D'après Borges
 

Crédit à Sysiphe,
Joseph Conrad
et Gabriel Garcia Marquès.

 
Je ne sais pourquoi, à ce moment crucial de ma vie, je me surprends à courir après un mot. Un mot dérisoire qui pourrait rendre compte de ma situation. Le premier qui me soit venu à l’esprit est " condamné à mort ". Un mot ridicule. J’ai 35 ans et depuis 35 ans j’attends de purger cette peine. " Perpétuité " peut-être. Voilà. Perpétuité. Ca n’est pas toujours ce qu’on croit, la perpétuité. On s’imagine une interminable durée de vie à croupir dans la monotonie. Mais à bien y regarder, qu’y a-t-il de plus limité dans le temps, et en même temps de plus incertain que la perpétuité ? Un coup d’oeil dans le dictionnaire : Perpétuité : Du lat. perpetuus, action de se diriger continûment vers. J’y suis. Je me dirige continûment vers. Plutôt, je suis condamné à me diriger continûment. Plutôt je suis condamné au continu. Plutôt je suis condamné si je brise la continuité. Condamné à mort en cas de non-perpétuité.

Le lecteur peut croire que je commence cette histoire en m’égarant. Il aura l’occasion de comprendre pourquoi je tiens tant à ce mot, depuis quelques heures. Et puis je n’aime pas les entrées in media res et les retours en arrière. Tout a commencé au début, mon histoire aussi.

Nous sommes jeudi. Depuis lundi, je suis en congés. J’aime prendre mes vacances comme ça, sans prévenir ni prévoir, partir le vendredi sans fanfare et me réveiller le lundi, tard, avec l’impression de faire l’école buissonnière. Ce lundi donc, je me suis levé sans hâte, j’ai fait un brin de toilette, je ne me suis pas rasé. J’ai enfilé un vieux pantalon, un pull et ma veste. Je suis sorti aussitôt prendre un café dans un bistrot que je connais bien, près de la gare Montparnasse. J’ai vaguement feuilleté la presse, le temps d’une cigarette, et je suis ressorti avec l’intention d’aller me promener sur les quais.

Je remontais la rue de l’Arrivée en flânant. J’avais la tête ailleurs. Je savourais ce temps un peu gris, humide, qui nous ramène la douce nostalgie des rentrées de classe. Je savourais le silence, la quiétude, la vacuité de cette première journée. Les passants étaient rares. Les quelques commerçants à avoir ouvert leur boutique ne se pressaient pas d’attirer le chaland. Le marché du matin avait laissé des traces éparses, çà et là une vieille cagette, un carton déchiré, des légumes écrasés sur le trottoir. Les étals étaient presque tous démontés. Seule demeurait, installée derrière une table en tréteaux, une jeune femme faisant la promotion d’un club de livres.

Je faillis passer sans prêter attention à elle. Mais mon regard fut retenu par la présence sur la table d’un ordinateur portable, remplaçant le traditionnel catalogue. En arrivant à sa hauteur, j’eus une légère hésitation dont, en commerciale avisée, la jeune femme profita.

" Je peux vous renseigner ?

-Non, non, merci. J’étais simplement intrigué par cette chose, là ! fis-je en désignant du menton l’ordinateur.

-Ah, ça ! C’est notre nouvel outil de travail. Avec ça, plus besoin de catalogue ni de prospectus. Je peux tout vous commander à partir d’ici : ouvrages, plaquettes, formulaires d’inscription...Ca vous intéresserait de jeter un coup d’oeil sur notre offre ? "

Je déclinai poliment. Je lui expliquai que j’étais déjà inscrit à la concurrence, dont les services me satisfaisaient pleinement.

" Tiens, c’est bizarre...enchaîna-t-elle (Je venais visiblement de taper en plein dans son argumentaire.) Vous savez pourtant qu’ils n’ont pas de boutique ? Alors que nous... "

Je n’avais pas l’humeur à marchander. Je l’ai rarement. Mais ce matin-là, je trouvais particulièrement irritante la manière qu’ont les gens de cette espèce de s’intéresser à votre vie. J’avais essayé d’être agréable, et on m’agressait en retour. Je décidai de durcir un peu le ton.

