Le Fauteuil en Velours Brun
 
Retrouvons notre fauteuil de velours brun, ses côtes parallèles dont la trame usée agace la pulpe sensible du bout de vos doigts et ses durs accoudoirs suffisamment plats pour que l'on puisse y poser un petit verre à cocktail (Revolucion : quatre volumes de tequila pour un volume et demi de vodka, deux traits de jus de citron et une cuillerée à soupe de grenadine accompagnée de deux glaçons. Attention, c'est assez fort). Les pieds posés sur votre chat, dégustez un des livres que nous avons lu pour vous (et aussi un peu pour nous, il faut bien le dire).
 
Nazis dans le métro de Didier Daeninckx - Le Poulpe, ed. La Baleine.
Gary Larson 1 de Gary Larson - Bandes dessinées Dupuis
Les chevaliers de la brune de Tim Powers - J'ai Lu Science-Fiction
Total Khéops de Jean-Claude Izzo- Série Noire
Baise-moi / Les chiennes savantes de Virginie Despentes - Ed. Florent-Massot
 
 
Nazis dans le métro de Didier Daeninckx - Le Poulpe, ed. La Baleine.
Nazis dans le métro est un épisode de la vie tourmentée du Poulpe, ce prête-nom du polar français puisque chaque volume est rédigé par un auteur différent. Cette fois, c'est Didier Daeninckx qui s'y colle et qui plonge Gabriel le Mollusque dans les méandres d'une vendetta virale sur fond de montée xénophobe et de délires antisémites. Daeninckx connaît son métier et ne part pas en croisade, il laisse le Poulpe sauver l'honneur à sa manière, c'est-à-dire celle "d'un enquêteur un peu plus libertaire que d'habitude". Il est beaucoup question d'engagement politique, de connexions entre les extrêmes, gauche et droite, mais avec la légèreté d'un anarchisme un peu désespéré. Le charme de cette série réside justement dans cette volonté d'inquiétude et donc de vigilance accrue. L'intrigue policière proprement dite et la satire politico-sociale s'effacent (sans pour autant être négligées) devant ce recueil de témoignages, de "petits faits vrais" comme le disait Stendhal, et c'est ce qui rend le Poulpe si attachant et sa présence si salutaire dans le polar français. De plus, rédiger un volume de cette série est en passe de devenir un exercice de style ludique pour tous les ténors de série noire.
EM
 
 
Gary Larson 1 de Gary Larson - Bandes dessinées Dupuis
Cet album de Gary Larson reprend l'album américain Hound of the far side, avec une impeccable traduction de Laurent Duvault. J'insiste sur la qualité de la traduction parce que je trouve que l'on ne met jamais assez en avant le difficile travail que cela constitue. Sur certaines autres bandes dessinées (Calvin & Hobbes en particulier), la traduction ampute quelque peu la force de l'oeuvre. Cela n'est sans doute pas particulièrement du au traducteur, car ce type de bandes dessinées (recueil de 'strips' ou bandes courtes publiés dans les journaux (j'ai du mal à traduire)) se prête mal à la traduction : les textes y sont courts, très idiomatiques, et l'équilibre du texte et du dessin est très précis du fait même de la brièveté de l'oeuvre. L'auteur conçoit ses quatre cases en fonction du texte et du trait pour parvenir à obtenir un équilibre très subtil. Si vous avez déjà tenté l'expérience de reproduire quatre cases de Calvin et Hobbes, vous avez sans doute découvert combien la moindre erreur de dessin (la moindre différence avec le trait original) rendait votre copie différente de l'original. Au final, avec cette excellente traduction, on retrouve l'esprit original des dessins de Gary Larson, cet esprit incisif, féroce, souvent typiquement américain dans sa manière de voir le monde mais aussi de le critiquer. Certaines références sont parfois difficiles à saisir, souvent parce que l'on cherche quelque chose d'alambiqué là où il ne faut voir que le comique de situation le plus décalé qui soit. Comme souvent, l'humour de Gary Larson ne se conçoit que dans son ensemble ; l'oeuvre fourmille d'auto-références et de thèmes récurrents. A lire donc pour passer un bon moment, comprendre ce que sont les strips (toujours pas de traduction adéquate) ou découvrir Gary Larson.
PmM
 
 
Les chevaliers de la brune de Tim Powers - J'ai Lu Science-Fiction
Lire un roman de Tim Powers, c'est s'exposer à être enchanté dans tous les sens du terme. Enchanté, parce que son écriture nerveuse et épique (et la traduction d'Arnaud Mousnier- Lompré...) donne vie et véracité à son récit. Enchanté, parce qu'il arrive à rendre crédible une intrigue et des scénarios qui sembleraient faibles et rebattus si on les énonçaient à haute voix. Exemple : si je vous dis que Les chevaliers de la Brune traite de la réincarnation d'Arthur et de Merlin pour combattre l'Orient de Soliman et sauver l'occident du Roi pêcheur, vous pensez à un navet fantasmagorique (du type de Graal de Philip Michaels). Et pourtant, Tim Powers arrive à un roman juste, avec les habiletés d'auteur (c'est pourtant un roman de jeunesse) qui construisent la solidité d'une histoire (exemple : un des personnage côtoyant la réincarnation d'Arthur se prend pour cette réincarnation, parce qu'il a lu les textes annonçant cette réincarnation. Avec d'autres éléments, cela construit un faisceau d'indices qui nous amènent à ne plus douter une seconde de l'existence de ces textes). L'entremêlement de faits réels et de faits inventés est assez réussi - moins cependant que dans Le poids de son regard - et c'est le procédé narratif que Tim Powers utilise le plus pour rendre crédible son histoire. Le roman souffre cependant de faiblesses importantes : la trame de l'histoire est solidement charpentée par l'imbrication de légendes et de réalités, mais les développements des différentes parties sont déséquilibrés. Les deux tiers du livre sont consacrés à l'attente d'une événement s'inscrivant dans une tactique générale, et cet événement est ensuite pratiquement occulté par les histoires parallèles des personnages. L'exploitation du fond de l'histoire (la tentative de conquête de Vienne par Soliman) est bâclée dans la fin de l'ouvrage. Les histoires personnelles des personnages prennent souvent le dessus (ce qui est normal) sans parvenir à donner de la substance à la trame générale de l'action (ce qui l'est moins). D'autres maladresses parsèment le texte : l'intrusion des vikings est assez peu réaliste, surtout parce qu'ils sont décrits alternativement comme de vieux guerriers décrépits et comme des bons vivants guerroyeurs. Mais je l'ai dit plus haut, Tim Powers arrive tout de même à nous enchanter : après tout, il est peut-être l'ultime réincarnation de Merlin.
PmM
 
 
Total Khéops de Jean-Claude Izzo- Série Noire


"Les collines provençales
Embaumées de lavande et de thym
Là où chantent les cigales
Ca sent bon le romarin"

Ainsi chantait mon papa, dans mon enfance, juste après son abréaction analytique. Ce livre, c'est pareil. On a l'impression d'ouvrir un carton d'épices. Et puis au-delà des jolis bruits et couleurs, de cette ambiance marseillaise que J.C. Izzo retranscrit avec coeur, il y a la chronique d'une cité cosmopolite en décomposition, minée par le racisme quotidien et le chômage omniprésent. Le grand mérite de Total Khéops, c'est la restitution de ces contradictions que le grand soleil ne rend pas plus supportables. Fabio Montale, flic de Marseille, ni tout blanc, ni tout noir, nostalgique et ombrageux, se débat dans les ruines de cette cité, effrayé de la suspicion qui alourdit les regards. De l'intrigue, nous ne dirons rien, tout comme des amours lynchées qui relèguent le bonheur dans la solitude. J.C Izzo a fait un roman étonnamment pudique, en tout cas très humain. Allergiques au MIA ou aux métissages, passez votre chemin (d'ailleurs, qu'est-ce que vous faites là ?). Si vous n'habitez pas Marseille, lisez ce livre et rejoignez son combat contre la mort, où "même pour perdre, il faut sortir se battre".

EM
 
 
Baise-moi / Les chiennes savantes de Virginie Despentes - Ed. Florent-Massot
Avec un langage tellement cru que l'on a du mal à croire qu'il puisse être réellement utilisé, Virginie Despentes raconte des histoires de dérive, de cavale, mais aussi de quotidien plus ou moins sordide. Les histoires sont poignantes, l'émotion suscitée par la lecture est vive. L'utilisation d'un tel langage permet d'affranchir la réalité racontée de tout filtre édulcorant : l'outrance permet de mieux appréhender les personnages que ne pourrait le permettre un langage plus normal (plus banal). L'utilisation de ce langage est un artifice d'auteur : le langage utilisé ne correspond pas au nôtre, et cela permet à l'auteur de nous projeter volontairement dans un tissu narratif dont les règles ne sont pas les règles que l'on a coutume de rencontrer ; le langage nous force à penser et à ressentir d'une certaine manière. Ainsi, on construit sa représentation personnelle des personnages sur leurs actions et sur leurs paroles, tout en acceptant comme normalité la logique propre de ces personnages, parce que notre projection dans leur langage fonde cet aspect logique : l'outrance du langage se justifie elle-même. A partir de là, l'outrance même de l'histoire disparaît, et l'on a des romans aux histoires simples et émouvantes. La violence des actions est au niveau de la violence du langage : elle s'efface donc elle aussi. La sous-narration sexuelle apparaît elle-aussi effacée par le langage, même si elle reste parfois déstabilisante pour un lecteur masculin (l'évocation de la libido féminine sous un jour habituellement utilisé pour la libido masculine surprend). Dans ces romans où tout les éléments constitutifs possèdent la même outrance (langage, action, sexe, mais aussi villes moralement délabrées et société décrépite), il n'y a pas de contraste pour marquer l'anormalité de tel ou tel élément. Cela permet donc d'atteindre une finesse de sentiments sous-jacente, comme l'immobilisme et les sentiments de l'Education Sentimentale permettent de saisir les raisons des errements amoureux de Frédéric. En somme, l'auteur nous montre qu'une description crue ne concerne pas forcément des sentiments crus.
PmM
 
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