Un déicide
 

Si vous vous rendez un jour dans la verte région de la Sylve, que vous y rencontrez les derniers Haulbiens, et si vous avez la patience d'attendre le 78ème jour suivant l'équinoxe de printemps, puis à nouveau 78 jours après celui-ci, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'année entière se soit écoulée et qu'un nouveau cycle commence, vous pourrez assister autant de fois à la cérémonie que les survivants de ce peuple appellent le Gevensdaff, la Mort-Offrande.

La communauté d'Haulby est placée sous la protection de deux divinités qui chacune possède tout le pouvoir de cette Terre : Sarcos, le dieu rond et Tréghen au corps triangulaire. Au centre du village, les statues de terre cuite se font face, la tête blanche et acérée de Tréghen fixant la figure rebondie et rubiconde de Sarcos. Arrive le jour du Gevensdaff. Les Haulbiens s'assemblent, hommes, femmes, enfants et vieillards, tous sans exception. On apporte deux nouvelles statues des dieux, modelées dans la glaise fraîche, et on les place dans une cavité ménagée sous la représentation de Tréghen. On prépare un bûcher de bois très fin, afin qu'il produise beaucoup de chaleur. Au milieu des chants et des danses de possession, Sarcos est soulevé et porté sur le bûcher. Les statues sont brisées à coups de bâton, jusqu'à être réduites en fragments minuscules. Enfin, on allume le bûcher, qui brûlera jusqu'au lendemain.

Lorsque les cendres seront refroidies, les Haulbiens dégageront de la cavité les deux statues de terre cuite, les verniront et les installeront en lieu et place des anciennes, pour 78 nouveaux jours.

D'où vient cette étrange coutume qui livre les protecteurs de ce peuple aux flammes ? Si vous interrogez les Anciens, ils vous répondront d'attendre la veillée du Gevensdaff. Et ils vous conteront alors cette histoire.

 

Il y a bien longtemps, avant la Maladie, avant même l'invasion de la Sylve par les étrangers, les Haulbiens vivaient sous le commandement d'un valeureux guerrier: Weedrup. Sarcos et Tréghen habitaient au sommet de chacune des deux montagnes encadrant le village. Dieux passifs s'il en fut, ils fixaient les horizons d'un oeil morne, plongés en leur ennui comme en un sommeil trop lourd. Depuis longtemps, ils délaissaient leurs pouvoirs; ignorant l'échec et l'impossible, tout leur était fade, aussi de toutes les fadeurs avaient-ils choisi la moins éprouvante : l'inaction. Dans cette vallée déserte gardée par les dieux placides, les hommes vivaient livrés à eux-mêmes.

Et le temps s'écoulait si tranquillement qu'on l'eût presque cru immobile, sans heurt ni bataille, sans que les éléments vinssent troubler la paisible harmonie du monde.

Mais un jour, Sarcos s'éveilla. Il détacha ses yeux de l'horizon imperturbable et contempla ce monde qui lui appartenait, où les hommes s'ébattaient sans crainte, sans même une pensée ou une prière pour leurs maîtres. Il vit l'étendue de son pouvoir, et combien il l'avait gâché, à laisser les Haulbiens vivre ainsi à son ombre sans aucune rétribution. Soulevant les tonnes d'ennui que les siècles avaient déposées sur ses membres ankylosés, il décida de s'amuser un peu.

Est-il nécessaire d'étaler ici la litanie des maux que Sarcos infligea aux sujets de Weedrup ? N'en retenons que le principal, qui malgré toutes les défenses et les parades qu'on imagina, se révéla incurable : Sarcos se passionnait pour la chasse à l'homme.

Ce ne fut au début qu'un passe-temps. Lorsque Sarcos eut épuisé la somme des cataclysmes et des épidémies qu'il put dispenser aux Haulbiens, il cessa d'user d'intermédiaires et se mit à tuer de sa propre main. La mort le fascinait tout particulièrement, lui qui était livré aux griffes de l'éternité, lui qui avait contemplé les profondeurs d'une vie sans fin possible, qui avait scruté l'immuable jusqu'à s'en rendre fou. Il épiait l'homme comme on guette le daim ou le chevreuil, tapi dans le buisson bordant les champs, blotti près des points d'eau. Il avait revêtu l'apparence d'un vieillard, mais sous ses haillons et malgré ses armes de mortel, ses yeux exorbités, son regard erratique dans sa face rubiconde suffisaient à le trahir.