" Désolé de vous contredire, mademoiselle. J’en ai une à deux pas de chez moi.

- Ah bon ? s’obstina-t-elle. Vous êtes un privilégié! Mais savez-vous qu’ils vendent leurs livres au prix public ? Quel avantage pouvez-vous trouver...

- Ecoutez. Bon. Oui, peut-être. Mais c’est une inscription que j’ai obtenue par héritage, vous voyez... Toute la famille y est abonnée. Et puis leur collection est remarquablement fournie.

- La nôtre l’est sûrement tout autant ! Avez-vous...

- Ecoutez. Bon. Je connais votre maison, madame - Mademoiselle ! - Si vous voulez ! (Elle commençait réellement à m’échauffer). J’ai trouvé des choses chez eux que je n’ai pas trouvées chez vous, alors...

- Mais nous avons entièrement refondu notre catalogue ! Tenez, fit-elle en ouvrant son ordinateur. Donnez-moi un titre, n’importe lequel, et je vous parie que je le trouve là dedans.

- Ah ! Ahah ! et bien on va voir ! (Je jubilais). Est-ce que vous avez, mettons...le Mahabarata !

- Le Ma...Voyons... Comme cela, avec un " h " alors... henhen... voilà, référence 4729832D.

- Ah. Oui. Bon. Peut-être. Mais... tiens ! Je cherche en ce moment la Description de la Guinée de Peter de Marees. Est-ce-que vous pouvez me trouver ça, dans votre bidule !

- ...de la Guinée...Voilà.... référence 5534101V. Et celui-là, je suis sûre qu’ils ne l’ont pas, là où vous êtes. "

Je fulminais. J’étais persuadé qu’elle bluffait, que le bazar qui faisait tourner cette fichue bécane était programmé pour cracher des références bidon à la demande. Je voulus lui tendre un piège.

" Bon. Admettons. Je n’ai pas eu de chance, voilà tout. Mais est-ce que vous avez les Cent Etudes des moeurs de Jean-Baptiste Farlos ?

- Attendez.... Farlos, avec un " f " naturellement... Voyons...Voilà. Référence 6226620X.

- (Bingo ! ) Vous m’étonnez beaucoup, mademoiselle. Vraiment je suis surpris que vous ayez ce livre ! C’est que, voyez vous, il n’a pas encore été écrit. Pour la simple et bonne raison que je viens d’en inventer et le titre et l’auteur ! "

J’exultais. Je venais de la prendre en flagrant délit de mensonge, et j’attendais de sa part la mine confuse et humiliée qu’exigeaient les circonstances. Ne masquant pas mon triomphe, je m’apprêtais à repartir d’un pied conquérant lorsqu’elle reprit la parole.

" Tout ça est fort possible, monsieur. Les procédés dont vous usez vous regardent. Néanmoins, et quoi que vous prétendiez, je vous affirme que j’ai bien le titre que vous cherchez. Il est là, devant moi. Pas de doute à avoir !

- Enfin, mademoiselle, cessez de vous buter ! C’est ridicule ! puisque je vous dis que j’ai inventé tout ça...

- Et moi je vous répète...Ecoutez, on ne va pas en discuter des heures ! Si vous ne me croyez pas, le mieux, c’est encore de nous le commander, non ? Voilà ce que je vous propose : vous me laissez vos coordonnées, et je vous envoie l’ouvrage chez vous. Je vous l’offre, mettons, à titre promotionnel. Vous le lisez, et si vous aimez, rien ne vous empêche de venir nous en prendre un autre, non ? Ca vous paraît correct ?

- Et bien d’accord ! Je tiens le pari. Vous envoyez tout ça chez monsieur Jean-Louis Bordas, 18 rue de l’Argentine. Mais franchement, je n’y comprends rien. Je ne vois pas ce que...

