Contre l'Humanisme
 
"Le coeur est un muscle qui pompe du sang, non des sentiments."
Hugo Pratt
La ballade de la mer salée
 

Il y a quelque temps, nous devisions gaiement des rapports homme/machine. Nous avions mis en place les notions de savoir-faire et de micro-pouvoir : la maîtrise technique bouleverse l'ordre social et redistribue une hiérarchie. Le système semble aujourd'hui verrouillé: tout s'organise autour des valeurs du progrès étayées par l'humanisme. Avec l'idée de progrès, nous avons l'exemple typique de l'emprise de la morale sur le langage, les choses et les êtres, comme le soulignait déjà Nietzsche. Tout est expliqué, tout est organisé, tout a un sens ; c'est d'une part l'arrêt de mort de l'inconscient et de l'autre l'établissement d'une "novlangue" univoque et glacée. L'humanisme se caractérise par la volonté plus ou moins inavouée de masquer une réalité riche en efforts humains et en forces naturelles : celle que révèle notre langage dans sa profusion préhensile. Notre monde est quadrillé par des repères symboliques et techniques qui nous ont appris la valeur du projet humain et la primauté du sujet comme horizon mental indépassable ; c'est ainsi que s'impose une volonté d'améliorer l'homme. L'alliance de la langue et de la technique (en fait leur restriction mutuelle par l'entremise de la logique et du cognitivisme) célèbre la clôture de l'esprit humain, la délimitation de ses capacités à, grosso modo, celles d' une calculette de poche. Ce qui est en jeu dans la grande confusion de mes deux hémisphères cérébraux, c'est la fin de ces représentations mentales traditionnelles qui ont volé en éclats avec le mur de Berlin (1989 est une date-charnière à l'instar de 1492). Les choses ne sont plus aussi simples qu'elles ne l'étaient devenues : nous entrons dans une période qu'un historien appellerait une Renaissance, mais que l'humanisme s'évertue à nommer Moyen-Age. Soyons clairs : ce qui nous importe, ce qui fonde notre Humanité, c'est le langage et cette richesse est la cible première de tout totalitarisme (et de tout libéralisme au passage, comme ça, gratuitement...). Pour Bergson, c'est la mémoire -la mémoire des mots en fait- qui fait le lien entre la matière et l'esprit, entre le monde et l'homme si vous voulez, c'est donc le mot qui nous permet d'accéder à ce qui nous entoure parce que tout simplement le langage est notre univers.

Eh oui, les gars : il n'y a ni être (au sens philosophique), ni sujet, la langue fonctionne toute seule. Il suffit d'écouter le langage pour avoir des idées, pour inventer : c'est le fameux génie de la langue dont tout le monde parle (si,si!). Dès lors, notre langage devient comme la technique : un champ opératoire ouvert, que nous pouvons comparer, si cela vous parait plus clair, à ce que Cantor entendait par "mathématique". Il nous faut évidemment abolir, comme le fait le second article Vers un esprit généraliste, la distinction entre l'invention technique et l'invention artistique; je citerai là Georges Simondon : "Ainsi l'homme a pour fonction d'être le coordinateur et l'inventeur permanent des machines qui sont autour de lui. Il est parmi les machines qui opèrent avec lui." Et si je peux vous conseiller un livre, c'est celui de Nadar, Quand j'étais photographe, (plus abordable que La petite histoire de la photographie de Walter Benjamin) qui montre avec tendresse les débuts de la technique artistique. D'ailleurs, et c'est une idée que j'emprunte à un professeur de philo étonnant, c'est la photographie qui a révélé l'explosion du sujet et de l'être en montrant le fond des choses. C'est la technique qui transforme le symbolique. Il ne reste que le langage. Mais c'est un univers menacé.

Quelque chose d'aussi sympa qu'Internet peut très bien dégénérer en une novlangue, une tentative collective pour automatiser le langage; C'est pourquoi il convient d'être particulièrement vigilant sur les tentatives de contrôle des sites (d'ailleurs, quelles sont les raisons de la clôture de Mygale ?). Nous devons rejeter toute velléité de maîtrise de notre espace, toute volonté de faire un monde -ce qui est le grand projet humaniste- là où il est devenu impossible de faire le plein, l'oeuf ou l'autruche, appelez ça comme vous voulez. Car c'est parce qu'il y a toujours quelque chose qui manque que ça fonctionne, l'homme de l'humanisme est fini tout comme les idéologies : il reste enfin quelque chose à inventer , quelque chose qui échappe aux maîtrises de toute sorte et qui se déploie dans la Culture. Il nous faut aller au-delà de cette lourdeur, de cette pesanteur, car nous n'avons plus le choix : l'esprit se fait de rencontres contingentes qui le relancent vers des points contingents à travers des relations contingentes dans un tout qui s'invente de ne pas avoir de souci de son destin. Nous sommes aujourd'hui dans un monde sans limite où ont pris fin les rôles et les personnages (Pirandello Six personnages en quête d'auteur). Voilà les gars, c'est l'avènement des singularités qui donnent la multiplicité sans transition pluraliste, la fin de la réflexion et la fin des concepts. Nous quittons tout cela pour la technique et le langage : pour l'invention.

 
EM
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