Henri
 

Henri attend sagement la nuit au bord de la rivière en plastique. Il songe qu'il lui faut absolument huiler la roue de sa brouette pour que ses déplacements passent inaperçus des gens qui le surveillent peut-être. Henri a l'obsession de la discrétion et la phobie des surveillances. Sous la bruine froide des aubes grises, Henri se demande pourquoi la roue de sa brouette s'est mise à grincer : ce doit être un petit gravier ou un jeu dans le moyeu. Henri à l'habitude des jeux, simples, doubles ou triples, car Henri est un agent secret.

Encore adolescent, Henri a eu la révélation de la vie passionnante qu'il pourrait mener en tant qu'agent d'une puissance étrangère. Bien entendu, il ne s'agissait pas pour lui de singer les aventures d'un James Bond, dont il sentait bien la creuse superficialité sous le clinquant des films à gros budgets, mais plutôt d'atteindre un idéal plus sombre, plus sournois et plus souterrain, l'incarnation d'un être possédant une puissance en équilibre sur le secret. Car le premier axiome de sa profession de foi d'agent secret, ou plutôt le premier théorème puisqu'il s'en était fait une démonstration implacable, était de considérer que l'importance d'un agent dépendait de la qualité des informations qu'il pouvait fournir, que la qualité des informations croissait avec son avancement dans la société qu'il infiltrait, que son avancement dépendait de sa crédibilité et de la qualité de sa couverture, et que la crédibilité dépendait du secret le plus strict. Dès lors, le chemin de son avènement était tout tracé.

Compilant une somme énorme d'ouvrages relatifs à sa passion, il initie son corps aux affres de la course, de la lutte, du combat et de l'attente, et son esprit aux tortures des langues, de la cryptographie, du renseignement et de la tactique. Appliquant sans cesse ce qu'il apprend à sa vie ordinaire, il pénètre peu à peu un monde différent, connu de lui seul, où, isolé, il combat sans répit les agissements forcément sournois d'ennemis imaginaires mais particulièrement retors.

Au faîte de la connaissance et de l'entraînement, il exploite les particularités de son anatomie pour se procurer une couverture absolument parfaite. Abandonnant son activité de commissionnaire aux halles de Rungis, il obtient, avec l'appui involontaire de son employeur, la cachette qui doit lui permettre d'attendre à l'insu de tous. Aussi immobile qu'un arbuste, il patiente ainsi dans le jardin de son ancien patron, affublé d'un bonnet en pilou vert. Le secret est parfait. Cependant, Henri se demande tout de même s'il n'a pas été un petit peu trop discret, car les propositions tardent à venir.

Pour des raisons évidentes, le véritable nom d'Henri doit rester secret.

 
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