- Nous verrons bien, monsieur, nous verrons bien !... "

Je pris congé. J’étais, vous l’imaginez bien, on ne peut plus perplexe. Ou bien la jeune femme affabulait, et dans ce cas je ne recevrais rien. Elle y aurait perdu tout son crédit, son temps, et peut-être son emploi si je décidais d’écrire à sa direction. Ou alors...ou alors quoi ? Qu’y avait-il comme autre solution ? Que le bouquin existât vraiment ? Quelles étaient mes chances statistiques, en me fiant à ma simple fantaisie, de tomber sur un nom d’auteur vivant ou ayant réellement vécu et sur un titre de livre ayant été publié ? Et que l’un et l’autre correspondissent ! Peut-être les Cent Etudes des moeurs avaient-elles vraiment été écrites par J-B Farlos ? Peut-être l’avais-je lu quelque part sans l’avoir enregistré consciemment ? Et au moment de trouver un nom fictif, celui-ci avait resurgi de lui-même ? Auquel cas je me serais berné tout seul ?

Je ne pouvais pas laisser la question en suspens. J’étais à deux pas de la FNAC, rue de Rennes. Je me rendis à la librairie. Là, j’épluchai les catalogues classés par titre. Je fis chou blanc. Même résultat dans les catalogues par auteur. La liste passait directement de W.Farley à G.Farman. Mais de J.B. Farlos, ou même de Farlos tout court, point. Peut-être s’agissait-il d’une parution récente ? Je m’adressai au guichet des commandes. Une femme peu amène me répondit. Avec sa triste figure et son regard plein d’ennui derrière ses lunettes en écaille translucide, elle semblait sortie tout droit d’un moule estampillé "bibliothécaire ménopausable". Elle interrogea son écran et m’informa que le titre n’était pas référencé. A ma demande de renseignements sur l’auteur, elle me répondit avec une pointe d’exaspération qu’elle ne trouvait rien à ce nom.

- Vous êtes certaine ? insistai-je. Et sous une autre orthographe ?

- Je vous dis que je n’ai rien. C’est peut-être une publication à compte d’auteur ?

Je n’avais pas pensé à cette solution.

- Et comment pourrais-je le savoir ?

- Il faut vous adresser à la B.N., monsieur.

- Pardon ?

- La Bibliothèque Nationale, fit-elle en regardant ailleurs. Ce sont les seuls à posséder la liste exhaustive de tout ce qui se publie et s’est publié en France.

Je repartis, pensif. Les premiers résultats confirmaient mon intuition. Le titre et l’auteur étaient bien de mon invention. Même à considérer que ce fût une publication à compte d’auteur, comment un club de livres aurait-il une telle chose dans ses cartons ? Par acquis de conscience, je me rendis à la bibliothèque de Bercy. Mais là encore, les banques de données avouèrent leur ignorance.

En reprenant le métro Quai de la gare, ma conviction était faite. Après tout, je n’allais pas laisser cet incident me gâcher mes congés. La journée du lundi était déjà bien entamée. Je m’étais laissé abuser par la présence de l’ordinateur, et j’avais cru un moment à la possibilité d’une coïncidence invraisemblable. Le mieux était d’oublier tout ça. J’avais des lectures en retard, et l’association littéraire dont je faisais partie réclamait quelques soins. Cette semaine passerait vite. Je n’avais pas tellement de temps à perdre si je voulais en faire quelque chose.

La mise en forme du prochain numéro de notre journal m’occupa le restant de la journée et une partie de la nuit. Je me couchai fort tard. Lorsque je me réveillai, la matinée était déjà presque écoulée.

Après avoir bu mon café, je descendis chercher mon courrier. La boîte contenait un colis. Sur le moment, je crus qu’il s’agissait de la commande que j’avais passée la semaine d’avant auprès de mon libraire. J’étais heureux qu’il ait répondu si vite. Plein d’impatience, je remontai chez moi.

