| Je ne sais pourquoi, à ce moment crucial de ma
vie, je me surprends à courir après un mot. Un mot dérisoire qui pourrait rendre compte de ma situation.
Le premier qui me soit venu à lesprit est " condamné à mort ". Un mot ridicule.
Jai 35 ans et depuis 35 ans jattends de purger cette peine. " Perpétuité "
peut-être. Voilà. Perpétuité. Ca nest pas toujours ce quon croit, la perpétuité. On simagine
une interminable durée de vie à croupir dans la monotonie. Mais à bien y regarder, quy a-t-il
de plus limité dans le temps, et en même temps de plus incertain que la perpétuité ? Un coup doeil
dans le dictionnaire : Perpétuité : Du lat. perpetuus, action de se diriger continûment vers. Jy
suis. Je me dirige continûment vers. Plutôt, je suis condamné à me diriger continûment. Plutôt je
suis condamné au continu. Plutôt je suis condamné si je brise la continuité. Condamné à mort en cas
de non-perpétuité.
Le lecteur peut croire que je commence cette
histoire en mégarant. Il aura loccasion de comprendre pourquoi je tiens tant à ce
mot, depuis quelques heures. Et puis je naime pas les entrées in media res et les
retours en arrière. Tout a commencé au début, mon histoire aussi.
Nous sommes jeudi. Depuis lundi, je suis en
congés. Jaime prendre mes vacances comme ça, sans prévenir ni prévoir, partir le vendredi
sans fanfare et me réveiller le lundi, tard, avec limpression de faire lécole buissonnière.
Ce lundi donc, je me suis levé sans hâte, jai fait un brin de toilette, je ne me suis pas
rasé. Jai enfilé un vieux pantalon, un pull et ma veste. Je suis sorti aussitôt prendre
un café dans un bistrot que je connais bien, près de la gare Montparnasse. Jai vaguement
feuilleté la presse, le temps dune cigarette, et je suis ressorti avec lintention
daller me promener sur les quais.
Je remontais la rue de lArrivée en flânant.
Javais la tête ailleurs. Je savourais ce temps un peu gris, humide, qui nous ramène la douce
nostalgie des rentrées de classe. Je savourais le silence, la quiétude, la vacuité de cette première
journée. Les passants étaient rares. Les quelques commerçants à avoir ouvert leur boutique ne
se pressaient pas dattirer le chaland. Le marché du matin avait laissé des traces éparses,
çà et là une vieille cagette, un carton déchiré, des légumes écrasés sur le trottoir. Les étals
étaient presque tous démontés. Seule demeurait, installée derrière une table en tréteaux, une
jeune femme faisant la promotion dun club de livres.
Je faillis passer sans prêter attention à elle.
Mais mon regard fut retenu par la présence sur la table dun ordinateur portable, remplaçant
le traditionnel catalogue. En arrivant à sa hauteur, jeus une légère hésitation dont, en
commerciale avisée, la jeune femme profita.
" Je peux vous renseigner ?
-Non, non, merci. Jétais simplement intrigué
par cette chose, là ! fis-je en désignant du menton lordinateur.
-Ah, ça ! Cest notre nouvel outil de travail.
Avec ça, plus besoin de catalogue ni de prospectus. Je peux tout vous commander à partir dici
: ouvrages, plaquettes, formulaires dinscription...Ca vous intéresserait de jeter un coup
doeil sur notre offre ? "
Je déclinai poliment. Je lui expliquai que jétais
déjà inscrit à la concurrence, dont les services me satisfaisaient pleinement.
" Tiens, cest bizarre...enchaîna-t-elle
(Je venais visiblement de taper en plein dans son argumentaire.) Vous savez pourtant quils
nont pas de boutique ? Alors que nous... "
Je navais pas lhumeur à marchander.
Je lai rarement. Mais ce matin-là, je trouvais particulièrement irritante la manière quont
les gens de cette espèce de sintéresser à votre vie. Javais essayé dêtre agréable,
et on magressait en retour. Je décidai de durcir un peu le ton.
" Désolé de vous contredire, mademoiselle.
Jen ai une à deux pas de chez moi.
- Ah bon ? sobstina-t-elle. Vous êtes
un privilégié! Mais savez-vous quils vendent leurs livres au prix public ? Quel avantage
pouvez-vous trouver...
- Ecoutez. Bon. Oui, peut-être. Mais cest
une inscription que jai obtenue par héritage, vous voyez... Toute la famille y est abonnée.
Et puis leur collection est remarquablement fournie.
- La nôtre lest sûrement tout autant !
Avez-vous...
- Ecoutez. Bon. Je connais votre maison, madame
- Mademoiselle ! - Si vous voulez ! (Elle commençait réellement à méchauffer). Jai
trouvé des choses chez eux que je nai pas trouvées chez vous, alors...
- Mais nous avons entièrement refondu notre
catalogue ! Tenez, fit-elle en ouvrant son ordinateur. Donnez-moi un titre, nimporte lequel,
et je vous parie que je le trouve là dedans.
- Ah ! Ahah ! et bien on va voir ! (Je jubilais).
Est-ce que vous avez, mettons...le Mahabarata !
- Le Ma...Voyons... Comme cela, avec un " h "
alors... henhen... voilà, référence 4729832D.
- Ah. Oui. Bon. Peut-être. Mais... tiens ! Je
cherche en ce moment la Description de la Guinée de Peter de Marees. Est-ce-que vous pouvez
me trouver ça, dans votre bidule !
- ...de la Guinée...Voilà.... référence 5534101V.
Et celui-là, je suis sûre quils ne lont pas, là où vous êtes. "
Je fulminais. Jétais persuadé quelle
bluffait, que le bazar qui faisait tourner cette fichue bécane était programmé pour cracher des
références bidon à la demande. Je voulus lui tendre un piège.
" Bon. Admettons. Je nai pas
eu de chance, voilà tout. Mais est-ce que vous avez les Cent Etudes des moeurs de Jean-Baptiste
Farlos ?
- Attendez.... Farlos, avec un " f "
naturellement... Voyons...Voilà. Référence 6226620X.
- (Bingo ! ) Vous métonnez beaucoup, mademoiselle.
Vraiment je suis surpris que vous ayez ce livre ! Cest que, voyez vous, il na pas
encore été écrit. Pour la simple et bonne raison que je viens den inventer et le titre et
lauteur ! "
Jexultais. Je venais de la prendre en
flagrant délit de mensonge, et jattendais de sa part la mine confuse et humiliée quexigeaient
les circonstances. Ne masquant pas mon triomphe, je mapprêtais à repartir dun pied
conquérant lorsquelle reprit la parole.
" Tout ça est fort possible, monsieur.
Les procédés dont vous usez vous regardent. Néanmoins, et quoi que vous prétendiez, je vous affirme
que jai bien le titre que vous cherchez. Il est là, devant moi. Pas de doute à avoir !
- Enfin, mademoiselle, cessez de vous buter
! Cest ridicule ! puisque je vous dis que jai inventé tout ça...
- Et moi je vous répète...Ecoutez, on ne va
pas en discuter des heures ! Si vous ne me croyez pas, le mieux, cest encore de nous le
commander, non ? Voilà ce que je vous propose : vous me laissez vos coordonnées, et je vous envoie
louvrage chez vous. Je vous loffre, mettons, à titre promotionnel. Vous le lisez,
et si vous aimez, rien ne vous empêche de venir nous en prendre un autre, non ? Ca vous paraît
correct ?
- Et bien daccord ! Je tiens le pari.
Vous envoyez tout ça chez monsieur Jean-Louis Bordas, 18 rue de lArgentine. Mais franchement,
je ny comprends rien. Je ne vois pas ce que...
