Nouvelle à suivre
 
Nous vous proposons de démarrer dans ce premier numéro de KaFkaïens l'écriture d'une nouvelle coopérative, et de publier à chaque nouveau numéro la suite de la nouvelle, choisie parmi les textes que vous ne manquerez pas de nous envoyer. Si plusieurs textes emportent nos suffrages, une nouvelle à branches parallèles verra le jour...
Vos contributions ne doivent pas dépasser 800 mots, et doivent être envoyées par mail à : redaction@kafkaiens.org
 

 
Le sujet retenu pour cette première tentative est le suivant : ambiance polar, écriture sobre, atmosphère noir et blanc, dérive fantastique possible. La scène se passe à Lyon. Nous prendrons volontiers comme modèle la texture admirable des ouvrages de Tardi, et plus particulièrement 120, rue de la gare. Découvrez les prémices de l'intrigue dans notre première contribution.
 

 

La lumière orange des lampadaires du pont de l'Université trouait à peine le brouillard glauque. Le goudron humide des trois voies désertes du pont paraissait malpropre sous les ellipses lumineuses des lampes au sodium. Les volutes de la brume semblaient tranchées net aux frontières des cônes de lumière. Au delà de ces cônes, l'obscurité tangible contrastait avec la faible luminosité qui émanait de la rivière.
Sous le pont, sur le quai plongé dans l'ombre, une masse confuse de bois flotté enchevêtré attendait sagement le retour des ouvriers du service fluvial qui l'avait déposée là après un nettoyage plutôt fastidieux des piles du pont. Un rat fureteur montait et descendait avec une impatience mal dissimulée le long des branchages polis par le frottement de l'eau . Excité par une grande flaque de sang, il venait de découvrir un trésor susceptible de lui fournir nombre de bons repas : une viande point encore trop faisandée, et dans une quantité suffisante pour faire le bonheur de n'importe quel rat de taille moyenne. Tout étourdi de son bonheur soudain, le rat s'occupait à découper des morceaux de chair pour les transporter dans la cavité secrète qui lui tenait lieu de nid. A chacun des voyages du rongeur, Riton perdait un petit bout du physique charmeur qui plaisait tant aux dames. Mais pour ce que Riton en avait à foutre, maintenant...

Le lendemain matin, les ouvriers qui venaient enlever le tas de bois eurent des réactions diverses à la découverte du cadavre. Certains vomissaient, d'autres juraient en arabe, la plupart contemplaient la face ravagée du pauvre Riton avec une pensée écoeurée pour leur blanc sec-rillettes du matin. Le contremaître courut avertir la police tandis que les ouvriers se réunissaient déjà autour d'un braséro pour se réchauffer en attendant l'inévitable arrivée des pandores questionneurs. Une dizaine de minutes plus tard, deux voitures banalisées s'arrêtaient sur le quai, précédant de peu l'arrivée du fourgon blanc de la médecine légale. Le quai fourmilla bientôt d'une agitation fébrile.

Le commissaire Grenier attendait le rapport de ses inspecteurs. Il fumait tranquillement une cigarette d'Amsterdamer, légèrement agrémentée d'une minuscule pincée de résine de cannabis, dont il cachait une barrette dans sa chaussette en souvenir de ses jeunes années. En entrant dans le bureau, l'inspecteur Varland eut son habituel petit froncement de narine, avant de commencer à faire son rapport.

- «Ca y est commissaire, l'ordinateur a donné l'identité du cadavre du pont. C'était pas facile avec sa figure toute bouffée par les rats. C'est les empreintes digitales qui...»

- «Bon, abrégez ! Qui c'est ce grignoté ?» grogna le commissaire, qui regrettait de n'avoir pas mis plus de teush dans sa cigarette.

- «Eh bien, il s'appelle Michel Alain, et son surnom c'est Riton. C'est un maquereau sans histoires qui fait tourner trois filles sur les quais.» débita l'inspecteur en tendant quatre feuillets. «Voilà son pedigree et celui des trois filles, que l'inspecteur Ronnaf est allé cueillir.»

- «D'accord, vous me les amènerez lorsqu'elles arriveront.» Il y eu un petit silence, pendant que le commissaire consultait les fiches. Au bout de sa lecture, il se redressa. Ecrasant son mégot dans le cendrier en marbre de Taiwan, il s'étira sur son fauteuil, en regardant par la fenêtre les brouillards qui stagnaient sur la Saône.

A suivre...

 
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