L’ouverture du colis me réservait une surprise bien plus grande. L’ouvrage qu’il contenait n’était pas du tout celui attendu. De format club, sa couverture rigide marron foncé portait en caractères dorés l’inscription suivante :

J.B. FARLOS

Cent Etudes des moeurs

éditions x

Je lâchai le livre sur la table, comme s’il m’avait brûlé. Toute la scène de la veille m’était revenue à l’esprit d’un seul coup. Je faisais les cent pas dans la cuisine, m’éloignant de la table et m’en rapprochant pour contempler à nouveau l’objet en fronçant les sourcils. J’éprouvais un irrépressible sentiment de peur, que je ne reconnus pas immédiatement. J’en mis les symptômes sur le compte du saisissement. Je tentai de rationaliser les événements. Après tout, il n’y avait rien d’anormal à ce que je reçoive un livre que j’avais commandé. Il devait s’agir d’une parution toute récente, ou d’un de ces ouvrages écrits pour le club et directement publiés par lui. Ou même...ou bien même d’un gigantesque coup publicitaire !:...C’était ça ! Ce devait être ça : l’agence dont le club était client devait compter dans ses équipes un de ces publicitaires tordus qui avait imaginé d’offrir au consommateur le livre qu’il voulait. Vous tombiez sur un démarcheur, vous lui donniez un titre et un auteur imaginaires, et quelqu’un, au siège de la société, réalisait à une vitesse prodigieuse votre commande ! Comme s’il se fût agit, non d’un livre, mais d’un complet trois pièces ou d’une recette de cuisine ! Le contenu du bouquin était sans doute d’une banalité consternante, voire totalement vierge. Mais l’effet obtenu était proprement époustouflant. Sous le coup du soulagement et de l’admiration, je me mis à rire. J’avais envie de crier au génie. D’ailleurs, je le fis.

Je me décidai enfin à l’examiner de plus près. Je le pris en mains. Il n’avait pas l’air bien épais. Cent pages à peine, plutôt dans les 90-95...96 peut-être...(Je jetai un coup d’oeil à la fin du livre)...96 ! La taille d’un petit opuscule en fait...bâti à la hâte...avec des bouts de ci et des morceaux de ça...des passages tout prêts à la suite les uns des autres...un peu de travail pour les transitions, et hop !... un bouquin tout neuf, qui sent encore la colle...Qu’est ce que ça pouvait bien raconter...Voyons...

Rassuré par l’aspect familier du livre, et fort de cette explication cartésienne, cohérente, et un rien loufoque -mais quand il s’agit de faire taire la peur, on ne regarde pas au ridicule-, je l’ouvris pour en entamer la lecture.

Les Cent Etudes des moeurs de J-B. Farlos s’ouvrent sur une préface brève et grandiloquente dans laquelle l’auteur met le lecteur en garde contre le caractère particulier de son oeuvre. " Mon ouvrage, écrit-il, n’a pas la volonté d’être universel. Il se base sur l’observation d’un échantillon très restreint de la population mondiale à la fin du XX ème siècle. Il ne saurait donc prétendre à autre chose qu’à décrire des manières de vivre. En ceci, il s’apparente davantage à la chronique qu’à l’ouvrage scientifique.

Aux fins de garantir l’anonymat de mes sujets d’études, j’ai gommé toute référence biographique. De même, j’ai tenu à séparer les différents " moments " de mon livre. Du reste, je suis certain que cette présentation, si elle préserve l’impartialité du jugement extérieur, ne trompera pas les personnes qui m’ont servi à leur insu de cobaye. A tous ceux donc qui se reconnaîtront dans les pages qui suivent, je voudrais d’abord présenter mes excuses pour cet emprunt bien innocent, puis mes remerciements pour m’avoir fourni une telle matière première. Enfin, je voudrais leur dédier cet ouvrage, qui restera, au-delà des années, comme le reflet unique et modeste de ce que fut leur vie. "

Je fis une première pause, le temps de prendre mes dispositions. J’emportai au salon le reste de café, un cendrier et des cigarettes. Je réglai la radio sur France Musique, volume au minimum. Enfin, je débranchai le téléphone.

