest juste que
jétais incapable de transcrire cette compréhension sur le papier.
Jai pourtant bossé là-dessus pendant des
semaines, esquissant des centaines de croquis, sans en trouver un de satisfaisant. Jy revenais
sans cesse et toujours cette chose me résistait.
Alors, jai eu une idée.
Au lieu de dessiner ce truc, jallai le
décrire. Expliquer en quelques mots son organisation et son fonctionnement. Aucun problème, je
savais comment il marchait.
Ce devait être mon premier texte. Il y en eu
dautres. Beaucoup dautres.
Lécrivain : Depuis quelques
temps jéprouve de plus en plus de difficultés a écrire. Pas "langoisse de la
page blanche" ni autre conneries de ce genre. Plutôt une sorte de... paresse. Comme si je
navais plus rien à raconter, à tirer de mon monde intérieur. Comme si, en lexplorant,
années après années, je lavais peu a peu vidé.
Si je devais me laisser aller au jeu de mots,
je dirais quau lieu décrire, jai décrit. Comme dautres décousent.
Le narrateur : "Au centre de la
structure se trouvent trois poutrelles d,aluminium qui, rayonnant dun centre commun, forment
des angles de 63 degrés; lensemble dessine une pyramide à 3 côtes..." Mon premier texte
commençait ainsi et accompagnait deux schémas parmi les moins mauvais, les moins fragmentaires.
Contre toute attente (après tout jétais
payé pour dessiner, pas pour écrire) les commanditaires se sont montrés content du résultat et
mont même demandé dautres choses du même genre. jai donc rapidement pris lhabitude
daccompagner mes dessins de textes explicatifs plus ou moins longs. Puis, je me suis rendu
compte que lécriture même de ces textes était un acte dexplication.
Je navais plus besoin de tourner et de
retourner longuement mes pièces et mes objets. Il me suffisait de prendre un stylo et de commencer
à les décrire pour que peu a peu tout se mette en place logiquement. Cétait comme une sorte
de pouvoir, un don fortuit qui me permettait de comprendre le fonctionnement de tout ce qui me
tombait sous la main. Cest ainsi, avec un crayon et une feuille de papier, que jai
plus dune fois réparé ma voiture.
Un don souvent utile, parfois merveilleux, jusquà
ce que je lapplique aux êtres humains.
Lécrivain : Cette aphasie littéraire,
ce phénomène de "décriture" minquiète. Peut-être, et cest là lhypothèse
la plus favorable, est-ce simplement dû à cette obligation doriginalité quon nous
fait, à nous autres écrivains. Obligés que nous sommes de trouver toujours du neuf, dans limpossibilité
de réutiliser un matériau, un caractère, une trame narrative déjà employés. Un monde, aussi vaste
soit-il nest pas illimité et, quoi quon en dise, celui de limagination ne fait
pas exception à la règle.
Peut-être ai-je donc dit tout ce que javais
a dire.
Le narrateur : La première personne à
qui jai applique ce don, ce pouvoir, était une petite fille de 6 ou 7 ans. Pas bien compliqué
une petite fille à cet âge-là. Toute peur et désir dimitation. Parfois lun lemporte
sur lautre; parfois cest linverse. Le plus souvent, cest la peur qui gagne.
Comme chez la plupart des humains.
Jétais capable de décrire son comportement
sur une période assez longue, 2 à 3 semaines. Après cela les événements contingents saccumulaient
et faussaient mes prédictions. Mais lévolution de son caractère, je lai décrite à
lépoque une fois pour toutes et rien, maintenant que la voici adulte et mère de famille,
ne mindique que je me sois trompé. Je ne faisais pourtant que découvrir mon pouvoir.
Grâce a celui-ci, mon métier me devint de plus
en plus facile et de plus en plus nombreuses mes heures de loisir sur le lieu même de mon travail.
Je les employais toutes a écrire. Tous y sont rapidement passés : mes collègues, des plus proches
jusquaux plus éloignés, mes supérieurs ensuite et jusquau personnel dentretien
auquel jétais seul a prêter attention. Avec la seule aide de mon stylo, je les démontait
entièrement, mettais leur âme a nu, la disséquant sur une feuille de papier.
Lorigine non naturelle, surnaturelle même,
de mon pouvoir ne pouvait plus méchapper. Il me suffisait de croiser une personne quelconque,
dans lascenseur par exemple, pour infailliblement pouvoir lui appliquer ma méthode. Lui
parler ne métais même plus nécessaire. Et je ne me trompais jamais.
Pourtant aussi incroyable que cela paraisse,
je ne me posais aucune question : lexercice de mon pouvoir moccupait tout entier.
Lécrivain : Il y a une autre
explication. Explication qui fait du narrateur partie intégrante de la narration et lamène
à douter de la consistance voire de lexistence même du monde. Son pouvoir de description,
sitôt appliqué, devient sans objet. Il ne sexerce que sur le néant, ou plutôt, il détruit
les choses sur lesquelles il sexerce. Il fait de lui un dieu, certes, mais dans un monde
étriqué.
Le narrateur : Je me suis réveille seul
au milieu de la nuit. Elle ne dormait plus à côte de moi et sa place était déjà froide. Le bruit
de ses sanglots avait dû me réveiller. Evidemment, maintenant que je lécris, je sais que
cest le bruit de ses sanglots qui ma tiré du sommeil.
Je lai trouvée dans le salon. Elle pleurait
au milieu de tous ces feuillets que, comme un crétin, je navais pas pensé a jeter. Elle
pleurait comme la petite fille que ces descriptions sans pitié lavait faite redevenir.
Elle me disait souvent que javais change,
que plus rien en moi, jusque dans ma façon de lui faire lamour, nétait semblable.
Elle disait aimer cela mais que ça lui faisait peur aussi, parfois. Souvent.
Je jure, je jure sur ce que jai de plus
cher au monde, encore que plus rien maintenant ne me soit cher, je jure quavant cette nuit
où je lai détruite, où je lai trouvée au milieu du salon, lisant ces textes ignobles
qui broyaient son âme et que je dû pourtant lui arracher des mains, je jure quavant cela
je navais jamais pris conscience de lindicible cruauté de ce que jécrivais.
Jaimerais pouvoir aussi pleurer maintenant
et, si je le pouvais encore, jaimerais pouvoir pleurer sur elle. Mais ce que je suis devenu
est rebelle a ce genre de choses. A jamais.
Lécrivain : Le problème de la
narration est donc celui-ci : elle exige du narrateur une distanciation, lamène a sextérioriser
du monde décrit. Mais parallèlement, et paradoxalement, elle devient dans le même temps le seul
lien demeurant entre le narrateur et le monde.
Le narrateur : Que je vous le dise maintenant;
vous êtes tellement pitoyables. De pauvres cosses vides qui avez perdu jusquau désir dagir.
Un mouvement sur le billard vous a mis en branle et depuis vous vous entrechoquez dans le noir,
sans avoir aucune conscience des forces qui vous font agir.
Il ma été donne de vous voir entièrement
et, surprise! ce don nen est pas un. Il ne sagit même pas de clairvoyance, mais de
la simple révélation des évidences.
Vous vous cachez derrière des masques que vous
pensez manipuler a votre guise. Sans savoir quau fil du temps vous êtes devenus ces masques.
Il y a une fêlure dans votre âme, différente
pour tous mais présente en chacun, que vous vous efforcez de dissimuler à un tel point que vous
la criez au monde ! Vous puisez tellement déléments, déployez tant defforts pour la
cacher quelle ne quitte jamais votre esprit et devient peu a peu lélément central
de votre être.
Qui trouve cet élément vous trouve tout entier
et, quand arrive quelquun comme moi, qui voit au tréfonds de vous-même, vous vous transformez
en pantins morbides et plus dignes de pleurs que jamais.
Oui, plus dignes que jamais de ces pleurs; car
si je puis vous faire agir à mon gré, manipuler toutes vos ficelles, je nai pas plus que
vous pouvoir de donner un sens a vos actes.
Lécrivain : A ce stade, le narrateur
est devenu écrivain. Il na plus rien à inventer. Il na plus quà décrire. Et
que le monde dou il tire ses descriptions soit intérieur ou extérieur ne change rien à laffaire;
ce monde nest quun support et lécrivain en est désormais totalement retranché.
Il ne se consacre plus quà lécriture elle-même, à ce que certains, victimes dun
point de vue limite mais néanmoins pénétrant, appellent le style.
Le narrateur : Car je suis moi aussi
conduit par la peur.
Car ce récit, qui a duré plus longtemps que
vous ne sauriez le croire, est le fruit dune seule et unique crainte, restée inexprimée.
La peur, le refus, le dernier tabou quil me fallait briser afin de finir le voyage, daccomplir
la dernière distanciation. Il me fallait appliquer ce pouvoir à moi-même, me décrire et raconter
cette histoire afin de comprendre ce qui métait arrivé.
Car cela seul me permettait de savoir si lécrivain
cétait moi ou si je nétais quun pantin de plus dans les rêves dun autre.
Et cest cette compréhension, offerte par lécriture, qui ma permis de devenir
lécrivain.
Car souvenez-vous : cest moi qui
parle. Tout le temps. Dans les journaux, à la radio, à la télévision, dans les livres que vous
lisez et jusque dans votre tète. Cest moi qui parle et rien dautre.
Et maintenant que je suis devenu lécrivain
( il me reste encore à écrire la seconde voix ), il nexiste plus dautre narrateur.
Et ça, ça explique tout.
Cest pour cela que jaurais peut-être
du écrire ce récit à la première personne...
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