Un Copiste
 

Lire est,
pour le moment, un acte postérieur
à celui d'écrire,plus résigné,
plus courtois, plus intellectuel

J. L. Borges

 
 
Il entra dans l’hémicycle de sa célèbre démarche hésitante. Nous l’attendions tous, intrigués mais pas follement intéressés d’entendre un énième discours d’intronisation. Ce que nous allions entendre n’était pas prévu.

Il commença par ces quelques mots : " Je suis un copiste ". Il récitait, bien-sûr. Mais la pause qu’il marqua alors pouvait laisser penser qu’il relisait ses notes. Au mot " copiste ", tous les visages se tournèrent vers lui. Ce mot dans sa bouche parassait tout à fait improbable.

" Je suis un copiste. Comme les anciens moines, inlassablement, depuis des décennies, je copie.
Je n’écris pas plus vite qu’eux. La copie est un art difficile, laborieux.
Il faut s’appliquer, s’acharner à rendre la copie conforme au sujet. Il faut s’oublier au maximum.

Je n’interviens pas dans ce que j’écris. Absolument pas. Ou alors c’est une erreur, un instant d’inattention, une crise d’optimisme. Je ne dois jamais oublier que je ne suis pas un écrivain. L’originalité m’est interdite. Le talent est pour les autres.

Moi pas.Je n’invente rien, je n’ai aucune imagination. Ma seule préoccupation est de ne pas m’écarter de l’original., de formerles lettres, d’assembler les mots tels qu’ils doivent l’être. Respecter le rythme, le style, la respiration du texte, en toute abnégation.

C’est dur, très dur.
Tous les jours, je me mets à mon bureau. Parfois la journée est improductive. Lorsque je suis trop fatigué, trop écoeuré par ce travail ingrat, l’original est flou devant moi. J’en distingue des formes, de vagues structures, parfois même un sens. Mais la copie est un acte précis. Le copiste doit jouir d’une aquité parfaite. Sinon son travail sera celui d’un imitateur. Ces jours là je me couche avec le sentiment amer de faire un travail inutile.

Si l’amertume est assez forte, si le dégoût m’a tourmenté toute la nuit, le lendemain, je travaille mieux que tout autre jour.

Je peine plus que les moines copistes. D’abord ces états d’âme qui m’empêchent de distinguer les détails. Ensuite, le fait que je n’ai jamais l’original devant les yeux.

Je suis aveugle.

Je n’ai que ma copie pour me rendre compte de la ressemblance. Ce n’est que lorsqu’elle est achevée, travaillée, raturée que je sais si j’ai atteint mon but. Alors je peux me la faire lire ; mais c’est une autre histoire...

L’original, lui, est dans ma tête. Mentalement, je le transpose, c’est tout.

Je le lis, ou plutôt je le relis.

Lecture apocryphe.
L’original est compsé de mes anciennes lectures. Il est déjà contenu dans ces lectures avant que je le relise puis que je l’écrive.

Comme une sculpture existe déjà dans le bloc de marbre brut, mon original existe déjà.

Personne ne l’a jamais écrit, mais je le lis.

C’est le texte de tout le monde que le hasard ou le destin devait présenter un jour à ma lecture mentale. Je lis, puis j’écris ce que j’ai lu. C’est ainsi que j’invente. 

Voilà pourquoi, mesdames, messieurs, je ne suis pas digne d’entrer dans votre académie."

 
LN
 
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