Shiva
 
Alors que la dernière réalisation de Georges Hova est enfin visible, la diémurgeotheque du 7ème cadran organise une rétrospective de l’oeuvre du Créateur. Notre chroniqueur n’a évidemment pas manqué cette occasion de revoir dans son intégralité la fameuse Série terrienne, avant de nous livrer son sentiment sur ce qui en sera sans doute l’avant-dernier épisode.
Au nom du progrès© et de l’accélération de l’histoire©, Georges Hova raccourcit chaque épisode de sa longue épopée. Il faut pourtant se rendre à l’évidence: aucun placage fait à la hâte de concepts soi-disant nouveaux ne parviendra à sauver La Série terrienne de la médiocrité où elle s’est enlisée.

Avant les temps... Création de Georges Hova, durée: 54 ans, support: matériel, majoritairement colloïdale.
Rétrospective: Georges Hova et la Série terrienne. Diémurgeothèque du 7ème cadran à Abankshar.

SHIVA, le Créateur.

Sexe, violence et mort. Nos vieilles obsessions sans cesse nous reviennent pour les ressasser indéfiniment. Mais si les changements que subit un être parfait ne l’affectent pas, si un Diémurge crée ses propres obsessions, il y a toujours un moment où tout fini, où le Créateur lassé range ses jouets, ou les détruit. Les Créations de Georges Hova dessinent ainsi un monde où la beauté sans cesse renouvelée s’épuise pourtant peu à peu, s’évanouit et laisse abolie toute transcendance.

Tout a commencé dans un liquide presque opaque. Dans ce tourbillon de particules en suspension flottent de minuscules et primitives créatures, comme les premières tentatives d’un enfant-Dieu. Elles se meuvent par saccades dans leur boue et se pressent vers la chaleur et la lumière pour se nourrir du soleil. Si les premières créatures de Georges Hova, microscopiques et d’allure insignifiante, tiraient une certaine beauté de la conjonction de leur nombre et de mouvements tropiques simples, il n’y avait rien là qui permette de crier au génie. Les Créations expérimentales de ce type faisaient fureur à l’époque. Mais l’intérêt de la démarche de Hova était ailleurs: faire de ces créatures la base même d’où jaillira la vie foisonnante qui bouleversera la planète.

Tout a commencé par un malaise, malaise qui ne devait jamais disparaître au fil des épisodes mais au contraire s’amplifier jusqu’à l’affolement: ces créatures mourraient en grand nombre. Certaines étaient entraînées vers les profondeurs où l’obscurité les condamnaient, d’autres étaient à la merci de courants plus froid, toutes étaient les victimes de leur ridicule espérance de vie. Faire mourir ainsi des êtres à peine nés pouvait paraître inutile et même cruel. Pourtant la Série terrienne toute entière est une longue suite de cruautés - " un autel immense, continuellement imbibé de sang " dira plus tard un des personnage de Hova ( Joseph de Maistre N. du T.) et se focaliser sur cet unique aspect, c’est passer à coté d’un prélude superbe de simplicité et de dépouillement qui fait des premiers épisodes de la Série un véritable manifeste.

C’est que tout a commencé par une idée. Une trouvaille, la prédation© qui fait de la mort la condition même de la vie, les liant toutes deux en une chaîne alimentaire©. Lorsque ses spectateurs comprirent, passés les premiers exemples, que cette ingestion d’un unicellulaire par un autre n’était en rien rituelle, symbolique, mais était la condition sine qua non de la survie de cette créature, beaucoup ont crié au scandale et Georges Hova s’est fait là des ennemis qui n’ont jamais désarmé. Des admirateurs également, et tout aussi acharnés qui ont compris qu’il y avait derrière l’horreur et le désir de choquer, on trouvait une profondeur et une capacité visionnaire qui devaient renouveler l’art des Créations, le premier exemple dans l’histoire de cet art d’un système en déséquilibre pouvant se perpétuer indéfiniment.

J’ai fait partie de ceux-ci et un article en particulier, Je chante le roc organique, me valut d’être longuement brocardé. On sait néanmoins aujourd’hui ce qu’il en est: La Série terrienne est un des monuments de notre époque et les premières réalisations de Georges Hova ( Protoplasme et Unicellulaire récemment regroupées en un ensemble intitulé avec ironie Au commencement était la boue ) ont trouvé leur juste place, parmi les meilleures.

