Phénoménologie du ronflement
 

Comme Boris Vian dans son "Eccéité de la pin-up girl" (La Rue numéro 11, 20 septembre - 4 octobre 1946), nous aurions pu préférer le mot"eccéité" à celui de "phénoménologie". En effet, selon Vian "eccéité est un mot qui se trouve aussi dans le livre de Merleau-Ponty sur la perception, qui a une plus jolie sonorité, et qui a moins traîné que le premier". Mais, et c'est là le thème de cette étude, si l'on ne peut pas parler de phénoménologie du ronflement, on peut assurément encore moins parler d'eccéité du ronflement, car l'eccéité désigne "l'essence propre à chaque individualité d'un être et permettant de le distinguer de tout autre" (nous ne parlerons même pas de l'incompatibilité ontologique des pin-up girls et du ronflement).

Afin d'illustrer notre propos, considérons cet exemple édifiant : prenons un individu que nous appellerons Aurélie (les lecteurs les plus perspicaces auront reconnu l'hommage de l'auteur à Gérard de Nerval) et un autre individu que nous appellerons Laurent (en hommage à Laurent de Médicis évidemment). Plaçons-les dans un lit, par une belle nuit chaude et humide (je parle de la nuit), alors que tous deux légèrement éméchés ne cessent de rigoler en essayant de se chatouiller mutuellement le creux poplité (situé à l'arrière du genou, mais ça n'a aucune importance). Que se passe-t-il alors dans la moiteur rieuse de ce grand lit ?

L'individu nommé Laurent s'endort aussitôt. A son réveil (environ douze heures plus tard), l'individu nommé Aurélie lui dit, en le bourrant gentiment de violents coups de genoux dans le plexus : "Tu ronfles !". " Non ! " répond lors l'individu nommé Laurent, le visage révulsé, non par la douleur de son estomac qu'une côte brisée vient de transpercer sous les coups de boutoir de sa dulcinée, mais par la surprise. " Non, c'est impossible, je ne ronfle pas ! ", s'angoisse-t-il alors.

Mettons-nous un instant à la place de l'individu nommé Laurent (je sais, c'est dur). Comment peut-il concevoir son propre ronflement ? Il n'en ressent pas la moindre manifestation puisqu'il ne peut pas être conscient au moment où son ronflement existe. Comment peut-il s'interroger sur l'essence même de ce ronflement (dont rien ne prouve d'ailleurs l'existence) ? En un mot, comment parler de phénoménologie du ronflement ?

Le ronflement n'existe que par l'Aurélie-autre, l'A-utre. L'acteur même du ronflement ne peut pas le percevoir ; il dort, n'est pas conscient. Le ronflement est sans doute la seule action dont seul l'actant ne peut pas être conscient. Le ronflement provoque un dédoublement de conscience qui n'a aucun équivalent : je ne peux avoir conscience de ce que je ronfle que parce que l'A-utre en est elle-même consciente et me fait part de cette conscience toute sensorielle par le biais d'un autre canal sensoriel (elle me le dit). Quel est donc le ronflement, cet acte qui n'existe que par l'A-ltérité ? Peut-on croire en son existence alors que celle-ci d'une part concerne le ronfleur et d'autre part, ne peut être prouvée que par l'A-utre ?

Un autre point important est le décalage temporel (mais qui peut être aussi spatio-temporel) de la conscience du phénomène avec le phénomène lui-même.Comme le coup de genoux dans les côtes, le constat "je ronfle" frappe violemment le ronfleur, mais après (et même parfois ailleurs de) l'acte en soi. C'est là d'ailleurs sa seule différence avec le coup de genoux. L'un et l'autre présupposent en effet l'A-ltérité (essayez de vous casser une côte en vous autofilant des coups de genoux !). Mais l'un est im-médiat ("in" pour dans les côtes), l'autre est dé-calé("dé" comme le dé-sespoir qui frappe le ronfleur). Ce dé-sespoir (cette douleur de ce qui est dé-calé dans le temps) est accentué par le fait que l'acte ne peut pas être empêché. Il est soit passé , soit à-venir (le trait d'union est là pour faire joli), mais dans tous les cas inconscient et de là irrémédiable, fatal.

Il a ronflé. Il le sait tout en ne le sachant pas. Il ne peut croire que ce que ses sens peuvent lui prouver sur les sens de l'A-utre. Le temps a passé, rien ne peut plus être fait que se rendormir, seul, car seul, il n'y a pas de ronflement (Il n'y a pas de ronfleurs célibataires. Ce sont donc les femmes qui sont la cause du ronflement (entre autres calamités)). Nous laisserons à Heidegger la lourde tâche de conclure (et non pas "à Heidegger, la lourde tache, de conclure".) : "En tant que brèche où l'être mis en oeuvre s'ouvre dans l'étant, l'être-Là de l'homme pro-ventuel est un in-cident , l'incident dans lequel, soudain, les puissances déchaînées de la prépotence de l'être libéré s'épanouissent et, en tant qu'histoire, deviennent oeuvre" ( Introduction à la métaphysique , TEL, p. 169.). Tout est dit.

 
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