Alfred
 
 

Alfred, le nain de jardin de la maison d'Antinaë (celle du fond du jardin, à coté du moulin hollandais et du puits en pneus), s'ennuie ferme, appuyé sur sa bêche. Sous la bruine froide des aubes grises, quand il prend sa faction près du massif d'épineux, il frissonne en pensant au soleil sud-américain. Il frissonne et serre la bêche en plastique contre sa salopette en jersey.

Il a du fuir la Bolivie, son pays natal, où il coulait des jours heureux grâce à l'argent accumulé à Hollywood, pour son rôle dans un long-métrage interprété sous le nom de scène de Grincheux. Hélas, l'intolérance fanatique de l'Eglise des Nains des Derniers Jours, qui prédit l'arrivée imminente d'un messie nain torero, l'a forcé à l'exil par un anathème inique condamnant ses activités d'artiste au service de la Putain de Babylone (Hollywood) : les zélateurs de la secte, brandissant les foudres du père éternel et des massues en sycomore, l'ont obligé à abandonner sa villa modeste des faubourgs de Sucre. Dans sa cavale forcenée, il n'a pu emporter qu'une mince valise, son passeport et l'argent nécessaire à un billet pour l'Europe. Détourné vers la Sardaigne pour une sombre histoire de vendetta locale mettant en jeu l'honneur d'un Maximo et la vertu d'une Giuletta, son avion l'abandonne dans les rues de Cagliari. Réfugié pendant un mois dans une nurarghe, il est nourri par les enfants fascinés des bidonvilles voisins (il a gardé son bonnet de Grincheux), puis réussit à embarquer en direction de la France en profitant de sa petite taille pour se cacher dans un panier de figues de barbarie exempté de taxes européennes. Arrivé à Rungis, il erre quelques jours avant d'être recueilli par Madame Grassard qui lui offre asile et sécurité dans son petit pavillon de Belleville. Là, sur une aimable proposition de sa bienfaitrice, il décide d'attendre des jours meilleurs sous l'apparence d'un nain de jardin en polyester, couverture qui l'oblige à s'affubler d'une salopette en jersey vert, d'un bonnet en pilou rouge (celui de Grincheux) et d'une bêche en plastique. A la nuit tombée, Alfred se restaure et prend quelques heures de repos dans l'appentis, où il trouve le repas préparé par la bonne Madame Grassard, et son lit constitué d'un empilement de sacs de pommes de terre en jute râpeuse.

Alfred ne s'appelle ni Alfred, ni Grincheux, ni quelque autre nom stupide que ce soit, mais Don Gabriel Ruiz Y Quechoa.

 
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