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Sous l'aile impatiente de mon avion, Buenos Aires
attends mon arrivée comme un puma (évidemment) prêt à m'accueillir les griffes grandes ouvertes. Le
rio de la plata reflète notre arrondi comme un miroir romain. L'aéroport est délabré comme une veuve
espagnole : tout est ravaudé et caché sous la mantille. Une policière tamponne machinalement mon passeport,
après avoir vérifié que je n'étais pas un terroriste asiatique. Les bagages sont littéralement crachés
de l'avion, tandis que les douaniers me dévisagent ostensiblement pour être certains que je ne sois
pas un joueur de foot célèbre arrivant en Argentine pour jouer avec Maradona au club de Boca Junior.
Je sors de l'aéroport sur le parvis encombrés de taxis crachotants. C'est l'été. C'est l'hiver ici.
Il fait pourtant chaud. Je suis sous le soleil austral.
Impossible de se défaire d'une sensation première d'irréalité. Les choses et les gens sont à la fois
trop semblables, trop proches de nous, et trop différents dans les petits détails de leur comportement.
Les employés de l'aéroport avaient de vrais sourires. La sensation d'irréalité reconnue pour ce qu'elle
est, c'est à dire un décalage par rapport à l'habitude, devient-elle de fait une réalité différente
? Je n'en sais rien. Mais ce voyage sera sans doute intrinsèquement irréel.
Sur le parking, la réalité me rattrape un peu. Les voitures sont fatiguées d'une fatigue australe.
La route qui nous mène au centre de la capitale est bosselée, couvertes d'irrégularités qui sont soit
des chiens écrasés, soit des fiats minuscules et survoltées. Sur cette route, les voitures font n'importe
quoi, mais il paraît que c'est pareil sur les autres routes argentines. Elles font n'importe quoi.
Ici, on conduis sa voiture comme on galope à cheval : pour se déplacer d'un point à un autre en négligeant
les obstacles. Certains errent d'un bord à l'autre de notre piste à six voies avec des grâces d'alezan
fourbu. Certains (peu) font hennir leur monture aux écarts des autres cavaliers, avant de se placer
à droite pour tourner à gauche en coupant le terre-plein central. Les camions sont des tueurs assoiffés
de vengeance. Contre qui ? Contre quoi ? Contre le sort injuste qui les a fait moins rapides que ces
petites fiat qui sautillent autour d'eux et qu'ils n'arrivent pas à écraser. La reine automobile s'appelle
Ford Falcon. Certaines fonctionnent encore à la vapeur, à moins que ce ne soit en brûlant de la houille,
ce qui pourrait expliquer le nuage de brume chatoyante qu'elles laissent derrière elles comme les
volutes de poussière d'un pony galopant sur une piste désertique. Les Ford Falcon guettent votre moindre
écart et votre moindre imprudence pour vous projeter dans un monde de cris, de douleurs et de toles
froissées. Une comparaison subtile me vient à l'esprit : elles guettent leurs proies comme des rapaces
(par exemple des faucons), décrivant de larges cercles avant de fondre brutalement sur elles comme
l'éclair vengeur sur le paratonnerre innocent. Je m'embrouille dans les métaphores, je ne peux plus
penser entre les murailles de ces deux camions qui encerclent soudain la voiture et forment un canyon
mortel dont l'issue, là-bas, se resserre inexorablement. Soudainement sauvés par une renault hors
d'âge qui a distrait l'attention du camion de gauche (il a du faire un écart pour aller la percuter,
nous laissant la voie libre), nous continuons notre progression le long de cette voie interminable,
fierté des mairies successives de Buenos Aires, et que ses constructeurs auraient bien prolongé un
peu plus si l'embassade de France n'était pas venu mettre un terme à l'allongement démesuré de leur
ego en se trouvant bêtement sur le chemin. Mais c'est une autre histoire, qui n'a que peu d'intérêt.
Malgré les camions et malgré les voitures, malgré la route et malgré les chiens, nous arrivons dans
le coeur de Buenos Aires, au pied d'un obélisque incongru en ces terres australes.
Délaissant la voiture, nous partons dans les rues du centre de la cité, qui ressemble -réalité- à
un mélange de capitale espagnole et de centre-ville américain. Les trottoirs sont abimés, les bus
regrettent visiblement de ne pouvoir faucher plus de piétons, les feux sont mal placés, les jardins
sont exubérants même en hiver, je crois qu'il est obligatoire en Argentine d'avoir un téléphone portable,
certains arbres sont tellement immenses que des fourches soutiennent leurs branches, les gens sourient,
il y a des orangers pleins d'oranges comme des arbres de noël, Borgès s'est promené ici, le musée
d'art moderne n'offre que des copies, les écolières s'appelent toutes Lolita, voilà la bibliothèque
de Borgès, voilà le balcon d'Evita, la tombe d'Evita, le 'l' redoublé à un son curieux, ces femmes
sont si belles, ces fontaines partout sont la preuve de l'archaïsme des circuits de distribution d'eau,
les cireurs de chaussures, les vendeurs de journaux, les livres en français, les cheveux longs pour
tous, les taxis insensibles, les gens qui passent en buvant du maté. Les gens boivent du maté, la
bouche collée à la pipette sous l'oeil des vendeurs d'eau chaude, la calebasse ronde comme un sein
logée dans la main libre. Des petits tas allongés d'herbe à maté infusée jonchent souvent le sol,
zébrant les pierres inégales de meurtrissures vertes. Nous mangeons des churros au café Tortoni. Il
y a une allumette dans mon chocolat, ce qui fait rire le serveur.
Nous devons prendre le train de banlieue pour aller dormir. La gare monumentale est remplie de gens
souriants courant pour prendre le bon train parmi les huit quais d'où partent sans arrêt de nouvelles
rames. Lequel devons-nous prendre ? Qu'importe, peut-être le Un ou le Deux, les gens nous sourient
et nous prenons le Un. Le train s'ébranle, visiblement décidé à sortir de ses rails pour aller galoper
sur la route avec ses amis les camions. Aux stations, aucune autre protection que le klaxon tonitruant
actionné à tour de bras par le chauffeur, qui ne dissuade d'ailleurs ni les piétons de traverser la
voie qui vibre déjà, ni les fiat minuscules de se faufiler sous le chasse-pierre de la solide locomotive
diésel.
Avant de s'asseoir à une place devenue libre, les gens dans le train demandent poliment à ceux qui
les entourent leur accord. A la station de San-Isidro, nous sortons dans la foule et gagnons la maison.
Sur le chemin, un arbre extraordinaire, des voitures taquines, des chiens errants, des écoliers en
blazer, des fleurs, des teinturiers japonais, des palmiers, des orangers, des gens souriants et des
buveurs de maté. Nous sommes en Argentine. |
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