Nouvelle à suivre...
 
Pour lire les chapitres précédents, reportez-vous au sommaire de la nouvelle...
 
 

L'inspecteur Varland s'énervait.
Depuis qu'il avait été chargé de ce que la presse régionale appelait désormais "l'affaire Riton-Grenier", l'enquête n'avait pas avancé d'un poil de rat. Pourquoi avait-on assassiné le gentil proxénète Michel Alain, alias Riton ? Comment expliquer que son ancien chef et ami, le commissaire Grenier, ait descendu les trois plantureuses employées dudit Riton, avant de finir sa carrière de fumeur de shit comme amuse-gueule-de-rat ? Mais ce qui mettait Varland hors de lui par-dessus tout, ce qu'il n'arrivait pas à comprendre, c'est pourquoi il ne passait jamais le deuxième niveau d'Arkanoïd. Ronnaf, lui, promenait déjà sa raquette sous les briques du level 7. Ivre de rage, Varland jeta au sol son joystick - symbole phallique s'il en est - et le piétina frénétiquement, tel le Norvégien indélicat sautant sur le phoque de l'épisode précédent (Ô féconde métaphore !)

- "Ce n'est pas en s'excitant de la sorte que nous y arriverons, fit remarquer l'inspecteur Ronnaf, mesquin.

- C'est facile de parler quand on a eu trois fois la porte magique et deux fois la triple-balle, grommela Varland, boudeur."

"C'est pas un finaud, ce Varland" exultait Bernie Larick, l'oreille scotchée à son poste récepteur. Ce jeune journaliste du Progrès, tout frais sorti des grandes écoles parisiennes, faisait ses premières armes. En quelques mois, la rédaction l'avait surnommé Larick Hunter, en hommage à son talent pour la chasse au scoop. Et là, il pistait du gros gibier : son red'chef l'avais mis sur l'affaire Riton-Grenier, et c'est d'ailleurs lui qui l'avait baptisée ainsi. Après le triple assassinat perpétré par le commissaire Grenier, Larick avait eu la judicieuse idée de poser un micro dans le bureau de son second, Varland, ce qui ne souleva pas grande difficulté, vu l'agitation qui régnait à Keufland. Et maintenant, il se fendait la gueule, le petit Larick : Varland ne pensait qu'à une chose, battre Ronnaf à Arkanoïd. La police occupée au casse-brique, Larick avait tout loisir de mener sa petite enquête... et peut-être de foncer au casse-pipe.

"C'est donc là le centre névralgique de cette triste hécatombe" songeait Larick, lyrique, en se balladant sur les quais, à hauteur du lieu où Riton fit, le 12 avril dernier, sa séance nocturne de chirurgie esthético-muridienne. C'était à peine quelques dizaines de mètres en amont, qu'on vit flotter le 14 avril le corps du brillant Francis Grenier, l'homme qui avait fait des saisies de cannabis une spécialité du commissariat central de Lyon. Et juste en face, de l'autre côté du fleuve. s'étendait le territoire attitré de Lisa, Mary et Morgane, les trois prostituées que Grenier avait préféré assassiner plutôt qu'entendre. "La solution était sur le quai", Larick voyait déjà son premier grand titre à la une du Progrès. Il ne restait plus qu'à écrire le papier.

Un rat traversa la chaussée devant le journaliste rêveur et ambitieux. "Tiens, pensa-t-il, un rat", dévoilant par là un sens aigu de l'observation, qualité indispensable du bon petit reporter. Soudain, comme un fou, il courut vers l'escalier le plus proche, le grimpa comme le score-fleuve du dernier F.C. Vaulx-en-Velin - A.S. La Mulatière (c'est-à-dire 4 à 4), et entra sans dire bonjour dans la librairie des Quais, dont le seul nom laissait ressentir l'immense imagination du libraire. Larick Hunter saisit un dictionnaire. "Raplapla, Raquette (et Varland qui joue à Arkanoïd!), Rascasse... Ah ! Rat : mammifère rongeur très nuisible originaire d'Asie." Larick laissa échapper son fameux ricanement aigu de fond de gorge. "Les quais, récapitula-t-il, sont au coeur de l'affaire. Et les rats aussi, qui ont déchiqueté deux victimes. Or ce sont des animaux d'Asie..." Le soir-même, Larick traîna dans tous les restaurants asiatiques de la ville. N'y ayant trouvé que l'ivresse du saké, vers deux heures du matin, il réfléchit, vomit et conclut qu'il ne lui restait qu'une piste : le zoo. Outre les rats, les seuls animaux originaires d'Orient qu'on pouvait voir à Lyon, c'étaient les éléphants d'Asie. Demain matin, il irait leur rendre visite.
Il n'y serait pas le seul...

 
NE
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés