Le Fauteuil en Velours Brun
 
Notre fauteuil préféré ouvre ses larges accoudoirs pour nous accueillir à nouveau. Profond, voluptueux, douillettement lové sous une lampe douce, il attend le lecteur. Sur le velours râpeux couvert de poils de chat, nous pouvons poser notre verre à cocktail (Banville : mélangez une cuillère à soupe de calvados et une cuillère à soupe de sirop de cassis, puis complétez avec du cidre glacé. Ajoutez deux glaçons et un trait de jus de citron, et décorez avec une tranche de pomme) et les derniers livres que nous avons lu pour vous, face au feu crépitant :
 
Huit millions de façons de mourir de Lawrence Block - Série noire Gallimard
Chourmo de Jean-Claude Izzo - Série noire Gallimard
Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx- Série noire Gallimard
Soie d'Alessandro Baricco - Albin-Michel
Le loup debout de Nancy A. Collins - J'ai lu Epouvante
Mission bizou d'Edika - Ed. Fluide Glacial
 
 
Huit millions de façons de mourir de Lawrence Block - Série noire Gallimard
Huit millions de façons de mourir est un superbe polar dont l'intérêt réside moins dans le suspense - assez mince - et dans l'intrigue que dans l'implacable étude des personnages et de leurs interactions. Mettant en scène les stéréotypes du polar - le détective privé viré de la police parce qu'il a tué un enfant par accident, un souteneur noir, ses call-girls - dans un cadre urbain également stéréotypé -New-York, le Bronx, la Cinquième Avenue -, Block utilise les passions contradictoires de ses personnages pour les rendre crédibles. Le détective est un alcoolique, plus ou moins assidu aux séances des A.A., le souteneur est amateur d'art africain et professe une certaine esthétique de vie liée à l'art. Les deux personnages sont ainsi présentés sous un aspect dual, avec un coté positif (détective et art) et un coté négatif (alcoolique et maquereau). Les autres personnages sont souvent présentés à contre-pied de l'attitude que l'on attend d'eux, et les portraits des différentes call-girls sont par exemple particulièrement attachants. L'ensemble de cette trame de vies est constamment évoqué dans le leitmotiv donnant son titre au livre : huit millions d'habitants dans New-York, donc huit millions de manières de vivre différentes, et sûrement huit millions de façons de mourir. Ces huit millions de façons de mourir, le détective les découvre (pas toutes heureusement) au fur et à mesure de sa dérive entre le souteneur, les filles, son ex-femme, les alcooliques, les flics et cette putain de bouteille de bourbon qui l'obsède. La dépendance alcoolique est décrite avec une force qui n'est pas sans rappeler celle de la drogue dans Le festin nu.
Ce qui fait la force de ce livre , c'est l'exploitation de personnages et de lieux qui semblent stéréotypés, mais qui sont exploités avec une habilité d'auteur telle qu'ils sortent largement du cadre de ce stéréotype. Huit millions de façons de mourir est le polar parfait, parce qu'il exploite le polar dans une veine plus proche de la sensation que de l'action, et qu'il dépasse ainsi le cadre conventionnel que l'on croyait pouvoir lui attribuer au début de la lecture.
A ce sujet, il semble que le genre polar lui-même puisse être stéréotypé : pour un lecteur français, une composante immédiate de ce stéréotype est par exemple la localisation de l'action (on pourrait prendre comme exemple la teneur des personnages, la présence d'un certain milieu...). Lorsque l'action se déroule dans une grande ville américaine et que tous les éléments attendus sont réunis, on est très proche d'une certaine idée réductrice du polar. Le genre polar serait monolithique et fondamentalement composé de quelques conditions initiales dont on ne peut s'écarter. Les polars transposés en France sembleraient alors moins crédibles (voir notre Nouvelle à suivre). Même s'il est vrai que le déroulement du polar dans une ville américaine apporte indéniablement un certain 'genre' aux polars (probablement dû à nos propres fantasmes sur l'Amérique : par exemple ceux qui considèrent l'Amérique comme le Grand Repoussoir réagissent d'autant mieux à une description de la violence urbaine qu'ils pensent que les grandes villes américaines sont tout entières à l'image des ghettos les plus chauds, impression largement relayée par les médias en France), la production française actuelle situant l'action ailleurs que dans les villes américaines brise ce stéréotype (par exemple dans Les Racines du mal), pour nous permettre d'arriver à une idée des polars bien différente, plus fine, plus proche du roman, plus intelligente en un mot. Cette transformation (qui n'est en fait pas récente) est semblable à celle subie par la science-fiction. Peut-être est-ce seulement l'émergence normale de la maturité dans un genre littéraire.
PmM
 
