| Perdons-nous un peu dans le labyrinthe insondable
de la culture de Borges...
Insondable par sa profondeur et sa diversité
hétéroclite. La cécité progressive de lécrivain lobligeait à apprendre des textes
pour éviter de devoir les relire. Cette peur obsessionnelle de loubli la mené à écrire
" Funes ou la mémoire ", lhistoire dun homme qui jouit (et souffre)
dune mémoire totale. Toute sa vie, Borges a tenté de ne rien oublier.
Toute sa vie Borges a lu.
Il a lu avec la frénésie dun homme qui sait quil néchappera pas à une cécité
congénitale.
Il a ainsi accumulé les lectures de romans,
dessai philosophiques, historiques, même botaniques. Toute connaissance était bonne à prendre.
Il a engrangé un savoir encyclopédique, dans lequel même les théories désuètes dun illustre
inconnu justement oublié trouvaient place. Son esprit est ainsi devenu une gigantesque soupe littéraire
hétéroclite.
Il était inévitable que cet amoureux des lettres
truffât ses nouvelles de références variées.
Les livres ou les auteurs cités sont réels ou
inventés.
Les auteurs réels tiennent une grande place. Dom Quichotte, Les
1001 Nuits reviennent systématiquement. Dautres auteurs obscurs (Raymond Lulle
par exemple) ou inconnus permettent à Borges de tisser une toile de relations entre les propres
textes, et entre ses textes et les oeuvres citées.
Ces relations sont créées a dessein.
Sinon comment expliquer que lon trouve un autre type de références, les références inventées
?
Borges invente des auteurs, des livres, des groupes de réflexion, lorsque sa culture ne suffit
plus ou lorsquaucun auteur réel ne peut plus étayer son propos. Le lien ainsi créé part
dans le vide, comme une URL disparue du WEB.
Car ces références (vraies ou fausses) sont
autant de liens hypertextes (au sens le plus strict du terme) à lintérieur de lunivers
littéraire.
Pour illustrer cette affirmation, considérons
cette métaphore tirée de la vie même de Borges.
Lécrivain argentin a toujours vécu dans des bibliothèques. Chez ses parents tout dabord,
puis comme directeur de la bibliothèque nationale argentine. Son grand plaisir était douvrir
un livre au hasard, de chercher une référence à un autre livre, chercher ce dernier, louvrir
au hasard, et ainsi de suite... Dans sa bibliothèque, Borges surfe sur la littérature,
au sens ou nous lentendons sur internet.
Cest un tel surf littéraire quil a sciemment tenté de recréer dans toute son uvre.
Lire un texte de Borges, ce nest pas seulement
se plonger dans lunivers fictionnel et intellectuel dun écrivain génial. Cest
plonger dans la littérature tout entière.
Chaque référence est là pour faire naître une
image dans lesprit du lecteur. Limage de loeuvre citée. Lorsque Borges écrit
" Dom Quichotte ", le lecteur est invité à placer sur cette référence tous
les souvenirs, toutes les images quil garde de sa lecture de luvre de Cervantes.
Le titre " Dom Quichotte " est donc réellement un lien hypertexte
(qui relie luvre de Borges et celle de Cervantes).
Luvre de Borges est hypertextuelle.
Mais il va beaucoup plus loin.
Les liens hypertextes de Borges ne mettent pas en relation seulement une référence et un livre.
Un mot, voire une lettre peut suffire. Hladik, le héros de sa nouvelle " Le Miracle
secret ", rêve quil trouve Dieu dans une lettre dune encyclopédie. Le dernier
poème de " Le miroir et le masque " se résume à un seul mot. Et ce mot renvoie
(comme un lien) à un ensemble dimages, de récits si énorme (infini ?) que le poète
doit se donner la mort, et que le roi qui entend ce mot renonce à son trône.
Ce Mot, le lien absolu, lhyperlien qui relie le fini à linfini, nous ne le lirons
jamais.
Il est indicible, in-scriptible, parce quil est en relation directe avec lunivers
tout entier. Son simple énoncé ferait immédiatement disparaître ce dernier (lunivers, la
vie et le reste ! ! !), comme dans " La Parabole du Palais ".
Car " dans le monde, il ne saurait exister deux choses égales ".
Umberto Eco écrit dans Luvre
ouverte, " ...plus élevée est linformation, plus il est difficile de la communiquer
; et plus le message se communique clairement, moins il informe ".
Borges a exploité cette caractéristique avec
ses liens. Plus un lien est explicite, mois il informe. Un mot seul renvoie à plus dimages
que le titre dun livre. Parce que le mot renvoie à tous les livres qui lillustrent.
- Du lien trivial (au sens mathématique,
évident, sans intérêt) : une phrase ne signifie rien de plus quelle même ;
- au lien unitaire : la référence à
un livre ;
- au lien multiple (la référence à un auteur,
donc à toute son uvre) ;
- au lien hypermultiple : un mot devient
chez Borges une allusion implicite à tous les textes qui illustrent ce mot ;
- au lien indéfini : la lettre de Hladik,
la lettre Aleph de la nouvelle du même nom, qui renvoie à lunivers indéfiniment grand) ;
- au lien absolu enfin, infini, infiniment
court et infiniment signifiant ;
Tous les types de liens ont été inventés par
Borges (même ceux qui ne peuvent pas exister !).
Non content davoir inventé lhypertexte,
Borges nous ouvre des voies dexpérimentation sur les techniques informatiques (Internet
et autres).
Jusqu'à présent, un lien hypertexte relie un
texte A à un unique texte B. La technique du HTML le veut ainsi.
Imagines-tu, cher lecteur, un WEB où chaque lien serait multiple ? Te rends-tu compte de
lexplosion informationnelle que cela représenterait ? Très bientôt, il sera possible
de lire une uvre littéraire (ou un article scientifique, ne soyons pas racistes), en ayant
" en temps réel ", " en ligne ", lensemble des commentaires
qui portent sur le passage étudié.
Imagine-toi cliquer sur un mot, une phrase,
un paragraphe.
Sur la partie gauche de la page apparaissent le nom de lauteur et le titre dun livre
qui cite ou fait référence audit mot, paragraphe... Mieux, tu as même accès au titre du chapitre
et au thème abordé. Si le commentaire tintéresse, tu pars dessus. Un simple clic sur une
citation te ramène au texte original (car le lien est réflexif), ou vers un autre texte ou un
autre commentaire...
Cela ressemble à un cadre (ou " frame ",
pardon lecteurs québécois) inversé.
Le " sommaire " des liens évolue au fur et à mesure que le texte défile dans
le cadre. Le texte est fixe, le sommaire évolue. Le texte est enfin remis au centre de lécran.
On quitte la hiérarchie aristotélicienne (structure arborescente), on entre dans lère du
graphe (ensemble de points reliés). Lire Les Technologies de l'intelligence de Pierre Lévy
sur lévolution qui a mené lhomme au travers les âges de loralité, de lécriture
et maintenant de linformatique.
Lidée est là, la technique opérationnelle,
lintérêt gigantesque !
Vois-tu, cher lecteur, comment technologie et
humanisme se mélangent ? Borges poursuit un but métaphysique : " un temple
qui contient tous les temples, un point qui contient tous les points, un texte qui contient,
sous forme de citations, tous les textes, tel est le pari de Borges " (Jean-Pierre Mourey,
Borges, vérité et univers fictionnel). Je mamuse à le rapprocher dune technique
informatique. Ainsi des horizons nouveaux souvrent pour les deux domaines.
Etonnant, non ?
(Pour plus de renseignements sur une approche
littéraire, philosophique et mathématique de Borges, reportez-vous à lessai de mon homonyme
" Borges et linfini ", dans les très très bonnes librairies (mais le
plus simple est de nous demander)).
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