Et Georges Hova ne nous décevra pas: blessant, mutilant et tuant, arrachant les plantes qui grandissent sur le terreau des morts ou faisant couler le sang, ses créatures graviront lentement l’échelle de l’évolution©, elles révéleront les implications les plus extrêmes du système de la prédation ( nouvelles volées de bois vert quand Hova découvrira la notion de parasitisme© ). Dans ce monde de cauchemar tout entier surgi de la mort et de la putréfaction, les êtres vivants ne survivent qu’en devenant au fil des existences individuelles de superbes machines. Cette progression, cette évolution© culminera avec les dinosaures de L’Age des sauriens, véritables fauves mais aussi révélateurs du regard aigu et parfois critique que Hova porte sur son travail. Ces créatures qui lui étaient particulièrement chers, il s’en servira pour montrer les dangers intrinsèques de son système. Il est peu d’images aussi belles que celles des derniers de ces reptiles achevant de s’entre-tuer sans voir à leurs pieds les premiers mammifères, prêts à les remplacer.

Avec ces tableaux bruts où l’épopée se teint toujours d’une certaine nostalgie, Georges Hova est allé bien plus loin que ces petits diémurges incapables de raconter d’autres drames que la mort de royautés millénaires affrontant d’hypothétiques forces du mal. Sa grandeur est là, il ne force jamais le trait et évite tout lyrisme: il n’y a que du sang, des tripes et le désir absurde de vivre. Et c’est bien suffisant: ces brutes, ce désir et cette absurdité.

L’Age des Sauriens restera pour beaucoup son oeuvre maîtresse et la suite sera pour quelque temps un peu plus laborieuse. Certains épisodes ne seront même sauvés de la médiocrité que par la maîtrise technique éblouissante dont fait preuve le Créateur. C’est qu’il lui faut mettre en place le décor du nouveau drame, remplacer ses acteurs fétiches maintenant disparus, obéir enfin à la logique qu’il a lui même voulue pour son oeuvre: tout changement doit être progressif, l’expression de la prédation et de la sélection. Il n’en a pas fini avec ses obsessions mais veut désormais aborder le problème sous un autre angle. Ce faisant, il va renouveler un des plus vieux thèmes de notre art: la confrontation de la conscience et de la contingence.

Tout n’est pas à rejeter, loin de là, de ce long interrègne qui suivra la mort du dernier dinosaure et précédera l’avènement d’une créature dotée de conscience. Georges Hova, nous l’avons dit, ne renonce pas à la prédation et le prouve d’emblée: les mammifères sont d’aussi redoutables tueurs que leurs prédécesseurs reptiliens. Mais il a lui même évolué et sa technique s’est encore affinée: c’est un plaisir que de le voir mettre en scène des créatures toujours plus surprenantes. Et surtout de le voir placer les jalons qui conduiront à l’intelligence. Le traitement des instincts animaux et des émotions dans l’épisode intitulé Maternité est suprêmement attachant.

Puis vient L’Aube et il nous faut nous rendre à l’évidence: même L’Age des sauriens ne nous avait pas préparé à ce tour de force, ce feux d’artifice, fourmillement de concepts nouveaux. Là encore il va choquer. Là encore, sans souci de ménager la sensibilité réelle ou supposée de son spectateur, il va préciser dès le départ la problématique: quels seront les effets de la prédation, de l’entremêlement constant de la mort et de la survie chez une créature consciente et intelligente? On ne peut résumer le véritable festival que devient alors l’oeuvre de Hova: il expérimente dans toutes les directions et amène ses créatures à la découverte des émotions les plus complexes et les plus folles, pose la religion comme palliative de la peur de la mort ( nouveaux scandales! ), crée les superstitions et les philosophies et se paie même le luxe de se mettre lui-même en scène ( dans Le Jardin ) en rejouant des versions imaginaires de sa Création. Il reprendra le procédé de nombreuses fois sous des prétextes tour à tour graves ou légers.

Mais c’est toujours la comédie de la prédation qu’il rejoue sans cesse avec ses créatures humaines. Que ce soit au niveau collectif ( guerres ) ou individuel ( meurtres et repas ) ou même interne à l’individu ( cancers, tumeurs, virus et parasites... ) il en exploite avec talent les multiples aspects et, la dotant de conscience, les moindres et plus obscurs recoins.