 
Chourmo de Jean-Claude Izzo - Série noire Gallimard
Fabio Montale est un flic gastronome : toutes les ressources culinaires locales y passent, accompagnées des meilleurs rosés du coin. Seulement, Fabio n'est plus flic et il ne cesse, tout au long de ce roman, de vomir et de revomir - le plus souvent en sanglotant - tout ce qu'il ingurgite. Ce ne sont pourtant pas ses repas qui lui portent sur le foie, c'est la vie qui lui soulève le coeur.
Voilà la suite de Total Khéops (que nous avions élogieusement présenté dans le numéro précédent de KaFkaïens). Je vous le dit tout de suite, elle m'a un peu déçu. Faut dire que Jean-Claude Izzo aime bien en faire un peu trop. C'est assez sympa, notez bien. Mais on a du mal à "faire sienne" cette histoire un peu trop mouvementée, même si les descriptions des états d'âme de Fabio comme ceux de Marseille sont toujours très attachants. La fiction politique qui sous-tend l'intrigue policière - l'avancée rampante des idées racistes dans la ville la plus cosmopolite de France - est rendue avec un réalisme qui fait froid dans le dos. Mais bon, c'est un peu raté, alors on se dit que ce personnage n'est peut-être qu'un début et que ce que Jean-Claude Izzo veut nous raconter, c'est le Marseille d'aujourd'hui. Alors là, on attend la suite avec impatience.
EM
 
 
Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx- Série noire Gallimard
Meurtres pour mémoire pourrait servir de contre-exemple aux quelques réflexions développées plus haut sur les polars. Il est si bien ficelé que l'on ne s'intéresse qu'au coeur de l'action, sans pour cela que les détails soient gommés un seul instant. Je ne sais pas si vous avez rêvé comme moi, dans votre adolescence, d'une 'machine', d'un objet indéfinissable que vous posséderiez, lourd, complexe, compliqué, logé dans votre main et qui battrait les pulsations secrètes des cristallisations de vos désirs. Et bien Meurtres pour mémoire me fait penser à cet objet, tant l'assemblage des scènes, des lieux, des actions et des personnages est parfait.
Didier Daeninckx est un maître dans la marqueterie de l'écriture : tous les éléments de son roman sont si bien imbriqués qu'ils donnent à l'oeuvre une apparence de vérité étonnante. Entendons-nous : je ne parle pas du fond, de l'affaire traitée dans le livre qui reprend des éléments de la vie réelle, mais de la forme, qui est par définition artificielle (dans le sens de non réelle). C'est cette forme qui respire paradoxalement la vérité. Et c'est dûà une multitude de détails ajoutés au bon moment dans le cours de l'histoire, aux idées et aux impressions qui fusent, comme si nous étions dans la peau du narrateur et que nous pensions avec lui. Cette utilisation précise du détail est d'ailleurs 'avouée' par l'auteur lui-même, qui l'utilise comme scène finale (la découverte d'un détail cristallise les différentes trames de l'histoire et les pensées des deux principaux personnages). La trame historique de l'histoire (tournant autour de l'histoire de Drancy et de son sinistre camp) soutient l'ensemble de l'oeuvre. L'évocation de la sanglante répression policière de la manifestation algérienne de 1961 à Paris, qui constitue la deuxième trame historique de l'histoire, constitue une évocation bienvenue de cet épisode peu glorieux de la guerre d'Algérie. Sans verser dans le pamphlet, Daeninckx décrit sans romancer et donne envie d'en savoir plus. A travers ces deux trames, la question de la manipulation de l'histoire se pose : manipulations louches destinées à masquer les passés de fonctionnaires bordelais trop zélés (et devenu hauts responsables à la préfecture de police de Paris...), manipulations politiques de la vérité pendant une guerre masquée (où l'on retrouve le même haut fonctionnaire). Tout cela est très salutaire. Vous l'avez compris, ce livre est un petit bijou.
PmM
 
 
Soie d'Alessandro Baricco - Albin-Michel

Soie
, d'Alessandro Baricco, ou le plaisir du "copier-coller"

Soie est un best-seller. Mais il arrive que ce soit mérité. L'histoire, simple. Un marchand fait des aller-retours au Japon pour en ramener des vers à soie. Au Japon, il rencontre une femme. C'est tout.
Ce qui surprend, c'est que le récit de ces voyages est chaque fois identique à un mot près. Une page pour l'aller, une pour le retour. Toujours les mêmes. Une façon d'exprimer la monotonie des voyages ? L'auteur bâcle ainsi quatre mois de voyages pour se concentrer sur quelques jours, quelques instants, un regard...
Dès le premier voyage, Baricco a créé le référent de tout le roman. Et ici, pas de vagues réminiscences à la Proust, pas de liens diffus. De la brute répétition. Et chaque voyage devient un éternel recommencement, comme une roue ovale, qui tourne, un temps rapide, un temps lent. Mais on lit ces passages "copiés-collés" avec attention, cherchant la différence. Et on la trouve, toujours la même ! Bref, lisez ce roman. Lisez-le chez Albin-Michel. L'édition est belle, la couverture elle-même donne un toucher de soie...

LN
 
 
Le loup debout de Nancy A. Collins - J'ai lu Epouvante
A l'instar des lycanthropes, il est des noms d'auteurs qui me font bondir sauvagement sur les livres qui les portent, avec un hurlement de plaisir anticipé : Nancy A. Collins est un de ces noms. Aussi, quand j'ai vu Le loup debout innocemment posé sur un fragile étalage, les tressaillements familiers d'une crise de biblianthropie ont commencé à m'agiter. Hurlant et vociférant, je me ruai sur le livre en éparpillant la pile et effectuai un passage en caisse à la vitesse d'un éclair poilu. Puis je rentrai chez moi pour savourer ma proie, dans des circonstances qui restent malheureusement assez floues (ai-je vraiment égorgé ce policier qui venait d'arrêter ma voiture roulant à 150 en ville ? Ai-je vraiment décapité le concierge qui venait me parler de ses étrennes ?). Enfin, l'essentiel était d'être là, avec ce livre entre les mains.
Il faut dire que Nancy A. Collins fait partie de ces auteurs qui ont su revivifier un mythe, apporter un souffle nouveau à un personnage littéraire jusqu'alors toujours exploité dans la même veine. Patrick Cauvin l'a fait pour les vampires avec Paris Vampire, David Brin pour les civilisations galactiques avec Elévation , Isaac Asimov pour les robots...: Nancy A. Collins l'a fait pour le loup-garou. Son idée originale, développé dans Garouage, met en scène un peuple de l'ombre vivant depuis toujours aux cotés des humains, et possédant les caractéristiques d'animaux tutélaires (les loups bien sûr, mais aussi les renards, les coyotes...). Les êtres mi-hommes, mi-loups sont appelés vargrs. L'originalité réside dans le traitement de la vie parallèle de ces êtres de l'ombre : relations entre les communautés, liens hiérarchiques (calqués pour les vargrs sur les relations à l'intérieur des meutes de loups), relations avec les hommes (qui sont considérés à la fois comme du bétail à exploiter et comme l'oppresseur constant forçant les communautés à se cacher). Dans Garouage, les aperçus de cette vie souterraine rendait l'ensemble de la construction très crédible, en particulier par l'utilisation de personnages découvrant leur nature de vargrs. Le glissement de la nature humaine (que le lecteur ne met en doute au début de l'oeuvre) vers la nature vargr ne laisse pas au lecteur l'opportunité de rester critique sur le fond même de l'existence vargr. Les incohérences passent ainsi souvent inaperçues et l'ensemble des détails globalement très convaincant.
Le loup debout reprend cette méthode : un humain part à la découverte (initiatique) de sa véritable nature vargr, d'abord par les rites de sa tribu (les légendes et superstitions sont basées sur des faits réels attribuables aux vargrs) puis par la rencontre d'autres êtres de l'ombre et enfin par l'exploration de sa propre filiation. Ce livre est en fait plus une exposition des caractéristiques vargres qu'un véritable roman. Et c'est dommage : pas assez étoffé et détaillé pour être une sorte d'encyclopédie vargre, le roman lui-même ne présente qu'un faible intérêt tant il manque de souffle. On se surprend à guetter les passages abordant la nature vargre du héros et à survoler ses diverses aventures, preuve du peu d'intérêt de l'histoire. Comme l'histoire des vargrs est totalement réexpliquée dans ce nouvel ouvrage, on se demande si son écriture n'est pas antérieure à celle de Garouage, bien mieux réussi à tous les points de vue. J'aurais préféré lire Garouage en second. Espérons que le troisième ne sera pas une fade resucée des deux premiers, sans nouvelles idées et sans nouvelles histoires.
PmM
 
 
Mission bizou d'Edika - Ed. Fluide Glacial
Difficile de parler d'Edika -et de son dernier recueil paru Mission Bizou-, en faisant une analyse d'une de ses planches par exemple. Justement parce que non seulement ses planches défient toute analyse, mais aussi parce qu'un recueil d'Edika est constitué des dernières planches parues dans Fluide Glacial, et qu'il ne constitue donc pas un véritable ensemble cohérent. Chaque planche (pour être plus précis, chaque gag constitué de quatre planches) est une suite illogique des précédentes, en même temps qu'une étape de plus dans la lente évolution de la vision que nous propose Edika de son monde personnel.
Difficile donc de décrire ce monde, de présenter sa femme, ses enfants, le chat (Clark Gaybeul, qui prend une place de plus en plus prépondérante au fil des albums) ou n'importe lequel des personnages -ou des archétypes de personnages- qui viennent peupler les cases (ou en déborder) au fur et à mesure des pages. De l'étude des moeurs félines à la chirurgie esthétique pour chien en passant par les reality-shows et par le pôle nord, le récit part dans tous les sens, tous les humours : la verve d'Edika bouleverse le paysage de l'humour en bandes dessinées en réinventant depuis plus de dix ans un nonsense britannique mâtiné d'absurde gotlibien (et d'une bonne dose de psychanalyse à la Woody Allen). En réalité, l'humour d'Edika est véritablement innovant, et repose sur un décalage constant dans l'observation de la vie quotidienne (de la vie de famille, de la télévision, de la société...). Son humour vaut d'ailleurs autant par ses histoires que par le fourmillement de détails annexes qui 'polluent' le déroulement de l'action. Il y a souvent deux, voire trois histoires parallèles, plus une multitude de gags récurrents, d'effets de bord (de case), d'astuces incompréhensibles et d'intrusion du réel dans la bande dessinée (ou l'inverse). Inracontable, donc, et à découvrir absolument.
PmM
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