Gilbert
 

Gilbert contemple les étoiles qui commencent à apparaître là-bas, vers son pays natal. Il sait que la plus brillante est en fait la planète Vénus, que les trois petites étoiles alignées au ras de l'horizon font partie d'une constellation visible majoritairement dans l'hémisphère sud, et que ces étoiles ne scintilleraient pas s'il les observaient depuis une orbite circumterrestre. Dans la fraîcheur hivernale du crépuscule, il songe au soleil qui se couche, à la terre qui poursuit sa course rigoureuse, aux astres qui les regardent. Gilbert a failli être cosmonaute.

Aux temps effrénés de la course à l'espace, les soviétiques possédaient une avance qu'il était crucial de conserver, tant au point de vue technologique que politique. Après avoir envoyé dans l'espace un satellite, deux rats, une chienne puis un singe, la question de l'envoi d'un être humain constituait une étape supplémentaire sur laquelle s'était focalisé les recherches des savants soviétiques. Or la charge utile des fusées restait encore limitée, ce qui donna naissance au projet d'envoyer dans l'espace un être moins encombrant qu'un homo sapiens standard. Voilà pourquoi Gilbert fut l'un de ceux qui furent sélectionnés pour servir les desseins de la mère patrie.

A la cité des étoiles, l'entraînement fut rude. Centrifugation, accélération, déstabilisation, tests en tout genre, examens médicaux, sondages psychologiques, altérations physiques, séances d'essai du lourd appareillage de la combinaison spatiale comportant un casque spécial pour contenir son bonnet de pilou mauve. Le retard des américains, ses résultats qui le classaient premier postulant à l'espace devant ses petits camarades, la fébrile activité de montage de la fusée et de la capsule habitable, tout semblait indiquer l'imminence de la réalisation du rêve de Gilbert : être le premier être humain à marcher dans les étoiles. Hélas, la conjonction de l'avancement du projet de préparation du camarade Youri et de l'émergence en Europe occidentale d'une société visant à la protection des nains de jardins* vint ruiner les rêves de Gilbert.

Evincé du programme spatial, il continua un moment à servir dans l'armée rouge comme pilote d'essai dans le cadre de projets souvent controversés (mini-avion de chasse, char d'assaut modèle réduit), puis déserta et passa à l'Ouest au cours d'une permission à Berlin (camouflé dans une valise en crocodile, il passa Checkpoint Charlie à la main d'un solide passeur roux). De l'Allemagne, il gagne Paris et rejoint une taupe soviétique retournée par la DGSE, exerçant aux halles de Rungis un métier de couverture. La détente aidant, les services secrets soviétiques l'oublient peu à peu, et Gilbert trouve rapidement un emploi à sa mesure dans le jardinet accueillant d'un pavillon de banlieue. Le véritable nom de Gilbert aurait du rester pour toujours au firmament de l'histoire humaine, comme celui du premier cosmonaute de jardin.

Le véritable nom de Gilbert est Boris Constantinovitch Tanaïev.

(*) : Authentique.

 
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