L’audace de ses vues d’alors stupéfie encore aujourd’hui. Les innombrables philosophies dont ses créatures se font les porte-parole vont jusqu’à remettre en cause, non seulement le Créateur ( cette étrange hérésie qu’on nomme athéisme... ), mais la Création même - " L’existence s’est terminée le Troisième Jour et notre monde n’est que le rêve de la Seconde Nuit " écrira l’un de ses personnages (John Mc Donald dans Désolation Road, N. du T.). Enfin et surtout il multiplie la Création en dotant ses créatures humaines d’une partie de son pouvoir. Si elle n’était pour d’autres, là encore, qu’un moyen d’introduire plus de lyrisme dans leurs univers grandiloquents, Hova fera de la littérature humaine le vecteur d’innombrables variations , présentes, passées et futures de son propre monde. A travers celles-ci les hommes s’évadent de leur condition et acquièrent une parcelle du divin.

Cette contingence reste pourtant attachée à leur nature car même si les capacités de réalisation de ces créatures restent potentiellement infinies - il ne saurait en ce qui les concerne être durablement question de limitations, leur conscience et leurs modes de pensée restent confrontés aux instincts animaux héréditaires. Le résultat est spectaculaire et le choc entre l’aberration instinctive et l’aspiration au divin fait de nouveau entrer en lice le progrès, là où on ne l’attendait pas: sur le plan moral.

Pourtant depuis quelque temps le filon s’épuise. De la minutie, nous passons au ressassement, de l’exploration, au tour du propriétaire. Et les derniers épisodes sont bien frustrants. Les épopées alexandrines et romaines se retrouveront à peine camouflées dans la dérisoire aventure napoléonienne (XIXème siècle), tandis que ni l’artifice idéologique ni le grandiose de l’odyssée nazie ne parviendront à faire oublier l’insuffisance de l’inspiration dans Idées noires.

Il semble tout simplement que, pour la première fois de son existence, Georges Hova pêche par excès de timidité. Il a sorti sa créature de sa boue primitive, la voici désormais devant lui, dotée de langage et de philosophie, de moyens techniques en constante évolution et même, pour ses éléments les plus avancés, d’un but racial embryonnaire. Le dénouement était là, tout proche; le pas à sauter était techniquement prodigieux mais logiquement évident. Hova avait là de quoi renouveler, et de manière éclatante, un autre thème rebattu; nous aurions tous, tant que nous sommes, accueilli avec plaisir un Dieu nouveau de cette trempe.

Il n’en sera hélas rien. Avant les temps confirme le refus de Hova de laisser l’humain échapper à ses limitations animales. L’épisode confirme aussi, nous ne craignons pas de l’avouer, la médiocrité nouvelle de la Série terrienne. Le progrès technologique© et l’accélération de l’histoire© n’y changent rien: les personnages sont insipides et les péripéties banales, les philosophies ne font que ressasser des idées et des débats anciens. Seule la littérature d’imagination s’en tire sans trop de mal et parvient à éveiller encore l’intérêt. Pas pour longtemps, hélas, car nous avons appris il y a peu que cette épisode était en fait l’avant dernier de la série. L’artiste range ses pinceaux et l’enfant casse ses jouets.

Dans ce monde où la Révélation n’est jamais suffisante, les faux Dieux foisonnent. L’un d’eux s’appelle Shiva et est l’emblème de la destruction. Il semblerait que ce soit cet aspect de son monde que le Créateur préfère retenir, ou peut-être a-t-il reculé devant l’ampleur de la tâche. Quoiqu’il en soit, il lui reste à mettre désormais en oeuvre la destruction totale. Qu’il s’y attelle maintenant: s’il est clair désormais que le domaine de Georges Hova est la mort, le meurtre et le sang, il en faudra beaucoup pour impressionner ceux qui ont vu le Big Bang.

Bibliographie :
- Les religions révélées, anthologie de l’humour de Georges Hova.
- Créations colloïdales et codage enzymatique, une approche scientifique de la Série terrienne.
- Flash Back, roman.
- Mini-sang: mini-mort, une création pastiche de Momus.

Et deux oeuvres indispensables de Georges Hova:
- Principes de logique créationiste.
- Au-delà, projets divers et avortés pour des mondes futurs

 
AS
 
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés