| Il entra dans lhémicycle de sa célèbre démarche
hésitante. Nous lattendions tous, intrigués mais pas follement intéressés dentendre un
énième discours dintronisation. Ce que nous allions entendre nétait pas prévu.
Il commença par ces quelques mots : " Je
suis un copiste ". Il récitait, bien-sûr. Mais la pause quil marqua alors pouvait
laisser penser quil relisait ses notes. Au mot " copiste ", tous les
visages se tournèrent vers lui. Ce mot dans sa bouche parassait tout à fait improbable.
" Je suis un copiste. Comme les anciens
moines, inlassablement, depuis des décennies, je copie.
Je nécris pas plus vite queux. La copie est un art difficile, laborieux.
Il faut sappliquer, sacharner à rendre la copie conforme au sujet. Il faut soublier
au maximum.
Je ninterviens pas dans ce que jécris.
Absolument pas. Ou alors cest une erreur, un instant dinattention, une crise doptimisme.
Je ne dois jamais oublier que je ne suis pas un écrivain. Loriginalité mest interdite.
Le talent est pour les autres.
Moi pas.Je ninvente rien, je nai
aucune imagination. Ma seule préoccupation est de ne pas mécarter de loriginal., de
formerles lettres, dassembler les mots tels quils doivent lêtre. Respecter le
rythme, le style, la respiration du texte, en toute abnégation.
Cest dur, très dur.
Tous les jours, je me mets à mon bureau. Parfois la journée est improductive. Lorsque je suis
trop fatigué, trop écoeuré par ce travail ingrat, loriginal est flou devant moi. Jen
distingue des formes, de vagues structures, parfois même un sens. Mais la copie est un acte précis.
Le copiste doit jouir dune aquité parfaite. Sinon son travail sera celui dun imitateur.
Ces jours là je me couche avec le sentiment amer de faire un travail inutile.
Si lamertume est assez forte, si le dégoût
ma tourmenté toute la nuit, le lendemain, je travaille mieux que tout autre jour.
Je peine plus que les moines copistes. Dabord
ces états dâme qui mempêchent de distinguer les détails. Ensuite, le fait que je nai
jamais loriginal devant les yeux.
Je suis aveugle.
Je nai que ma copie pour me rendre compte
de la ressemblance. Ce nest que lorsquelle est achevée, travaillée, raturée que je
sais si jai atteint mon but. Alors je peux me la faire lire ; mais cest une autre
histoire...
Loriginal, lui, est dans ma tête. Mentalement,
je le transpose, cest tout.
Je le lis, ou plutôt je le relis.
Lecture apocryphe.
Loriginal est compsé de mes anciennes lectures. Il est déjà contenu dans ces lectures avant
que je le relise puis que je lécrive.
Comme une sculpture existe déjà dans le bloc
de marbre brut, mon original existe déjà.
Personne ne la jamais écrit, mais je le
lis.
Cest le texte de tout le monde que le
hasard ou le destin devait présenter un jour à ma lecture mentale. Je lis, puis jécris ce
que jai lu. Cest ainsi que jinvente.
Voilà pourquoi, mesdames, messieurs, je ne suis
pas digne dentrer dans votre académie."
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