Maurice
 

Maurice, penché sur le sol qu'il brise sans fin avec sa pelle, songe en silence qu'il commence à avoir drôlement mal aux reins, depuis le temps. Sous la bruine froide des aubes grises, Maurice voit toujours le même alignement de poireaux, les traces brillantes des limaces sur les mottes effrichées, les mouvements furtifs des lapins derrière leur grillage à maille hexagonale.

Sur la base d'un contrat tacite avec Madame et Monsieur Clairault, Maurice termine dans ce jardin la longue errance de sa courte vie de nain de jardin, le presqu'ultime palier de sa marginalisation douloureuse. Cette fois-ci, il ne rencontre presque plus les regards de pitié et de commisération insupportables, mais plutôt des regards où apparaissent des lueurs d'envie, de plaisir ou bien la brève flamme du complot naissant, du futur rapt nocturne de nain de jardin. Ces regards sont ceux des voisins, et bien peu de nouveaux personnages jaillissent des coulisses de la scène statique qu'est devenue sa vie. Longtemps, Maurice a tenté de concilier ce qui lui semblait être la vie normale promise par l'égalité institutionnelle de sa patrie natale, et les réactions anormales et étouffées des gens face à sa condition. Longtemps, il a tenté de supporter l'hypocrisie de ceux qui le nommaient personne à verticalité contrariée d'espace privatif chlorophylogène. Mais la dure réalité quotidienne et l'usure du regard des autres précipitaient jour après jour les venues subreptices de chacune des transitions entre deux états dégradés de sa descente aux enfers sociale.

Après avoir cessé d'occuper son emploi de tailleur de buis pour la section entretien d'espaces verts de l'office de gestion des habitations à loyers modérés de la mairie de Paris, Maurice vit de petits boulots crépusculaires, comme vendeur à la sauvette de patins en feutre pour maisons bourgeoises ou distributeur exclusif de bibles gravées sur un grain de maïs pour le compte de l'église de Physicopsychopathologie. Ne supportant plus les attitudes de ses clients, Maurice cherche l'isolement dans la fréquentation d'un groupe restreint d'esthètes spécialisés dans la production de revues pseudo-danoises mettant en scène des anatomies diverses et imbriquées, toutes soigneusement lisses, bombées, saines et huilées pour les besoins de la pose artistique. Après avoir fui, en même temps que ses compagnons, la fureur vengeresse d'un groupe d'huissiers mandaté par leurs créanciers, Maurice subsiste quelques temps comme écailleur de crevettes aux marchés de Rungis, avant de faire la connaissance de Madame Clairault (négociatrice en huîtres), qui lui propose asile, emploi, et un bonnet de pilou bleu.

Maurice préfère taire son vrai nom.

 
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