- Nous verrons bien, monsieur, nous verrons
bien !... "
Je pris congé. Jétais, vous limaginez
bien, on ne peut plus perplexe. Ou bien la jeune femme affabulait, et dans ce cas je ne recevrais
rien. Elle y aurait perdu tout son crédit, son temps, et peut-être son emploi si je décidais décrire
à sa direction. Ou alors...ou alors quoi ? Quy avait-il comme autre solution ? Que le bouquin
existât vraiment ? Quelles étaient mes chances statistiques, en me fiant à ma simple fantaisie,
de tomber sur un nom dauteur vivant ou ayant réellement vécu et sur un titre de livre ayant
été publié ? Et que lun et lautre correspondissent ! Peut-être les Cent Etudes
des moeurs avaient-elles vraiment été écrites par J-B Farlos ? Peut-être lavais-je lu
quelque part sans lavoir enregistré consciemment ? Et au moment de trouver un nom fictif,
celui-ci avait resurgi de lui-même ? Auquel cas je me serais berné tout seul ?
Je ne pouvais pas laisser la question en suspens.
Jétais à deux pas de la FNAC, rue de Rennes. Je me rendis à la librairie. Là, jépluchai
les catalogues classés par titre. Je fis chou blanc. Même résultat dans les catalogues par auteur.
La liste passait directement de W.Farley à G.Farman. Mais de J.B. Farlos, ou même de Farlos tout
court, point. Peut-être sagissait-il dune parution récente ? Je madressai au
guichet des commandes. Une femme peu amène me répondit. Avec sa triste figure et son regard plein
dennui derrière ses lunettes en écaille translucide, elle semblait sortie tout droit dun
moule estampillé "bibliothécaire ménopausable". Elle interrogea son écran et minforma
que le titre nétait pas référencé. A ma demande de renseignements sur lauteur, elle
me répondit avec une pointe dexaspération quelle ne trouvait rien à ce nom.
- Vous êtes certaine ? insistai-je. Et sous
une autre orthographe ?
- Je vous dis que je nai rien. Cest
peut-être une publication à compte dauteur ?
Je navais pas pensé à cette solution.
- Et comment pourrais-je le savoir ?
- Il faut vous adresser à la B.N., monsieur.
- Pardon ?
- La Bibliothèque Nationale, fit-elle en regardant
ailleurs. Ce sont les seuls à posséder la liste exhaustive de tout ce qui se publie et sest
publié en France.
Je repartis, pensif. Les premiers résultats
confirmaient mon intuition. Le titre et lauteur étaient bien de mon invention. Même à considérer
que ce fût une publication à compte dauteur, comment un club de livres aurait-il une telle
chose dans ses cartons ? Par acquis de conscience, je me rendis à la bibliothèque de Bercy. Mais
là encore, les banques de données avouèrent leur ignorance.
En reprenant le métro Quai de la gare, ma conviction
était faite. Après tout, je nallais pas laisser cet incident me gâcher mes congés. La journée
du lundi était déjà bien entamée. Je métais laissé abuser par la présence de lordinateur,
et javais cru un moment à la possibilité dune coïncidence invraisemblable. Le mieux
était doublier tout ça. Javais des lectures en retard, et lassociation littéraire
dont je faisais partie réclamait quelques soins. Cette semaine passerait vite. Je navais
pas tellement de temps à perdre si je voulais en faire quelque chose.
La mise en forme du prochain numéro de notre
journal moccupa le restant de la journée et une partie de la nuit. Je me couchai fort tard.
Lorsque je me réveillai, la matinée était déjà presque écoulée.
Après avoir bu mon café, je descendis chercher
mon courrier. La boîte contenait un colis. Sur le moment, je crus quil sagissait de
la commande que javais passée la semaine davant auprès de mon libraire. Jétais
heureux quil ait répondu si vite. Plein dimpatience, je remontai chez moi.
Louverture du colis me réservait une surprise
bien plus grande. Louvrage quil contenait nétait pas du tout celui attendu.
De format club, sa couverture rigide marron foncé portait en caractères dorés linscription
suivante :
J.B. FARLOS
Cent Etudes des moeurs
éditions x
Je lâchai le livre sur la table, comme sil
mavait brûlé. Toute la scène de la veille métait revenue à lesprit dun
seul coup. Je faisais les cent pas dans la cuisine, méloignant de la table et men
rapprochant pour contempler à nouveau lobjet en fronçant les sourcils. Jéprouvais
un irrépressible sentiment de peur, que je ne reconnus pas immédiatement. Jen mis les symptômes
sur le compte du saisissement. Je tentai de rationaliser les événements. Après tout, il ny
avait rien danormal à ce que je reçoive un livre que javais commandé. Il devait sagir
dune parution toute récente, ou dun de ces ouvrages écrits pour le club et directement
publiés par lui. Ou même...ou bien même dun gigantesque coup publicitaire !:...Cétait
ça ! Ce devait être ça : lagence dont le club était client devait compter dans ses
équipes un de ces publicitaires tordus qui avait imaginé doffrir au consommateur le livre
quil voulait. Vous tombiez sur un démarcheur, vous lui donniez un titre et un auteur imaginaires,
et quelquun, au siège de la société, réalisait à une vitesse prodigieuse votre commande
! Comme sil se fût agit, non dun livre, mais dun complet trois pièces ou dune
recette de cuisine ! Le contenu du bouquin était sans doute dune banalité consternante,
voire totalement vierge. Mais leffet obtenu était proprement époustouflant. Sous le coup
du soulagement et de ladmiration, je me mis à rire. Javais envie de crier au génie.
Dailleurs, je le fis.
Je me décidai enfin à lexaminer de plus
près. Je le pris en mains. Il navait pas lair bien épais. Cent pages à peine, plutôt
dans les 90-95...96 peut-être...(Je jetai un coup doeil à la fin du livre)...96 ! La taille
dun petit opuscule en fait...bâti à la hâte...avec des bouts de ci et des morceaux de ça...des
passages tout prêts à la suite les uns des autres...un peu de travail pour les transitions, et
hop !... un bouquin tout neuf, qui sent encore la colle...Quest ce que ça pouvait bien raconter...Voyons...
Rassuré par laspect familier du livre,
et fort de cette explication cartésienne, cohérente, et un rien loufoque -mais quand il sagit
de faire taire la peur, on ne regarde pas au ridicule-, je louvris pour en entamer la lecture.
Les Cent Etudes des moeurs de J-B. Farlos
souvrent sur une préface brève et grandiloquente dans laquelle lauteur met le lecteur
en garde contre le caractère particulier de son oeuvre. " Mon ouvrage, écrit-il, na
pas la volonté dêtre universel. Il se base sur lobservation dun échantillon
très restreint de la population mondiale à la fin du XX ème siècle. Il ne saurait donc prétendre
à autre chose quà décrire des manières de vivre. En ceci, il sapparente davantage
à la chronique quà louvrage scientifique.
Aux fins de garantir lanonymat de mes
sujets détudes, jai gommé toute référence biographique. De même, jai tenu à
séparer les différents " moments " de mon livre. Du reste, je suis certain
que cette présentation, si elle préserve limpartialité du jugement extérieur, ne trompera
pas les personnes qui mont servi à leur insu de cobaye. A tous ceux donc qui se reconnaîtront
dans les pages qui suivent, je voudrais dabord présenter mes excuses pour cet emprunt bien
innocent, puis mes remerciements pour mavoir fourni une telle matière première. Enfin, je
voudrais leur dédier cet ouvrage, qui restera, au-delà des années, comme le reflet unique et modeste
de ce que fut leur vie. "
Je fis une première pause, le temps de prendre
mes dispositions. Jemportai au salon le reste de café, un cendrier et des cigarettes. Je
réglai la radio sur France Musique, volume au minimum. Enfin, je débranchai le téléphone.
La suite se présente comme une série de tableaux
dépeignant les grandes étapes de la vie dun homme. De la naissance à la mort, lauteur
y décrypte les comportements de ses contemporains face à lévénement à la lumière de leur
esthétique. Les commentaires apparaissent incidemment sous la forme de sentences à lemporte-pièce.
Hormis celles-ci, chaque étude nest quune narration plus ou moins brève dun
" moment " de vie, rédigée sur un ton froid et impersonnel. Ainsi, voici comment
il présente la naissance.
" Novembre. Un enfant naît. Le visage
de sa mère est radieux. Son sourire total. Elle pense à son image de femme. A sa mission maternelle.
Le visage de son père est partagé. Il sourit. Il pense à son image de mâle. A sa virilité. Il
est crispé. Il pense à son image dhomme libre et solitaire. A son indépendance perdue. Lenfant
pleure un peu. Il a peur. Il pense à son refuge utérin. A ce milieu liquide quil vient de
quitter. On le pose sur le ventre de sa mère. Il ouvre grand sa bouche. Linfirmière ne sourit
pas. Elle enlève son attirail stérilisé. Elle jette sur le père un regard noir. Sur la mère un
regard furieux. Elle pense à la nuit de lavant-veille. A sa relation sexuelle avec la mère.
Elle regarde lenfant dun oeil professionnel. Elle pense encore un de fait. Cest
parfait. Pas de problèmes. Jaurais pu le nettoyer un peu, il a encore du placenta dans le
creux poplité. La mère regarde linfirmière. Son sourire se fige. Elle pense quelle
a trouvé la nourrice idéale.
Lesbienne, adultère, masculine, infantile, maternelle.
Trois esthétiques saffrontent et deux cherchent à se rejoindre. "
Les tableaux suivants accompagnent le nouveau
né dans ses débuts : " Abandon de la mère ", " Colères ",
" Premiers pas "...Les textes sétoffent progressivement. Absorbé par
ma lecture, je laissai passer lheure du déjeuner.
Lorsque je men aperçus, il était près
de trois heures. Refermant le livre, je passai à la cuisine et mangeai rapidement. Javais
rendez-vous à quatre heures et demie pour faire le point sur le journal.
Je revins de mon rendez-vous vers onze heures
du soir. Jétais passablement éméché. La séance de travail avait tourné court, car nous avions
bu la bière de trop avant même de nous y mettre. Jentendis du bruit en provenance du salon.
En entrant dans la pièce, javisai la lumière et la radio encore allumées, le cendrier plein,
le pot à café à moitié vide et le livre posé sur mon fauteuil. Après tout, jétais en vacances.
Je fis réchauffer le café, et me replongeai dans ma lecture.
Il faut mettre sur le compte de lalcool
le fait que, de prime abord, je ne remarquai rien. Je lus ainsi durant trois bonnes heures, jusquà
ce que je fusse trop fatigué pour soutenir mon attention. A ce moment, la bière avait épuisé tout
son effet. Une pensée étrange me vint alors à lesprit. Ce livre, à la lecture duquel javais
déjà consacré plus de six heures, ne faisait que 96 pages ! Quelque chose nallait pas. Je
consultai la page où je métais arrêté. Elle portait le numéro 423. Interloqué, jallai
voir à la fin du livre. Le texte sarrêtait page 496.
Je haussai les épaules et crus que je métais
trompé. Jétais trop fatigué pour chercher plus loin. En le refermant, je notai que lun
des caractères dorés du titre sétait effacé. De plus, une curieuse trace jaune semblait
transformer les initiales de lauteur. Cela donnait :
U.B. FARLOS
Cent Etudes de moeurs
Je pestai contre la mauvaise qualité du bouquin.
Mais quoi, il était vain despérer davantage dun livre qui, hier encore, nexistait
pas. La valeur de son contenu était dailleurs surprenante : jen restais étrangement
fasciné. Malgré le style parfois rebutant et le ton sentencieux de lauteur, jen avais
englouti plus de 400 pages sans même men rendre compte. Et pour marracher à ma lecture,
il avait fallu que mon organisme se refusât pour aujourdhui à aller plus loin !