Cependant, telle est la puissance d'un dieu sur les hommes qu'il ne connaissait jamais la défaite, et sous ses traits fatals, jour après jour, la moitié des Haulbiens tomba.

Rapidement, il se lassa de ces victoires faciles. " Donner la mort n'est pas la vaincre, se disait-il. Et moi qui suis immortel, quelle plus belle confirmation puis-je avoir de mon pouvoir sur le monde que de battre la mort, et le temps ? " Dès lors, il captura les hommes vivants, et les regroupa dans son refuge au sommet de la montagne. Trois lunes lui suffirent pour y rassembler ce qui restait des Haulbiens, et parmi eux, leur chef Weedrup. "Mortels ! leur dit-il. Je suis enfin sorti de la léthargie dans laquelle votre monde m'a trop longtemps entretenu, et je suis venu pour vous prouver, à vous qui depuis si longtemps avez cessé de me craindre, que mon pouvoir ici-bas est total. La mort vous effraie ? Vous avez pu voir comment je sais la dispenser. Voyez maintenant comment je puis la vaincre!" Joignant le geste à la parole, il saisit un Ancien, le fit sortir de l'enclos où il tenait les Haulbiens et, sous leurs yeux horrifiés, le pétrifia. "Voici ce qui adviendra de vous désormais. Chaque matin, et jusqu'à épuisement de votre peuple, je pétrifierai un homme, l'arrachant ainsi aux affres du temps. Puis, lorsque je le désirerai, je vous réanimerai, un par un ou par petits groupes. Vous pourrez vivre quelques jours avant qu'à nouveau je vous pétrifie, vous redonnant l'apparence qui est maintenant la vôtre, et ainsi jusqu'à la fin des temps. Mortels, contemplez cet Ancien et craignez Sarcos, le dieu tout puissant !"

Et en vérité, devant l'omnipotence et la folie du dieu, chacun se mit à le craindre, à le supplier à genoux, implorant sa pitié et faisant mainte promesse d'hécatombe si seulement il consentait à renoncer à ses projets. Mais Sarcos, que la pitié n'intéressait pas tant que l'usure de ses pouvoirs, tourna les talons et s'en alla scruter les horizons imperturbables.

Le lendemain, Sarcos revint, au grand effroi des hommes. Ignorant une nouvelle fois les supplications et les gémissements, il saisit un enfant, le fit sortir de l'enclos et le pétrifia.

Alors les Haulbiens s'adressèrent à leur chef, le vaillant Weedrup, s'étonnant bien haut de son absence de réaction. Et Weedrup leur parla en ces termes : "Mes fidèles sujets ! En me choisissant pour mener le peuple des Haulbiens, vous n'avez pas seulement désigné le plus brave. Sans quoi vous auriez élu Higéhen, mort il y a six ans empoisonné par les champignons pour avoir refusé de se laisser impressionner par leur aspect vénéneux. Vous n'avez pas non plus choisi le plus fort, notre regretté Poulben qui avait juré de tuer à lui seul une famille entière d'ours. Ayant trouvé un ourson, il tentait de le persuader d'appeler ses parents quand la mère, s'approchant traîtreusement par derrière, lui enleva d'un coup de dents la tête et les épaules. Vous n'avez pas choisi le plus sage, le quatrième enfant de Kreegueor, qui refusa de naître sous prétexte qu'il lui faudrait mourir un jour. Non. Vous n'avez choisi aucun de ceux-là, mais vous m'avez désigné moi, parce qu'en plus d'être l'un des meilleurs combattants de notre peuple, je suis également le plus rusé. Et voici venu le moment de vous le prouver".

Ayant dit ceci, il reprit sa place, près de la porte de l'enclos, et malgré les protestations pressantes de ses sujets, n'ajouta plus un mot jusqu'au retour de Sarcos.