La suite se présente comme une série de tableaux dépeignant les grandes étapes de la vie d’un homme. De la naissance à la mort, l’auteur y décrypte les comportements de ses contemporains face à l’événement à la lumière de leur esthétique. Les commentaires apparaissent incidemment sous la forme de sentences à l’emporte-pièce. Hormis celles-ci, chaque étude n’est qu’une narration plus ou moins brève d’un " moment " de vie, rédigée sur un ton froid et impersonnel. Ainsi, voici comment il présente la naissance.

" Novembre. Un enfant naît. Le visage de sa mère est radieux. Son sourire total. Elle pense à son image de femme. A sa mission maternelle. Le visage de son père est partagé. Il sourit. Il pense à son image de mâle. A sa virilité. Il est crispé. Il pense à son image d’homme libre et solitaire. A son indépendance perdue. L’enfant pleure un peu. Il a peur. Il pense à son refuge utérin. A ce milieu liquide qu’il vient de quitter. On le pose sur le ventre de sa mère. Il ouvre grand sa bouche. L’infirmière ne sourit pas. Elle enlève son attirail stérilisé. Elle jette sur le père un regard noir. Sur la mère un regard furieux. Elle pense à la nuit de l’avant-veille. A sa relation sexuelle avec la mère. Elle regarde l’enfant d’un oeil professionnel. Elle pense encore un de fait. C’est parfait. Pas de problèmes. J’aurais pu le nettoyer un peu, il a encore du placenta dans le creux poplité. La mère regarde l’infirmière. Son sourire se fige. Elle pense qu’elle a trouvé la nourrice idéale.

Lesbienne, adultère, masculine, infantile, maternelle. Trois esthétiques s’affrontent et deux cherchent à se rejoindre. "

Les tableaux suivants accompagnent le nouveau né dans ses débuts : " Abandon de la mère ", " Colères ", " Premiers pas "...Les textes s’étoffent progressivement. Absorbé par ma lecture, je laissai passer l’heure du déjeuner.

Lorsque je m’en aperçus, il était près de trois heures. Refermant le livre, je passai à la cuisine et mangeai rapidement. J’avais rendez-vous à quatre heures et demie pour faire le point sur le journal.

Je revins de mon rendez-vous vers onze heures du soir. J’étais passablement éméché. La séance de travail avait tourné court, car nous avions bu la bière de trop avant même de nous y mettre. J’entendis du bruit en provenance du salon. En entrant dans la pièce, j’avisai la lumière et la radio encore allumées, le cendrier plein, le pot à café à moitié vide et le livre posé sur mon fauteuil. Après tout, j’étais en vacances. Je fis réchauffer le café, et me replongeai dans ma lecture.

Il faut mettre sur le compte de l’alcool le fait que, de prime abord, je ne remarquai rien. Je lus ainsi durant trois bonnes heures, jusqu’à ce que je fusse trop fatigué pour soutenir mon attention. A ce moment, la bière avait épuisé tout son effet. Une pensée étrange me vint alors à l’esprit. Ce livre, à la lecture duquel j’avais déjà consacré plus de six heures, ne faisait que 96 pages ! Quelque chose n’allait pas. Je consultai la page où je m’étais arrêté. Elle portait le numéro 423. Interloqué, j’allai voir à la fin du livre. Le texte s’arrêtait page 496.

Je haussai les épaules et crus que je m’étais trompé. J’étais trop fatigué pour chercher plus loin. En le refermant, je notai que l’un des caractères dorés du titre s’était effacé. De plus, une curieuse trace jaune semblait transformer les initiales de l’auteur. Cela donnait :

U.B. FARLOS

Cent Etudes de moeurs

Je pestai contre la mauvaise qualité du bouquin. Mais quoi, il était vain d’espérer davantage d’un livre qui, hier encore, n’existait pas. La valeur de son contenu était d’ailleurs surprenante : j’en restais étrangement fasciné. Malgré le style parfois rebutant et le ton sentencieux de l’auteur, j’en avais englouti plus de 400 pages sans même m’en rendre compte. Et pour m’arracher à ma lecture, il avait fallu que mon organisme se refusât pour aujourd’hui à aller plus loin !

Qu’y avait-il donc de si plaisant dans ce livre ?

Hier, je me suis réveillé de mauvaise humeur. J’avais la bouche pâteuse et un léger mal de tête. Je devais rattraper le retard que j’avais pris sur la préparation du journal. La tâche me rebutait par avance. Je me dis qu’une aspirine et une bonne douche effaceraient tout ça. Mais, après mon troisième café, je n’avais toujours pas le coeur à l’ouvrage. Le livre m’obsédait.

Je décidai de le terminer rapidement. Il ne me restait que quelques dizaines de pages. Dans une heure, une heure et demie au maximum, je l’aurais terminé.

Nous sommes jeudi soir. Il est près de minuit et j’écris depuis plus de trois heures. Je n’ai toujours pas terminé le livre. Il est là, devant moi. Je l’ai posé ouvert à l’envers sur la table. Sa couverture me fixe d’un air narquois.

Le titre a continué de s’effacer, et le nom de l’auteur à se transformer. Chaque fois que je l’ai repris après l’avoir refermé, un caractère avait disparu, un autre s’était transformé. C’est pourquoi j’ai pris soin de le laisser ouvert et de ne pas le quitter des yeux. Je suis certain maintenant que la qualité de l’impression n’est pas en cause. Une logique préside à cette altération, que j’ai fini par découvrir avec un indicible sentiment d’effroi.

Sur une feuille quadrillée, j’ai noté l’historique de ces transformations. ll se présente comme suit :

J B FARLOS CENT ETUDES DES MOEURS

1 U B FARLOS CENT ETUDES DE– MOEURS

2 U B FARNOS CENT ETUDES DE– M–EURS

3 U M FARNOS CE–T ETUDES DE– M–EURS

4 U M FARNOS CE–T ETU–ES DE– M–EURS

5 U M FARNOS CE–T ETU––S DE– M–EURS

6 U M FARNOS –E–T ETU––S TE– M–EURS

7 U M FERNOS –E–T –TU––S TE– M–EURS

La terrible signification du titre m’a tout de suite sauté aux yeux. Il ne peut s’agir d’une coïncidence. Et même. N’y aurait-il que cela, j’aurais pu y croire. J’aurais pu me dire qu’un hasard malin me jouait une farce de mauvais goût. J’aurais même pu m’en amuser. Mais enfin, ceci n’expliquerait pas que l’auteur, qui s’appelait à l’origine J.B. Farlos, porte maintenant le mystérieux nom de U.M. Fernos. Au début, je n’ai pas compris. J’ai cru qu’il s’agissait d’un jeu sur les sonorités. Mais ça ne collait pas vraiment. Il y avait autre chose. La transformation du titre était trop précise pour que je me contente d’approximations avec l’auteur. Alors j’ai continué à chercher. Jusqu’à ce que me vienne l’idée d’inscrire l’une à côté de l’autre les lettres altérées et, le cas échéant, leur correspondance. Voici ce que j’obtins :

lettres effacées/transformées J S L O B N D E D C A E

lettres nvelles après transform. U N M T E

ce qui, à première vue, ne m’avançait pas beaucoup. Néanmoins je sentais que j’étais en bonne voie, et je m’obstinai. Je tentai alors de séparer les lettres transformées des lettres effacées.

lettres transform. lettres effacées

avant J L B D A S O N D E C E

après U N M T E

J’entrevoyais l’horrible signification des lettres effacées. En revanche, les lettres transformées ne livraient pas encore leur mystère. J’émis alors l’hypothèse que transformations et disparitions s’étaient faites de manière symétrique: sept disparitions, donc sept transformations. Pourtant, je n’en avais relevé que cinq. L’explication qui me vint à l’esprit fut qu’il y avait eu effectivement sept changements. Simplement, sur les sept, deux lettres s’étaient transformées en elles-mêmes. Et puisque parallèlement aux quatrième et cinquième disparitions, aucune lettre n’avait changé, j’en déduisis que telle devait être leur place. J’inscrivis les unes au dessous des autres le nom original de l’auteur, les lettres remplacées et les remplaçantes :

123 4 5 6 7 8

auteur JBF A RLOS

avant JLB _ _DA?

après UNM_ _T E?

La première ligne contenait deux lettres non transformées qui venaient prendre leur place dans les blancs.

Soudain, le voile se déchira.

Mon nom. C’était mon nom qu’un esprit malin s’amusait à épeler ainsi avec un plaisir sadique. Jean-Louis Bordas. JLBORDAS. Du coup, la signification des nouvelles lettres était évidente. Et le tout s’enchaînait ainsi :

J.L. BORDAS SON DECES

UN MORTEL

J’ai peur. Certains en riraient. Ils diraient qu’il s’agit d’une mauvaise farce, montée à l’aide d’un hologramme révolutionnaire dont le mécanisme de déclenchement serait, par exemple, caché dans la reliure. J’ai pensé à cette explication rationnelle, rassurante. Pourtant, j’ai peur. La plaisanterie n’est pas tout à fait terminée. Un jour, ce livre se refermera, et deux ‘s’ disparaîtront. Le premier pour se changer en ‘l’, le second définitivement. " Et tu te meurs ". Et je me mourrai. J’ai enfin compris ce qui me fascinait à sa lecture. Au moment où j’écris ces lignes, je sais qu’elles s’inscrivent parallèlement là, devant moi, sous la couverture marron. Quelque part entre la page 1382, à laquelle il est resté ouvert, et la page 1396. Car j’ai reconnu le fameux " sujet d’étude " dont parlait la préface. Et de tous ceux qui, plus tard, entendront mon histoire, j’aurai sans doute été le plus lent à le reconnaître. Déjà je devine que le scribe invisible arrive au bas de la page 1395 et s’apprête à conclure. Déjà je devine qu’à cette heure tardive, tandis que l’horloge de l’hôtel de ville m’informe par la fenêtre ouverte que nous venons de changer de jour, il inscrit ces mots : ce livre, c’est mon histoire.

La page se tourne. Ce sera la dernière. Que puis-je faire d’autre, avec cet objet infernal entre les mains ? Combien de temps accepterai-je de vivre sous la menace -hypothétique- d’une couverture en carton marron foncé ? Je ne peux pas le surveiller sans cesse ! Et si quelqu’un venait ? Un cambrioleur, un ami, la femme de ménage qui, voyant le livre ouvert, le feuillettera distraitement, fera une corne en bas de la page et le reposera, fermé, après lui avoir donné un coup de chiffon ! Et même si je parvenais à m’assurer qu’il reste ouvert. Si je le faisais mettre sous verre, enfermer dans un coffre ou couler sous une chape de béton. Même si j’étais sûr que le titre n’en puisse plus changer... Vous vous imaginez, vous, avec votre vie écrite là, mot à mot sur le papier, minutieusement, à la seconde même où vous la vivez ! Tout ! Jusqu’au moindre détail ! De préférence, le moindre détail. Le petit geste mesquin et sans importance qu’on oublie aussitôt. Là. Noir sur blanc.

Je dois dérailler complètement. Ce n’est jamais qu’un pauvre bouquin ! On ne peut pas mourir juste en refermant un bouquin ! Ca ne s’est jamais vu ! En rentrant dans un mur à cent à l’heure, soit ! Ou en tombant d’un immeuble de quinze étages ! Mais un livre, bon sang ! Je dois me faire des idées. En fait, je vais le reprendre et le ranger tranquillement dans la bibliothèque. Et puis j’irai me coucher. Et je me réveillerai demain comme aujourd’hui. Il ne se sera rien passé. Voilà ce que je vais faire. Au moins, je serai fixé.

Après tout, ça ne sera rien. Même pas un mauvais moment à passer. Très propre, sans éclat, sans douleur.

Juste le bruit sourd d’un livre qu’on referme.

 
FXS
 
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