Les idées arrêtées couramment admises à propos
des mathématiques présentent ce domaine comme une grande théorie cohérente. Toute incohérence y est
apparente, dûe à des erreurs dans les prémices, quune autre théorie plus générale viendra corriger.
Une telle conception confère aux maths un caractère quasi divin, an-humain. Elles renvoient lhomme
à ses propres limites. Elle ne permet pas dimaginer quil puisse exister une limite intrinsèque
des maths. Pour les tenants de la toute puissance des sciences, pour ceux qui ont troqué Dieu pour
un autre type dabsolu, les maths représentent la forteresse inébranlable de la rationalité.
En effet, le dépouillement mathématique, libéré de toute contingence physique (lexpérience nest
pas une preuve en maths, tout au plus un moyen statistique davoir une idée du phénomène), ce
dépouillement de lhomme même (les maths existent-elles indépendamment de lhomme ? tel
était le sujet du dialogue un peu stérile de Matière à Penser), ce dépouillement absolu, donc, qui
ne garde que la logique, lirréfutable, a toujours conféré aux maths leur caractère absolu, voire
divin.
Cest pourtant dans létude des maths dans ce quelles ont de plus carré (la logique
et larithmétique), que furent ouvertes les premières brèches. Ces failles, plutôt, car elles
séparent réellement des territoires mathématiques, peuvent sexprimer assez simplement par des
questions en français (tirées des cours de M. Lascar, directeur de recherche au CNRS) :
1. « Est-il vrai que toute formule close du langage de larithmétique [i. e. énoncée à partir
des symboles du langage] est soit démontrée, soit réfutée (cest-à-dire que sa réfutation est
démontrée) dans ce langage ? »
2. « Est-il possible de décider si une formule close du langage est démontrable ? »
Non. Autrement dit :
1. il existe des formules dont on ne peut ni démontrer quelles sont vraies, ni quelles
sont fausses ;
2. on ne peut même pas savoir a priori si une formule est démontrable.
Pire, le deuxième point se prouve « en construisant une formule qui
affirme quelle est elle-même non démontrable ». Ce que M. Lascar
compare au paradoxe dEpiménide le Crétois qui prétendait que
tous les Crétois étaient des menteurs. A la différence quici,
ce nest pas le langage humain, avec toutes ses nuances, ses
interprétations qui est utilisé, mais le langage mathématique, autrement
appelé logique.
Ces résultats ont été démontrés par Gödel dans les années 50. On les appelle les théorèmes dincomplétude
de Gödel. Ils prouvent que toute théorie mathématique est soit incomplète, soit incohérente. Ils remettent
en question des certitudes bien établies. Ainsi les maths ne forment pas un tout cohérent, il faut
faire des choix (est-on loin du pari de Pascal ?).
Par exemple, certaines questions qui touchent les cardinaux infinis
de Cantor (le « nombre » total dentiers, le « nombre » de réels...)
nont tout simplement pas de réponse. Non pas, « on ne sait pas
», mais bien « il ny a pas de réponse ». De là des failles dans
les maths. Ces failles qui séparent les maths en branches distinctes
et contradictoires. Lune de ces branches étudie le «oui » à
une question, lautre le « non ». Elles sont aussi « vraies »
lune que lautre, parce quaucune ne peut être démontrée,
et ne le sera jamais.
La contradiction était jusqu'à présent l'apanage des poètes : « La poésie est un territoire où toute
affirmation devient vérité. Le poète a dit hier : la vie est vaine comme un pleur, il dit
aujourd'hui : la vie est gaie comme le rire et à chaque fois il a raison. Il dit aujourd'hui
: tout s'achève et sombre dans le silence, il dira demain : rien ne s'achève et tout
résonne éternellement et les deux sont vrais. Le poète n'a besoin de rien pour prouver ; la seule
preuve réside dans l'intensité de son émotion. » (Milan Kundera, La Vie est ailleurs).
La contradiction touche aussi la logique... Et alors, où est le problème ? Est-ce si décourageant
de penser que les maths puissent se contredire ? que le vrai ET le faux sont relatifs ? Que lon
peut répondre oui ET non à une même question ? Non, ce nest pas décourageant, cest
exaltant au contraire, cest la preuve quil ny a pas de vérité absolue, quon
est libre...
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