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Notre fauteuil
préféré ouvre ses larges accoudoirs pour nous accueillir à nouveau.
Profond, voluptueux, douillettement lové sous une lampe douce, il
attend le lecteur. Sur le velours râpeux couvert de poils de chat,
nous pouvons poser notre verre à cocktail (Banville : mélangez
une cuillère à soupe de calvados et une cuillère à soupe de sirop
de cassis, puis complétez avec du cidre glacé. Ajoutez deux glaçons
et un trait de jus de citron, et décorez avec une tranche de pomme)
et les derniers livres que nous avons lu pour vous, face au feu crépitant
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| Huit
millions de façons de mourir
de Lawrence Block - Série noire Gallimard |
Huit millions
de façons de mourir est un superbe polar dont l'intérêt réside
moins dans le suspense - assez mince - et dans l'intrigue que dans
l'implacable étude des personnages et de leurs interactions. Mettant
en scène les stéréotypes du polar - le détective privé viré de la
police parce qu'il a tué un enfant par accident, un souteneur noir,
ses call-girls - dans un cadre urbain également stéréotypé -New-York,
le Bronx, la Cinquième Avenue -, Block utilise les passions contradictoires
de ses personnages pour les rendre crédibles. Le détective est un
alcoolique, plus ou moins assidu aux séances des A.A., le souteneur
est amateur d'art africain et professe une certaine esthétique de
vie liée à l'art. Les deux personnages sont ainsi présentés sous un
aspect dual, avec un coté positif (détective et art) et un coté négatif
(alcoolique et maquereau). Les autres personnages sont souvent présentés
à contre-pied de l'attitude que l'on attend d'eux, et les portraits
des différentes call-girls sont par exemple particulièrement attachants.
L'ensemble de cette trame de vies est constamment évoqué dans le leitmotiv
donnant son titre au livre : huit millions d'habitants dans New-York,
donc huit millions de manières de vivre différentes, et sûrement huit
millions de façons de mourir. Ces huit millions de façons de mourir,
le détective les découvre (pas toutes heureusement) au fur et à mesure
de sa dérive entre le souteneur, les filles, son ex-femme, les alcooliques,
les flics et cette putain de bouteille de bourbon qui l'obsède. La
dépendance alcoolique est décrite avec une force qui n'est pas sans
rappeler celle de la drogue dans Le festin nu.
Ce qui fait la force de ce livre , c'est l'exploitation de personnages
et de lieux qui semblent stéréotypés, mais qui sont exploités avec
une habilité d'auteur telle qu'ils sortent largement du cadre de ce
stéréotype. Huit millions de façons de mourir est le polar parfait,
parce qu'il exploite le polar dans une veine plus proche de la sensation
que de l'action, et qu'il dépasse ainsi le cadre conventionnel que
l'on croyait pouvoir lui attribuer au début de la lecture.
A ce sujet, il semble que le genre polar lui-même puisse être stéréotypé
: pour un lecteur français, une composante immédiate de ce stéréotype
est par exemple la localisation de l'action (on pourrait prendre comme
exemple la teneur des personnages, la présence d'un certain milieu...).
Lorsque l'action se déroule dans une grande ville américaine et que
tous les éléments attendus sont réunis, on est très proche d'une certaine
idée réductrice du polar. Le genre polar serait monolithique et fondamentalement
composé de quelques conditions initiales dont on ne peut s'écarter.