Celui-ci revint, ainsi qu'il l'avait promis, avec l'aube suivante. En estimant du regard le nombre de survivants, il sentit la lassitude s'emparer à nouveau de lui. "Mais une promesse divine doit s'accomplir, se dit-il, ou j'y laisserai mon pouvoir". C'est alors que Weedsrup s'adressa à lui :

"O, Sarcos ! Tu te dis notre seigneur et maître, dieu tout puissant régnant sur le peuple des Haulbiens et sur leur monde. En vérité, nous croyons que tu l'es, et nous te craignons car tu as fait étalage de tes pouvoirs, dispensant la mort, semant la peur, arrêtant pour nous le cours du temps. Mais, Sarcos, es-tu bien certain que tes pouvoirs sont illimités ?

- Que veux-tu dire, insolent mortel ? interrogea aigrement le dieu. Ce que tu as vu ne te suffit-il pas? Est-ce ainsi que tu espères sauver les tiens ? Mais tu te trompes, et puisqu'il te faut d'autres preuves ...

- Non, Sarcos. Comme je te l'ai dit, ton pouvoir sur nous est total, nous le savons bien et ne l'oublierons pas. Cependant, tu sembles omettre un léger détail ... Tu n'es pas le seul à régner sur notre peuple et notre monde. Ainsi, Tréghen qui là-haut contemple les horizons le possède également à part égale. En partageant le monde, ne partages-tu pas aussi les pouvoirs ?

- Avec cette loque ? Sarcos éclata de rire.

- Il est endormi comme toi-même tu l'étais il y a peu. Son oeil est rivé sur l'imperturbable, mais son omnipotence est aussi indéniable que la tienne. Que peux-tu contre lui, ô Sarcos?

Le dieu rond fulminait, sa face ordinairement rubiconde menaçant de se rompre sous la violence de la colère. Mais il devait admettre en lui la justesse des paroles de Weedrup ; il se sentit désemparé.

- Ô Sarcos notre dieu. Voici ce que je te propose : je te donne, moi, le moyen de vaincre définitivement Tréghen, le dieu triangulaire, et de devenir ainsi le dieu omnipotent que tu rêves d'être. En échange, tu rends la liberté à mes sujets, et tu réanimes cet enfant et ce vieillard.

De fait, l'ambition de Sarcos, décuplée par sa folie, était telle qu'il accepta le marché. Weedrup lui montra alors comment les pouvoirs ne pouvaient être détruits. Et comment, pour conserver ceux de Tréghen, la seule solution était d'assommer celui-ci, de le dépecer et d'avaler les morceaux qu'il aurait fait cuire au préalable. "Ainsi, termina le guerrier valeureux, ayant en toi réuni les deux dieux, tu auras également réuni leurs pouvoirs !" Et Sarcos fit ce que Weedrup lui conseillait. Il réanima les deux hommes pétrifiés et libéra les Haulbiens. Puis il se rendit chez Tréghen et profitant de son sommeil, l'assomma, le dépeça, le fit bouillir et l'engloutit.

Mais s'il est vrai que Sarcos était omnipotent, un pouvoir total ne peut être multiplié. Tréghen se reconstitua dans son ventre et, déchirant ses chairs, sortit du corps du dieu rond. Celui-ci, dont les morceaux épars gisaient sur le sol de la demeure de Tréghen, retrouva sa forme végétative. Il se reconstitua durant la nuit. A l'aube, il reprit le chemin de sa montagne, s'installa sur le seuil de son refuge et se mit à scruter les horizons immuables.

Dans la vallée, on célébra longuement la ruse de Weedrup.

Puis tout revint au calme. Depuis, les Haulbiens vivent dans la crainte de la folie des dieux. La divinité, disent les Anciens, et l'immortalité qui l'accompagne, mènent à la folie si l'on y veille pas. Et le pouvoir absolu conduit à l'exercice absolu du pouvoir. C'est pourquoi, tous les 78 jours, les Haulbiens rappellent à leurs dieux ce que c'est qu'être mortel en leur offrant la seule chose qui puisse manquer à un être éternel : quelques heures de mort.

 
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