Quy avait-il donc de si plaisant dans
ce livre ?
Hier, je me suis réveillé de mauvaise humeur.
Javais la bouche pâteuse et un léger mal de tête. Je devais rattraper le retard que javais
pris sur la préparation du journal. La tâche me rebutait par avance. Je me dis quune aspirine
et une bonne douche effaceraient tout ça. Mais, après mon troisième café, je navais toujours
pas le coeur à louvrage. Le livre mobsédait.
Je décidai de le terminer rapidement. Il ne
me restait que quelques dizaines de pages. Dans une heure, une heure et demie au maximum, je laurais
terminé.
Nous sommes jeudi soir. Il est près de minuit
et jécris depuis plus de trois heures. Je nai toujours pas terminé le livre. Il est
là, devant moi. Je lai posé ouvert à lenvers sur la table. Sa couverture me fixe dun
air narquois.
Le titre a continué de seffacer, et le
nom de lauteur à se transformer. Chaque fois que je lai repris après lavoir
refermé, un caractère avait disparu, un autre sétait transformé. Cest pourquoi jai
pris soin de le laisser ouvert et de ne pas le quitter des yeux. Je suis certain maintenant que
la qualité de limpression nest pas en cause. Une logique préside à cette altération,
que jai fini par découvrir avec un indicible sentiment deffroi.
Sur une feuille quadrillée, jai noté lhistorique
de ces transformations. ll se présente comme suit :
J B FARLOS CENT ETUDES DES MOEURS
1 U B FARLOS CENT ETUDES DE MOEURS
2 U B FARNOS CENT ETUDES DE
MEURS
3 U M FARNOS CET
ETUDES DE MEURS
4 U M FARNOS CET
ETUES DE MEURS
5 U M FARNOS CET
ETUS DE MEURS
6 U M FARNOS ET
ETUS TE MEURS
7 U M FERNOS ET
TUS TE MEURS
La terrible signification du titre ma
tout de suite sauté aux yeux. Il ne peut sagir dune coïncidence. Et même. Ny
aurait-il que cela, jaurais pu y croire. Jaurais pu me dire quun hasard malin
me jouait une farce de mauvais goût. Jaurais même pu men amuser. Mais enfin, ceci
nexpliquerait pas que lauteur, qui sappelait à lorigine J.B. Farlos, porte
maintenant le mystérieux nom de U.M. Fernos. Au début, je nai pas compris. Jai cru
quil sagissait dun jeu sur les sonorités. Mais ça ne collait pas vraiment. Il
y avait autre chose. La transformation du titre était trop précise pour que je me contente dapproximations
avec lauteur. Alors jai continué à chercher. Jusquà ce que me vienne lidée
dinscrire lune à côté de lautre les lettres altérées et, le cas échéant, leur
correspondance. Voici ce que jobtins :
lettres effacées/transformées J S L O B N D
E D C A E
lettres nvelles après transform. U N M T E
ce qui, à première vue, ne mavançait pas
beaucoup. Néanmoins je sentais que jétais en bonne voie, et je mobstinai. Je tentai
alors de séparer les lettres transformées des lettres effacées.
lettres transform. lettres effacées
avant J L B D A S O N D E C E
après U N M T E
Jentrevoyais lhorrible signification
des lettres effacées. En revanche, les lettres transformées ne livraient pas encore leur mystère.
Jémis alors lhypothèse que transformations et disparitions sétaient faites de
manière symétrique: sept disparitions, donc sept transformations. Pourtant, je nen avais
relevé que cinq. Lexplication qui me vint à lesprit fut quil y avait eu effectivement
sept changements. Simplement, sur les sept, deux lettres sétaient transformées en elles-mêmes.
Et puisque parallèlement aux quatrième et cinquième disparitions, aucune lettre navait changé,
jen déduisis que telle devait être leur place. Jinscrivis les unes au dessous des
autres le nom original de lauteur, les lettres remplacées et les remplaçantes :
123 4 5 6 7 8
auteur JBF A RLOS
avant JLB _ _DA?
après UNM_ _T E?
La première ligne contenait deux lettres non
transformées qui venaient prendre leur place dans les blancs.
Soudain, le voile se déchira.
Mon nom. Cétait mon nom quun esprit
malin samusait à épeler ainsi avec un plaisir sadique. Jean-Louis Bordas. JLBORDAS. Du coup,
la signification des nouvelles lettres était évidente. Et le tout senchaînait ainsi :
J.L. BORDAS SON DECES
UN MORTEL
Jai peur. Certains en riraient. Ils diraient
quil sagit dune mauvaise farce, montée à laide dun hologramme révolutionnaire
dont le mécanisme de déclenchement serait, par exemple, caché dans la reliure. Jai pensé
à cette explication rationnelle, rassurante. Pourtant, jai peur. La plaisanterie nest
pas tout à fait terminée. Un jour, ce livre se refermera, et deux s disparaîtront.
Le premier pour se changer en l, le second définitivement. " Et tu te meurs ".
Et je me mourrai. Jai enfin compris ce qui me fascinait à sa lecture. Au moment où jécris
ces lignes, je sais quelles sinscrivent parallèlement là, devant moi, sous la couverture
marron. Quelque part entre la page 1382, à laquelle il est resté ouvert, et la page 1396. Car
jai reconnu le fameux " sujet détude " dont parlait la préface.
Et de tous ceux qui, plus tard, entendront mon histoire, jaurai sans doute été le plus lent
à le reconnaître. Déjà je devine que le scribe invisible arrive au bas de la page 1395 et sapprête
à conclure. Déjà je devine quà cette heure tardive, tandis que lhorloge de lhôtel
de ville minforme par la fenêtre ouverte que nous venons de changer de jour, il inscrit
ces mots : ce livre, cest mon histoire.
La page se tourne. Ce sera la dernière. Que
puis-je faire dautre, avec cet objet infernal entre les mains ? Combien de temps accepterai-je
de vivre sous la menace -hypothétique- dune couverture en carton marron foncé ? Je ne peux
pas le surveiller sans cesse ! Et si quelquun venait ? Un cambrioleur, un ami, la femme
de ménage qui, voyant le livre ouvert, le feuillettera distraitement, fera une corne en bas de
la page et le reposera, fermé, après lui avoir donné un coup de chiffon ! Et même si je parvenais
à massurer quil reste ouvert. Si je le faisais mettre sous verre, enfermer dans un
coffre ou couler sous une chape de béton. Même si jétais sûr que le titre nen puisse
plus changer... Vous vous imaginez, vous, avec votre vie écrite là, mot à mot sur le papier, minutieusement,
à la seconde même où vous la vivez ! Tout ! Jusquau moindre détail ! De préférence, le moindre
détail. Le petit geste mesquin et sans importance quon oublie aussitôt. Là. Noir sur blanc.
Je dois dérailler complètement. Ce nest
jamais quun pauvre bouquin ! On ne peut pas mourir juste en refermant un bouquin ! Ca ne
sest jamais vu ! En rentrant dans un mur à cent à lheure, soit ! Ou en tombant dun
immeuble de quinze étages ! Mais un livre, bon sang ! Je dois me faire des idées. En fait, je
vais le reprendre et le ranger tranquillement dans la bibliothèque. Et puis jirai me coucher.
Et je me réveillerai demain comme aujourdhui. Il ne se sera rien passé. Voilà ce que je
vais faire. Au moins, je serai fixé.
Après tout, ça ne sera rien. Même pas un mauvais
moment à passer. Très propre, sans éclat, sans douleur.
Juste le bruit sourd dun livre quon
referme.
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