Albert
 

Albert, assis sur le petit tambour d'enfant qui lui tient lieu de siège, regarde mélancoliquement le sable jaune du bac en pensant à la piste de ses exploits, à la piste où il fut pendant vingt longues années une étoile pas comme les autres. Sous la bruine froide des aubes grises, Albert voit l'éclatement scintillant de la lumière des projecteurs sur les cuivres de l'orchestre et sur les paillettes des trapézistes, la peau grise et tannée de l'éléphant et celle pommelée des deux juments tristes qui tournaient en rond.

L'éclatement effréné des applaudissements qui saluait ses performances était à l'époque la seule drogue apaisante lui permettant de supporter le quasi-esclavagisme des frères Soumeïglou, dompteurs, présentateurs, lanceurs de poignards et patrons impitoyables du cirque Soumeïglou. Vendu par ses parents au cirque ambulant, loin vers l'est, il a passé son reste d'enfance à apprendre à jongler, à courir sur les mains ou à recevoir en pleine face de grands seaux d'eau savonneuse, pour la joie vulgaire d'enfants bornés et cruels. Pendant de longues années, tout au long de la longue maraude de la caravane bariolée et défraîchie, il a traversé sans les voir des villes sales, avec les mêmes terrains jonchés d'ordures pour planter le petit chapiteau, les mêmes publics clairsemés et malveillants, les mêmes recettes étiques qui excitaient la colère des terribles frères. Et cette colère hargneuse se déchargeait souvent sur le plus faible, le moins apte à contester sa condition d'esclave, sur celui dont le bonnet de velours jaune excitait les rires malsains. Au milieu de ce terrible maëlstrom de noirceur et de haine, le coeur d'Albert ne vibrait que pour l'instant de son numéro aux assiettes, numéro sincèrement applaudi par un public subjugué, oubliant quelques instants sa bêtise crasse pour applaudir le tour de force d'un petit homme jonglant simultanément avec quarante assiettes de porcelaine à fleurs.

De villes en villages, et de pays en pays, le cirque s'était arrêté pour une représentation unique aux abord de Paris ; ce soir-là, Albert échoua dans son numéro. Rassemblant les quelques assiettes intactes pour tenter une ultime passe sous les rires gras du public, Albert avait vu dans les coulisses les deux frères écumants de rage prêts à lui faire subir une punition démesurée. Sous l'impulsion de cette peur mortelle, il avait jailli au milieu du public (qui croyait à un numéro à tiroirs, et riait de plus belle) pour s'enfuir dans la campagne environnante. Pris en stop par un camionneur compréhensif qui partait livrer des carcasses de daims à Rungis, il raconta son histoire et put conclure avec celui-ci un accord. La sécurité d'une cachette anonyme, dans un jardin de rocailles, en échange de quelques heures de figuration (avec le bonnet en velours jaune).

Se sachant la cible d'une vendetta féroce des frères Soumeïglou, Albert n'a cependant pas hésité à nous faire connaître son vrai nom : Alexis Iraë Kantas.

 
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