Les jumeaux du R.E.R.
 
Enigme médicale. Samedi 21, à 5 h. 40, deux jumeaux sont nés à la clinique St Michel. Rien d’anormal jusqu’à ce que l’obstétricien remarque que les bébés (de vrais jumeaux) étaient en fait siamois. Un cheveu, un seul cheveu, joignait leurs fronts. Immédiatement après la séparation -- un coup de scalpel a suffi -- le dernier-né a montré des signes de souffrance. Emmené en réanimation, il est décédé à 6 h. 10. Le corps médical ne veut entendre parler que de coïncidence.

Il sourit, légèrement surpris par cette histoire de jumeaux. En levant les yeux de son journal, il ne vit rien que de très banal. Une rame pleine de parisiens mornes, assommés d’ennui et de chaleur.

Le R.E.R. ralentit. Juste avant que le train s’immobilisât complètement, il vit une femme sur le quai. La quarantaine-mère-de-famille bien sonnée, soi quinze bonnes années de plus que lui, elle attendait l’arrêt complet du véhicule avant de monter.
Il ne pouvait détacher ses yeux d’elle. Non ..., pas de coup de foudre à craindre, pas de retrouvailles d’une fille-mère avec son fils abandonné ... Rien de tout cela. Je le précise tout de suite, sa vie ne comptait pas plus de mystères que de sincérité dans une larme de Jacques Pradel.
Le train avança encore de quelques mètres. Ses yeux la suivirent, sa tête pivota instinctivement, jusqu’à ce qu’elle fut à côté de lui. Seule une vitre les séparait.

Un sentiment de panique s’était emparé de lui. Son visage blêmissait, mais elle ne le voyait pas. Les yeux perdus dans une vague rêverie, elle fixait un point de fuite imaginaire, à une dizaine de mètres dernière lui. Cherchant la cause de son malaise, il la matait à bout portant. Son regard tournoyait, passait de ses yeux à ses pieds, de ses pieds à son sac à main, du sac à main à sa jupe, pour revenir aux yeux.
Bien qu’il regardât toujours plus attentivement, il voyait toujours exactement la même chose, l’impression restait identique. Une impression absurde, irrationnelle ; comme un éclair d’intuition. Un sentiment de déjà vu. Oui, c’était cela. En la contemplant, il savait qu’il la connaissait.
Il ne connaissait pas cette personne. Non, il connaissait cet instant qui dure déjà depuis dix lignes. Il ne connaissait pas la femme, mais il lui semblait avoir déjà vécu cette seconde. Cette seconde lui rappelait sa vie. Cette femme sur le quai lui rappelait ... lui.

Tandis que ses yeux tournaient sur elle épouvantés, il comprenait qu’elle et lui étaient identiques. Des jumeaux parfaits. Leurs physiques différaient, mais cela ne comptait pas. Leurs caractères ne pouvaient être les mêmes. Leurs vies n’étaient reliées que par cette rencontre fortuite, un cheveu entre deux identités siamoises.
Il savait à cette seconde qu’ils ne formaient qu’un seul être. Ils n’étaient qu’une seule et même personne, que le hasard avait autrefois placée dans deux existences différentes, et qu’il laissait aujourd’hui, négligemment se rejoindre.

Car ses yeux à elle le fixaient maintenant. Un cri qui lui échappa. Elle aussi comprenait. Elle comprenait que la pensée qui les unissait était monstrueuse. Monstrueuse parce qu’il n’y a qu’une seule et même pensée, et qu’ils sont deux êtres. Deux êtres siamois, liés par un regard.
Au même instant, ils ont eu une seule et même pensée. Chacun d’eux a alors compris que l’autre, au travers de la vitre, était à cet instant, pour une seconde, un autre lui-même.
Deux miroirs qui se font face, se répondent à l’infini.

Sur un quai de R.E.R., deux êtres humains ont partagé une seule et même pensée. Une pensée pour deux êtres. Une pensée en suspens sur un regard, entre deux êtres désormais identiques.

Ils sont identiques et ils le savent.

En un instant, tous deux ont compris que chaque pensée est propre à un être. Deux être humains ne sauraient concevoir une même pensée. Je pense donc je suis. C’est sans doute pourquoi leur pensée- siamoise, leur pensée-regard était maintenant un Je pense et je ne suis pas. Je ne suis pas, parce que le réel est idiot, idiotes, unique en grec. L’identité n’existe pas. Tout ce qui est est unique. Et ils sont deux. Durant cet instant d’éternité, un homme et une femme ont pensé Je ne suis pas parce que cet autre est moi.

L’un des jumeaux devait mourir. Tant que le cheveu les unissait, les deux siamois ne formaient qu’un seul être. Un être symétrique, mais un être unique. Une fois séparés, ils sont devenus deux, deux êtres identiques, donc monstrueux. L’un d’eux devait mourir.
L’homme et la femme du R.E.R. ont toujours été deux. A l’instant où ils sont devenus deux êtres identiques, l’un d’eux devait disparaître.

Dans le monde, il ne saurait y avoir deux choses égales. Il a suffi que cet homme et cette femme partagent une unique pensée, et une terrible explosion a soufflé le wagon.

Le lendemain, tous les journaux dissertèrent sur cet homme qui disparut totalement lors de la catastrophe.

Un homme d’une trentaine d’années, qui selon les témoins lisait un journal près de la vitre, à l’endroit exact de l’explosion. Toutes les recherches ont été vaines. Aucune trace, aucun reste de cet homme n’ont été retrouvés. Sept morts et un disparu, tel est aujourd’hui le dernier bilan de l’attentat du R.E.R. St Michel.

 
LN
 
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