Les polars transposés en France sembleraient alors moins crédibles
(voir notre Nouvelle à suivre). Même s'il est vrai que le déroulement
du polar dans une ville américaine apporte indéniablement un certain
'genre' aux polars (probablement dû à nos propres fantasmes
sur l'Amérique : par exemple ceux qui considèrent l'Amérique comme
le Grand Repoussoir réagissent d'autant mieux à une description de
la violence urbaine qu'ils pensent que les grandes villes américaines
sont tout entières à l'image des ghettos les plus chauds, impression
largement relayée par les médias en France), la production française
actuelle situant l'action ailleurs que dans les villes américaines
brise ce stéréotype (par exemple dans Les Racines du mal),
pour nous permettre d'arriver à une idée des polars bien différente,
plus fine, plus proche du roman, plus intelligente en un mot. Cette
transformation (qui n'est en fait pas récente) est semblable à celle
subie par la science-fiction. Peut-être est-ce seulement l'émergence
normale de la maturité dans un genre littéraire. |
| PmM |
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| Chourmo de Jean-Claude Izzo -
Série noire Gallimard |
Fabio Montale est un flic gastronome : toutes les
ressources culinaires locales y passent, accompagnées des meilleurs rosés du coin. Seulement, Fabio
n'est plus flic et il ne cesse, tout au long de ce roman, de vomir et de revomir - le plus souvent
en sanglotant - tout ce qu'il ingurgite. Ce ne sont pourtant pas ses repas qui lui portent sur le
foie, c'est la vie qui lui soulève le coeur.
Voilà la suite de Total Khéops (que nous avions élogieusement
présenté dans le numéro précédent de KaFkaïens). Je vous
le dit tout de suite, elle m'a un peu déçu. Faut dire que Jean-Claude
Izzo aime bien en faire un peu trop. C'est assez sympa, notez bien.
Mais on a du mal à "faire sienne" cette histoire un peu
trop mouvementée, même si les descriptions des états d'âme de Fabio
comme ceux de Marseille sont toujours très attachants. La fiction
politique qui sous-tend l'intrigue policière - l'avancée rampante
des idées racistes dans la ville la plus cosmopolite de France - est
rendue avec un réalisme qui fait froid dans le dos. Mais bon, c'est
un peu raté, alors on se dit que ce personnage n'est peut-être qu'un
début et que ce que Jean-Claude Izzo veut nous raconter, c'est le
Marseille d'aujourd'hui. Alors là, on attend la suite avec impatience. |
| EM |
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| Meurtres
pour mémoire de Didier
Daeninckx- Série noire Gallimard |
Meurtres pour
mémoire pourrait servir de contre-exemple aux quelques réflexions
développées plus haut sur les polars. Il est si bien ficelé que l'on
ne s'intéresse qu'au coeur de l'action, sans pour cela que les détails
soient gommés un seul instant. Je ne sais pas si vous avez rêvé comme
moi, dans votre adolescence, d'une 'machine', d'un objet indéfinissable
que vous posséderiez, lourd, complexe, compliqué, logé dans votre
main et qui battrait les pulsations secrètes des cristallisations
de vos désirs. Et bien Meurtres pour mémoire me fait penser
à cet objet, tant l'assemblage des scènes, des lieux, des actions
et des personnages est parfait.
Didier Daeninckx est un maître dans la marqueterie de l'écriture :
tous les éléments de son roman sont si bien imbriqués qu'ils donnent
à l'oeuvre une apparence de vérité étonnante. Entendons-nous : je
ne parle pas du fond, de l'affaire traitée dans le livre qui reprend
des éléments de la vie réelle, mais de la forme, qui est par définition
artificielle (dans le sens de non réelle). C'est cette forme qui respire
paradoxalement la vérité. Et c'est dûà une multitude de détails
ajoutés au bon moment dans le cours de l'histoire, aux idées et aux
impressions qui fusent, comme si nous étions dans la peau du narrateur
et que nous pensions avec lui. Cette utilisation précise du détail
est d'ailleurs 'avouée' par l'auteur lui-même, qui l'utilise comme
scène finale (la découverte d'un détail cristallise les différentes
trames de l'histoire et les pensées des deux principaux personnages).
La trame historique de l'histoire (tournant autour de l'histoire de
Drancy et de son sinistre camp) soutient l'ensemble de l'oeuvre. L'évocation
de la sanglante répression policière de la manifestation algérienne
de 1961 à Paris, qui constitue la deuxième trame historique de l'histoire,
constitue une évocation bienvenue de cet épisode peu glorieux de la
guerre d'Algérie. Sans verser dans le pamphlet, Daeninckx décrit sans
romancer et donne envie d'en savoir plus. A travers ces deux trames,
la question de la manipulation de l'histoire se pose : manipulations
louches destinées à masquer les passés de fonctionnaires bordelais
trop zélés (et devenu hauts responsables à la préfecture de police
de Paris...), manipulations politiques de la vérité pendant une guerre
masquée (où l'on retrouve le même haut fonctionnaire). Tout cela est
très salutaire. Vous l'avez compris, ce livre est un petit bijou. |
| PmM |
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| Soie d'Alessandro Baricco - Albin-Michel |
Soie,
d'Alessandro Baricco, ou le plaisir du "copier-coller"
Soie est un best-seller. Mais il arrive
que ce soit mérité. L'histoire, simple. Un marchand fait des aller-retours au Japon pour en ramener
des vers à soie. Au Japon, il rencontre une femme. C'est tout.
Ce qui surprend, c'est que le récit de ces voyages est chaque fois
identique à un mot près. Une page pour l'aller, une pour le retour.
Toujours les mêmes. Une façon d'exprimer la monotonie des voyages
? L'auteur bâcle ainsi quatre mois de voyages pour se concentrer
sur quelques jours, quelques instants, un regard...
Dès le premier voyage, Baricco a créé le référent de tout le roman. Et ici, pas de vagues réminiscences
à la Proust, pas de liens diffus. De la brute répétition. Et chaque voyage devient un éternel
recommencement, comme une roue ovale, qui tourne, un temps rapide, un temps lent. Mais on lit
ces passages "copiés-collés" avec attention, cherchant la différence. Et on la trouve,
toujours la même ! Bref, lisez ce roman. Lisez-le chez Albin-Michel. L'édition est belle, la couverture
elle-même donne un toucher de soie...
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| LN |
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| Le loup debout de Nancy A. Collins
- J'ai lu Epouvante |
A l'instar des
lycanthropes, il est des noms d'auteurs qui me font bondir sauvagement
sur les livres qui les portent, avec un hurlement de plaisir anticipé
: Nancy A. Collins est un de ces noms. Aussi, quand j'ai vu Le
loup debout innocemment posé sur un fragile étalage,
les tressaillements familiers d'une crise de biblianthropie ont commencé
à m'agiter. Hurlant et vociférant, je me ruai sur le livre en éparpillant
la pile et effectuai un passage en caisse à la vitesse d'un éclair
poilu. Puis je rentrai chez moi pour savourer ma proie, dans des circonstances
qui restent malheureusement assez floues (ai-je vraiment égorgé ce
policier qui venait d'arrêter ma voiture roulant à 150 en ville ?
Ai-je vraiment décapité le concierge qui venait me parler de ses étrennes
?). Enfin, l'essentiel était d'être là, avec ce livre entre les mains.
Il faut dire que Nancy A. Collins fait partie de ces auteurs qui ont
su revivifier un mythe, apporter un souffle nouveau à un personnage
littéraire jusqu'alors toujours exploité dans la même veine. Patrick
Cauvin l'a fait pour les vampires avec Paris Vampire, David
Brin pour les civilisations galactiques avec Elévation , Isaac
Asimov pour les robots...: Nancy A. Collins l'a fait pour le loup-garou.
Son idée originale, développé dans Garouage, met en scène un
peuple de l'ombre vivant depuis toujours aux cotés des humains, et
possédant les caractéristiques d'animaux tutélaires (les loups bien
sûr, mais aussi les renards, les coyotes...). Les êtres mi-hommes,
mi-loups sont appelés vargrs. L'originalité réside dans le traitement
de la vie parallèle de ces êtres de l'ombre : relations entre les
communautés, liens hiérarchiques (calqués pour les vargrs sur les
relations à l'intérieur des meutes de loups), relations avec les hommes
(qui sont considérés à la fois comme du bétail à exploiter et comme
l'oppresseur constant forçant les communautés à se cacher). Dans Garouage,
les aperçus de cette vie souterraine rendait l'ensemble de la construction
très crédible, en particulier par l'utilisation de personnages découvrant
leur nature de vargrs. Le glissement de la nature humaine (que le
lecteur ne met en doute au début de l'oeuvre) vers la nature vargr
ne laisse pas au lecteur l'opportunité de rester critique sur le fond
même de l'existence vargr. Les incohérences passent ainsi souvent
inaperçues et l'ensemble des détails globalement très convaincant.
Le loup debout reprend cette méthode : un humain part à la
découverte (initiatique) de sa véritable nature vargr, d'abord par
les rites de sa tribu (les légendes et superstitions sont basées sur
des faits réels attribuables aux vargrs) puis par la rencontre d'autres
êtres de l'ombre et enfin par l'exploration de sa propre filiation.
Ce livre est en fait plus une exposition des caractéristiques vargres
qu'un véritable roman. Et c'est dommage : pas assez étoffé et détaillé
pour être une sorte d'encyclopédie vargre, le roman lui-même ne présente
qu'un faible intérêt tant il manque de souffle. On se surprend à guetter
les passages abordant la nature vargre du héros et à survoler ses
diverses aventures, preuve du peu d'intérêt de l'histoire. Comme l'histoire
des vargrs est totalement réexpliquée dans ce nouvel ouvrage, on se
demande si son écriture n'est pas antérieure à celle de Garouage,
bien mieux réussi à tous les points de vue. J'aurais préféré lire
Garouage en second. Espérons que le troisième ne sera pas une
fade resucée des deux premiers, sans nouvelles idées et sans nouvelles
histoires. |
| PmM |
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| Mission bizou
d'Edika - Ed. Fluide Glacial |
Difficile de
parler d'Edika -et de son dernier recueil paru Mission Bizou-,
en faisant une analyse d'une de ses planches par exemple. Justement
parce que non seulement ses planches défient toute analyse, mais aussi
parce qu'un recueil d'Edika est constitué des dernières planches parues
dans Fluide Glacial, et qu'il ne constitue donc pas un véritable
ensemble cohérent. Chaque planche (pour être plus précis, chaque gag
constitué de quatre planches) est une suite illogique des précédentes,
en même temps qu'une étape de plus dans la lente évolution de la vision
que nous propose Edika de son monde personnel.
Difficile donc de décrire ce monde, de présenter sa femme, ses enfants, le chat (Clark Gaybeul, qui
prend une place de plus en plus prépondérante au fil des albums) ou n'importe lequel des personnages
-ou des archétypes de personnages- qui viennent peupler les cases (ou en déborder) au fur et à mesure
des pages. De l'étude des moeurs félines à la chirurgie esthétique pour chien en passant par les reality-shows
et par le pôle nord, le récit part dans tous les sens, tous les humours : la verve d'Edika bouleverse
le paysage de l'humour en bandes dessinées en réinventant depuis plus de dix ans un nonsense britannique
mâtiné d'absurde gotlibien (et d'une bonne dose de psychanalyse à la Woody Allen). En réalité, l'humour
d'Edika est véritablement innovant, et repose sur un décalage constant dans l'observation de la vie
quotidienne (de la vie de famille, de la télévision, de la société...). Son humour vaut d'ailleurs
autant par ses histoires que par le fourmillement de détails annexes qui 'polluent' le déroulement
de l'action. Il y a souvent deux, voire trois histoires parallèles, plus une multitude de gags récurrents,
d'effets de bord (de case), d'astuces incompréhensibles et d'intrusion du réel dans la bande dessinée
(ou l'inverse). Inracontable, donc, et à découvrir absolument. |
| PmM |
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